J'aime l'acteur, j'adore le "liseur", notamment des pages de Céline, je ne suis pas sûr de raffoler du narcissisme médiatique qui le conduit à atteindre, en certaines circonstances, le comble de l'affectation et de la connivence en prétendant les dénoncer.
Mais le Luchini qui m'intéresse pour ce billet, c'est celui qui a fait "un tabac" sur une double page du Parisien en répondant à des questions, pas plus bêtes que celles de journalistes, de lecteurs enthousiastes.
Dans la multitude de ses interventions, il en est une, notamment, que j'ai trouvée tout à fait remarquable et qui concerne la qualité de la langue. En refusant d'avoir une attitude bêtement conservatrice et d'être par exemple scandalisé par "kiffer", Fabrice Luchini souligne cependant avec force "qu'un peuple qui perd sa langue va tout perdre". Il ajoute - et c'est à mon sens essentiel - : "je suis inquiet de voir qu'il n'y a que les bourgeois un peu rasoirs qui parlent bien". Il critique enfin la pauvreté et le conformisme du "jeunisme" qui à la télévision conduit à massacrer notre langue.
Ce triste et vigoureux constat n'est pas nouveau dans sa bouche. Son appréciation rejoint celle d'une minorité trop vite définie comme réactionnaire parce qu'elle se bat contre la dégradation de notre "outil" de communication et de culture. Le point central sur lequel Luchini met lucidement l'accent, c'est à la fois la perte de crédibilité d'un pays qui laisse se déliter sa langue, et le risque d'appropriation du "bon" français par une frange "rasoir" et socialement étiquetée de la population. Ce danger n'est pas mince puisqu'il met en oeuvre un cercle vicieux, un mécanisme infernal : la bourgeoisie cultive l'amour et la qualité de la langue que le commun des citoyens récuse précisément parce qu'ils apparaissent de plus en plus comme l'une des marques du monde bourgeois. Une conséquence également bien perçue par Fabrice Luchini, c'est l'assimilation trop souvent opérée entre une langue maîtrisée et l'ennui, l'austérité et la grisaille. Alors que l'inverse est vrai. Le langage respecté et manié avec talent constitue la source de l'esprit français et l'antidote le plus efficace à la banalité et à la vulgarité. A mon sens, l'ennui naît de l'uniformité pitoyable d'une langue qui à chaque seconde se trahit.
Luchini a raison d'évoquer la télévision qui représente le lieu par excellence de la dérive qu'il dénonce et de l'immensité des dégâts causés dans l'esprit public.
Sans éprouver une once de condescendance à l'égard de ce comédien cultivé et superbement volubile, je ne peux m'empêcher de regretter que Fabrice Luchini soit un protagoniste dans ce débat capital pour notre pays. Il est en effet surprenant de relever que les politiques rendent des hommages formels à notre langue mais ne combattent pas véritablement en sa faveur quand les élites se contentent paisiblement, sans être le moins du monde mises en cause, d'écorcher le français. Les uns ne le défendent pas ou plus, les autres le dégradent. Et il faut un Fabrice Luchini pour ruer avec intelligence dans les brancards !
Le hasard fait que ce billet est écrit le jour de la saint Fabrice. Je ne vois pas de meilleure fin, et plus équitable, que de souhaiter aujourd'hui une bonne fête à Fabrice Luchini.
Un de mes lecteurs m'envoie ici, trouvant que votre brillant propos fait écho à ma note désolée du jour, où je me navre de l'indigence du parler banlieue, parler djeune, parler sportif, parler français popu quartier, qui semble devenir la norme.
Rédigé par : Mossieur Resse | 22 août 2008 à 14:48
C'est énorme... C'est hallucinant... Je n'eusse été capable de maîtriser ce vieux françois si l'on ne me l'avait pas enseigné.
J'ajouterai, Monsieur, que Fabrice LUCHINI est le fils sinon caché du moins spirituel de Jean ROCHEFORT...
Comme quoi, dans ce bas monde et dans ce pays "en déclin" (cf. les programmes TV), il y a encore des gens pour divertir.
N'empêche que j'aimerais beaucoup avoir son talent, même dans sa faculté à amuser sur un plateau télé.
Cordialement.
sa
Rédigé par : stéphane augendre | 22 août 2008 à 14:28
Bonjour M. Bilger,
Je ne suis pas vraiment d'accord avec Fabrice Luchini pour dire que le bon français est l'apanage de la bourgeoisie.
Celle-ci, au contraire, me semble être la première à renier le français et lui substituer un sabir anglicisé prétendument international, autrement dit le franglais.
Je me permets d'y voir une volonté, de la part de nos "élites", de vouloir trancher le seul lien qui les unit encore aux classes populaires de ce pays. Classes populaires d'ascendance française ou étrangère d'ailleurs. Pour cette bourgeoisie qui veut paraître "moderne" et qui vénère ce qu'elle croit être la langue anglaise, la défense du français, forcément réactionnaire, est désuète, rétrograde.
Témoin, l'indignation qu'ont provoqué d'autres indignations, légitimes celles-là, de ceux qui s'offusquaient que le représentant de la France à l'Eurovision chantât en anglais. Le français se délite car ceux qui sont censés en parler la forme la plus pure ont cessé de le faire. Voilà ce qui explique que les seuls à défendre la francophonie soient les Québécois et les Africains, et non les Français eux-mêmes.
Rédigé par : Criticus | 22 août 2008 à 14:05
J'aime bien Luchini même si souvent, à la télévision, je le trouve cabot. Il est remarquable sur scène ; notamment dans les extraits du "Voyage au bout de la nuit" de Céline.
J'ai sans doute cette affection pour lui, malgré ses défauts, car il ne vient pas d'un milieu bourgeois où l'on naît avec la cuillère d'argent et le beau langage en bouche.
J'aimerais que les gens comme moi, nés après guerre, milieu ouvrier et ayant juste le certificat d'étude se révoltent contre l'idée qu'il y aurait juste les nantis qui aiment la littérature et le bon français.
Que le langage évolue c'est normal ; qu'il s'appauvrisse c'est inquiétant.
Mais certains jeunes ne se reconnaissent pas dans cette société qui les rejette et pour qui il n'y a pas d'avenir. Peut-on alors s'étonner qu'ils se construisent leur monde avec leur langage. Ce qui est le plus ridicule c'est lorsque pour faire "branché" la jeunesse dorée ou les médias les imitent.
L'école primaire laïque et française d'après guerre m'a fait aimer les récitations, le vocabulaire... les dictées moins. Ensuite libre à chacun de compléter et de cultiver cette ouverture.
Pourquoi cela fonctionnait avant, même dans les cités ouvrières, et que cela est de moins en moins le cas ? C'est sans doute un autre débat sur lequel j'ai quelques idées : (paupérisation, travail partiel, urbanisation débridée et délabrée, mauvaise intégration des migrants.......).
Mais je sais que je ne suis pas représentative des seniors surtout de ceux qui n'ont pas fait d'études supérieures et dont les idées et les propos me hérissent souvent.
Bien sincèrement
Evelyne Baudu
Rédigé par : Baudu Evelyne | 22 août 2008 à 12:21
Il nous faut donc kiffer notre langue ?
Soyons oufs !
Rédigé par : mike | 22 août 2008 à 12:19
"J'aime l'acteur, j'adore le "liseur", "
Vous n'êtes pas le seul, moi aussi.
"le comédien cultivé et superbement volubile,"
C'est vrai mais il prononce les mots de la langue avec une telle gourmandise satisfaite qu'il donne envie de les manger à notre tour.
"Mais le Luchini qui m'intéresse pour ce billet, c'est celui qui a fait "un tabac" sur une double page du Parisien en répondant à des questions, pas plus bêtes que celles de journalistes, de lecteurs enthousiastes."
Je n'ai pas lu celui-là, mais j'ai lu celui du Point (P.81-83) qui développant le fantasme de la fille derrière l'énorme motard et le triangle amoureux atteint des sommets de narcissisme digne d'un... comédien! Mais n'est-ce pas pour cela qu'on les aime !!
"Luchini a raison d'évoquer la télévision qui représente le lieu, par excellence, de la dérive qu'il dénonce et de l'immensité des dégâts causés dans l'esprit public."
Je regrette moi aussi que qui veut 'faire peuple', autrement dit caresser l'audience dans le sens du poil, fasse systématiquement vulgaire. Un bon exemple : Nagui ! Et pourtant dieu sait s'il s'exprime bien quand il ne court pas après l'indice d'audience !
Or qui met ainsi la vulgarité à la mode, la donne comme désirable pour être à son tour désiré et c'est là en effet, vous avez raison de le souligner avec Luchini, une spirale infernale.
Rédigé par : Catherine JACOB | 22 août 2008 à 12:09
Comme vous le dites, le danger vient de cette image que véhicule un langage de qualité. Pour une - trop - importante frange de la population, utiliser correctement le français et en ressortir quelques mots dits "soutenus" revient à faire preuve de snobisme et à être accusé d'étaler sa culture.
Permettez-moi une anecdote personnelle.
J'ai passé quelques jours de vacances avec de la famille, dont quelques adolescentes. Au cours de nos échanges, j'ai tenté, par l'humour, de reprendre quelques fautes grossières comme celle du «stylo A François ». J'ai rapidement été gentiment moqué comme l'intello de service et alors que je sentais que ma démarche était vaine, j'ai laissé tomber, dommage...
Le problème est qu'aujourd'hui, nos dirigeants braquent une sorte d'opprobre contre ce qu'ils appellent les élites. Manier la langue, aspirer à la faire vivre, à la faire respirer, tout cela est insidieusement moqué par la classe politique qui joue la carte populiste et démagogique.
Ce relâchement du langage est visible jusqu'au plus haut personnage de l'Etat. Le Président de la République n'est pas un homme du langage, ses discours sont ponctués de mots égratignés mais on aime y voir la modernité de l'homme.
Non, ce n'est moderne que de sacrifier notre héritage, c'est même affreusement réactionnaire, car Luchini a raison, lorsque un peuple perd son langage, il perd tout. Aussi faut-il être vigilant quotidiennement et réussir à transmettre la beauté des mots sans en faire une punition ou une affaire de classe sociale.
Rédigé par : Cyril | 22 août 2008 à 12:02
mdr C cool ce post. 100 pitié le proc' !
@+ lol
(PS : ironie, je précise. Ceci dit, les lecteurs de votre blog dont je fais partie avec plaisir sont sans doute déjà convaincus de l'importance d'un langage de qualité.)
Rédigé par : ElDesdichado | 22 août 2008 à 11:39