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Bruay-en-Télévision

Il paraît que "l'Affaire Bruay-en-Artois" était une "fiction de prestige", pour TF1. Pourquoi pas ? La mode est de reprendre des affaires criminelles qui ont défrayé la chronique et passionné l'opinion publique.
Mais encore faut-il que l'honnêteté préside à la relation de l'histoire et qu'on ne nous impose pas un point de vue très éloigné de la réalité, pour remettre au goût du jour, avec trente-huit années de retard, une démagogie et une haine de classe dont les effets dévastateurs à l'époque auraient du détourner quiconque d'y revenir.
Le Parisien - un billet de Dominique Dhombres dans le Monde va dans le même sens - résume ce climat en soulignant que "la télé prend parti à Bruay-en-Artois". Le producteur Jean-Pierre Guérin ne dément pas  puisqu'il admet sans barguigner avoir pris "le point de vue du juge" et avoir "tendance à penser qu'il avait raison".
Passent donc à la trappe les multiples péripéties procédurales qui, à leur aboutissement, ont mis le notaire Leroy hors de cause pour ce crime commis en 1972 et dont la jeune victime était Brigitte Dewevre. Sont également occultées les fortes suspicions qui ont pesé sur un mineur certes relaxé à deux reprises. A son sujet, on peut tout de même estimer que si les parents Dewevre, leurs proches et leur environnement n'avaient pas, avec un étrange acharnement, refusé la simple idée de sa culpabilité, nous n'aurions pas été confrontés à ce vide judiciaire d'autant plus que les mêmes, auxquels il convient d'ajouter quelques intellectuels égarés, avaient, de manière scandaleuse, favorisé un véritable lynchage médiatique à l'encontre de cet "ennemi de classe", ce notable, ce "forcément coupable" qu'était le notaire avec son visage antipathique et sa vie prétendument secrète.
Je me souviens. J'étais âgé de vingt-neuf ans lors de la mort de Brigitte et me trouvais à Lille où j'occupais mon premier poste. Le juge Pascal, lui, s'illustrait, si j'ose dire, à Béthune. Les journalistes étaient déchaînés. Ils satisfaisaient leur besoin de croire que les salauds se tenaient nécessairement du côté confortable et officiel de la vie. Et ils disposaient d'un magistrat qui ne rêvait, sur le tard, que d'ouvrir une nouvelle page de la justice : une justice à ciel ouvert qui, à défaut d'éclairer les modalités du meurtre et de déterminer les responsabilités, mettrait le juge en pleine lumière, tout frétillant de se sentir ainsi au centre de tout, parlant sans cesse, théorisant à perte de vue. Comme il fallait, pour lui, que Leroy fût coupable et qu'il ne l'était pas, le magistrat faisait diversion en tentant de regagner sur le plan de la communication ce qu'il perdait dans sa mission d'instruire. Au demeurant, excellent homme volubile et décousu que j'avais rencontré lors d'un congrès syndical à Béthune. Il n'en revenait pas de sa gloire d'un moment et semblait de plus en plus déçu à l'idée qu'une administration digne de la justice devrait avoir pour conséquence son propre effacement. Etre contraint de quitter le soleil éclatant pour rentrer, sans le désirer, dans l'ombre, exige un caractère trempé. Il ne me semble pas que c'était le sien.
Mais je me souviens encore. Une justice politique où il convenait de clouer au pilori les patrons, les notaires, les riches, les présumés coupables. Des gauchistes, à la Cause du peuple et à l'agence Libération, redoutables justiciers expéditifs - notamment, Serge July et Philippe Gavi faiblement désavoués par Jean-Paul Sartre -, venaient souffler sur la braise de l'injustice et stimuler un mouvement qui aurait dû faire honte à la démocratie dont ces personnalités, il est vrai, se souciaient fort peu. Aujourd'hui, c'est à rire mais hier, c'était à pleurer. Pour July, Leroy était coupable parce qu'il mangeait de la viande chaque jour et pour Gavi, le criminel ne pouvait être qu'un "bourgeois". Je trouve qu'on oublie trop vite ce qui a façonné quelques-unes de nos "grandes" consciences actuelles. Les leçons qu'elles donnent suivent les aberrations qu'elles ont formulées. Cette décence qui consiste à ne jamais opposer à l'arrogance d'aujourd'hui ses pensées ineptes d'hier mériterait, parfois, d'être battue en brèche.
Alors convenait-il vraiment, pour "une fiction de prestige", de présenter une telle vision où l'innocence reconnue était bafouée parce que cela ne coûtait plus rien et qui renouait avec la pratique d'un juge et une ébullition sociale, politique et médiatique qui n'avaient pas fait honneur à l'esprit républicain ? A-t-on le droit de jouer ainsi aux dés avec la réputation des personnes et  d'imaginer,  au petit malheur la chance, ce qui favorise plus les fantasmes des responsables du film qu'une meilleure connaissance de cette affaire qu'il vaudrait mieux oublier ? Triste paradoxe que de provoquer la société et la justice présentes en faisant remonter de loin, pour le promouvoir, un désastre !
Il y a tout de même une justice. Celle de l'audimat. Il n'y a pas eu foule pour regarder cette oeuvre, en dépit de deux excellents acteurs. C'est bon de savoir que même à la télévision, on ne peut pas tout se permettre.

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Voici les sites qui parlent de Bruay-en-Télévision :

Commentaires

Vous écrivez, cher PB " ... l'approfondissement d'une affaire qu'il vaudrait mieux oublier". Une question: Pourquoi? Je veux dire: Pourquoi l'oublier?

Les techniques de la police scientifique aujourd'hui sont autrement plus performantes que celles de 1972. Que n'aurait-on pu, peut-être -si les pièces et scellés du dossier n'avaient "mystérieusement" disparu juste avant la date légale de prescription- découvrir, confirmer ou infirmer en re-instruisant cette affaire?

Bref ...

La vraie question qui est induite par votre réflexion est celle-ci: En quoi le crime (mettons, un viol suivi de meurtre) commis par un notable serait-il, dans le "jugement" populaire, plus odieux et inexpiable qu'un viol suivi de meurtre commis par un ouvrier ou un employé? C'est très intéressant comme interrogation même si on peut commencer d'y répondre assez aisément. C'est que l'éternelle lutte des classes na jamais trouvé meilleur terreau pour s'exprimer. Le notable -disons le riche pour être précis- est suspect par nature. L'ouvrier -et c'est encore plus vrai aujourd'hui- ne s'enrichit pas financièrement par son travail. Même, il y perd partout et jusqu'en sa santé. Si donc l'autre est riche (ou notable; en ce temps-là et auparavant les deux étaient plus rapidement assimilables), ce n'est pas en travaillant puisqu'on ne s'enrichit pas en travaillant, chaque jour le lui démontre à celui qui travaille, oubliant cependant qu'être notaire ou directeur d'usine ou magistrat est également un travail. Et si ce n'est pas en travaillant, cela n'a pu être que malhonnêtement. Le crime (viol suivi de meurtre) ne vient plus alors que comme en détonateur ... Et c'est toujours davantage la façon réelle ou imaginaire dont il est devenu notable qu'on veut lui faire avouer et expier par l'aveu et la condamnation de ce crime réel. On est au coeur même d'une certaine dialectique sociale dont on commence seulement de sortir ... Aujourd'hui, un notaire qui commettrait ce crime se verrait davantage comme le criminel qu'il serait que comme un spoliateur avéré de biens et de richesses matériels ...

Mais ce n'est pas une raison pour enfouir, "oublier" si vite ... Maintenant, ce notaire de Bruay est définitivement coupable dans l'inconscient collectif populaire car plus rien n'existe des pièces qui auraient pu encore l'innocenter si ce n'était, effectivement, pas lui le coupable.

Aïssa.

Je fais partie des téléspectateurs ayant ronflé devant une autre chaîne.

Ceci dit, si l'on se penche sur l'histoire de cette province, on y trouve Mahaut d'Artois (vers 1270-1329), cette comtesse Mahaut remarquablement interprétée par Jeanne Moreau, absolument magnifique dans ces "Rois maudits" dans lesquels cependant Maurice Druon, se montre à propos de ce comte femme, plus soucieux de ragots :
"Son autoritarisme la rend impopulaire, ce qui explique les accusations portées contre elle, notamment à l’occasion de la mort du petit roi Jean Ier de France, qu’elle est soupçonnée d’avoir empoisonné.",
que de vérité historique.

La science historique établit en effet que :
"Mahaut d’Artois était une excellente gestionnaire, n’intervenant qu’à bon escient dans la vie communale. Et que si elle a défendu ses droits avec âpreté, elle n’a pas cherché à envenimer les querelles. Qu'elle s’est également montrée généreuse dans ses dons aux pauvres, aux monastères et aux hôpitaux. Enfin, qu'elle s'est préoccupée de protéger les arts et d’encourager l’enluminure des nombreux manuscrits qu’elle a fait copier.".

Le portrait qu'en font les Rois maudits est en revanche celui "d'une conspiratrice et calculatrice perverse, prête à tout pour conserver l’Artois et qui en spolie son neveu Robert III, puis tente de faire de ses deux filles des reines de France en les mariant avec les héritiers du roi Philippe le Bel, et jouant de poisons et diverses intrigues tente également de mettre ses gendres sur le trône. Robert, pour se venger de sa tante, intrigue, lui, dans le sens contraire." [Voir : http://les-rois-maudits.france2.fr/ ]

Or, il s'agit là d'un roman porté à l'écran une première fois, précisément à cette même époque de 1972... et qui a passionné la France entière.
D'où ma question : Henri 1er (juge d'instruction à Béthune), "le juge Pascal", faisait-il partie des spectateurs assidus qui avaient de l'Artois (de Mahaut) l'image d'une contrée ravagée par les luttes de pouvoir et a-t-il quelque part sauté sur l'occasion d'y mettre son grain de sel et bon ordre en ajoutant son propre épisode par affaire interposée, de façon interactive comme le permettent de nos jours par ex. les jeux vidéos???
Du style:
- La reine étranglée
- Les poisons de la couronne
- La Louve de France et...
- Leroy maudit!! inculpé un... 13 avril!!

Merci pour ce rappel, non des faits mais de l'ambiance qui entoura leur déroulement.
En revanche, lier le peu d'audience à une "justice de l'Audimat" me semble faire beaucoup d'honneur au goût et à la conscience du téléspectateur.

Beaucoup plus récemment, sur des mécanismes qui ne sont pas sans rappeler ceux de l'affaire de Bruay-en-Artois, on a pu mesurer comment il restait possible de lever un "tsunami" de fantasmes. L'affaire Patrick Alègre à Toulouse n'a-t-elle pas, il y a quelques années, suscité un emballement médiatico-judiciaire totalement fantasmé sur la corruption morale des puissants, particulièrement Dominique Baudis, auquel il a fallu quelque courage pour faire face aux soupçons judiciaires et plus encore à ceux de l'opinion publique.
Tout le monde a en tête son interview sur TF1 au 20h lorsqu'il sortit de sa réserve, alors que le pays enflait de rumeurs et de colportages odieux, et cette fameuse goutte de sueur qui vint perler sa tempe, comme l'indice corporel d'une sorte de culpabilité.
Il y avait à ce moment là, une jubilation "populaire" à voir ce grand baron chuter, plus grande qu'on ne le croit. Une grande partie des gens voulait que Baudis soit une sorte de Gilles de Rais pour satisfaire ou confirmer, derrière le vernis, leur pressentiment des choses.
J'étais de ceux à ne pas pouvoir imaginer que cet homme que j'avais interviewé une fois ou deux lorsqu'il était à la tête de la liste aux élections européennes dans les années 90 puisse incarner une telle dépravation criminelle. Bien sûr, cette conviction passait par une voie étroite, subjective, mais sur une voie qui l'était davantage j'ai entendu certains de mes amis d'alors échafauder, parce qu'ils assuraient l'avoir vu à des fêtes du Toulouse nocturne, voire à Montpellier, des théories, que ça allait sortir au grand jour et considéraient que DB n'avait que ce qu'il méritait.
Les mêmes, c'est tout de même remarquable, épousaient la thèse d'une manipulation lors des attentats du 11 septembre qui coïncidaient avec l'affaire Alègre.

J'étais trop jeune pour avoir observé ce qui s'est produit dans les années 70 lorsque le juge Pascal - je n'avais retenu de lui que le fait que son patronyme était un prénom - mais j'ai le souvenir d'une "ambiance", de ballets roses supputés, et même de l'affaire Markovic et des suspicions sur Claude Pompidou. Je me demande d'ailleurs si ce n'est pas à partir du juge Pascal que l'on a commencé à présenter le juge d'instruction comme le plus puissant de la République, ce qui n'est pas sans intérêt.
Dernièrement, j'ai écouté Vincent Peillon qui présentait son dernier ouvrage. Il faisait valoir que le drame de la France était lié au fait que la France n'avait pas achevé sa Révolution. J'ai fait le même diagnostic en 2006 dans un billet que j'avais intitulé "En finir avec la Révolution". M. Peillon relevait que de Villepin partageait la même vision que lui mais qu'ils se séparaient sur le remède à apporter. Bref.
Reste que les racines des affaires de Bruay ou de celle d'Alègre participent, pour engendrer les métastases de la calomnie, du même processus d'empoisonnement. Qu'un contexte s'y prête un tant soit peu, et le poison reprend force et vigueur, et quelque chose qui ne le devrait pas -une réaction lapidaire- reprend le dessus.
D'une certaine manière, les réactions populaires au drame vécu par les Belges après l'affaire Dutroux - à Outreau, n'a-t-on pas parlé d'abord d'enfants prostitués par leurs familles misérables à des notables - relève du même réflexe et on peut constater qu'il peut être d'une redoutable puissance.
Et, comme tout réflexe, qui par définition consiste en une action incontrôlée, il faut l'accompagner d'un autre réflexe: s'en méfier.

Cette parenthèse pour dire qu'à mes yeux, ce fantasme est inscrit profondément en chacun de nous et qu'il correspond à un besoin inconscient, consistant à pouvoir incriminer les "puissants", les "notables". Il n'est pas cependant génétique. Il est d'abord médiatique et touche au fond à quelque chose de sacrificiel. Cela mériterait sans doute une réflexion plus profonde, mais, en réfléchissant, me vient l'image des sacrifices rituels par lesquels des tribus, des sociétés (incas), leur chefs ou religieux, ont sacrifié des enfants, des vierges, aux dieux pour obtenir des grâces ou simplement maintenir l'équilibre de la société...
Tout cela est probablement enfoui dans le subconscient collectif. L'émancipation révolutionnaire, la chute de l'ancien régime, de ses représentations, a permis d'établir qu'on ne sacrifie pas nos enfants, nos vierges. Les puissants n'en ont pas le droit.
Mais pour valider cela, s'y accrocher, il nous faut encore croire que, adapté bien évidemment à aujourd'hui, les puissants, certains d'entre eux, sont toujours dans cette perspective et qu'elle s'est pratiquement dévoyée puisque le sacrifice est voué au plaisir personnel et plus à la nécessité rituelle.
Evidemment, si l'on intègre les rites sataniques, on se retrouve dans du sacrifice lié au pouvoir, directement occulte.

Enfin, dans ce domaine-là, il y a aussi la question des scandales de pédophilie au sein de l'église catholique. En France, mais surtout aux Etats-Unis, Benoit XVI ayant, au cours du printemps ou de l'été, condamné publiquement et demandé pardon aux victimes lors de son voyage aux USA. Il agit, et c'est le moins qu'on puisse attendre d'un chef spirituel, sur la part réelle. Mais il reste, là aussi, la part fantasmée. C'est la plus dangereuse.
C'est d'autant plus intéressant que l'église catholique - et c'est le cas des autres monothéismes - est née en renversant les cultes sacrificiels - pour l'église catholique le Christ n'est-il pas l'ultime sacrifié?- et en leur déniant toute valeur.
Je pense que ces sujets fournissent un plan de réflexion qui n'est pas inintéressant sur le plan universitaire et philosophique, mais le travail serait considérable.

Pris par mes propres réflexions périphériques, j'ai omis de dire que la réflexion de M. Bilger est remarquable.

" Comme il fallait, pour lui, que Leroy fût coupable et qu'il ne l'était pas, le magistrat faisait diversion en tentant de regagner sur le plan de la communication ce qu'il perdait dans sa mission d'instruire. Au demeurant, excellent homme volubile et décousu que j'avais rencontré lors d'un congrès syndical à Béthune."

Est-ce possible, Philippe, qu'à chaque fois qu' un de vos collègues passe à la télé quand il est chargé d'une affaire à fortes valeurs ajoutées et retombées médiatiques, vous nous écriviez son portrait dans votre blog ?

Après le portrait de Mme Joly, je dois dire que celui de juge Pascal n'est pas mal non plus.

Je n'ai pas regardé le téléfilm. Et pour dire clairement les choses, je me fous totalement du point de vue du producteur Jean-Pierre Guérin sur l'affaire de Bruay-en-Artois.

Lundi, à la télé, c'était justice par ci, justice par là. J'ai regardé le documentaire de France 3 consacré à trois procès d'assises.

Dans votre galerie de portraits, je pense que votre collègue avocat général du troisième procès du documentaire de France 3 aurait toute sa place.

Vous savez, celui qui a dit son réquisitoire en lisant sa copie. Effet curieux. Pas loin d’être désastreux.

A toutes fins utiles: La relation - sans guillemets- de cette affaire sur Wikipédia vient sans l'ombre d'un doute du numéro 17 des cahiers du journalisme de 2007, mis en ligne à cette adresse : http://www.cahiersdujournalisme.net/pdf/17/13_Guillot.pdf

Autant donc, au besoin, consulter directement l'original que, plus complet (16 pages) j'ai lu avec beaucoup d'intérêt.
Tout est également intéressant, mais je voudrais cependant souligner l'aspect identitaire qu'autorise la référence au patois cht'i parlé par le militant maoïste Tournel.

J'ai également été très intéressée par le listing des dates clefs de l'affaire que j'ai consulté avec dans l'esprit la théorie des dates anniversaires qui explique comment certains des ressorts intimes qui nous meuvent, peuvent aussi, parfois, s'exprimer par des dates. Au fait quel âge avait le frère à l'époque de la découverte par ses soins du corps de l'adolescente sur le terrain vague et qu'est-ce qu'il était venu y faire? Je pose la question vu qu'on a très très peu d'éléments sur cette malheureuse famille, quand en revanche on regorge d'éléments sur non pas le cas social, mais plus exactement le fait de société.

Le texte donne également beaucoup à réfléchir sur les relations milieu judiciaire/presse et je l'ai lu avec également dans l'esprit ce que j'ai pu constater par moi-même, à d'autres propos, d'une certaine forme d'instrumentalisation dommageable et nuisible de la presse!


Hors-sujet :

Je vous invite à lire l'excellent article sur le thème des tueurs en série, rejoignant des propos tenus céans sur la notion de « monstre » :
http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2008/09/25/01016-20080925ARTFIG00008-il-revele-le-vrai-visage-des-tueurs-en-serie-.php

« Cette affaire politico-judiciaire a déjà été portée à l'écran. Notamment en 1981 avec un feuilleton d'Antenne 2, Non-lieu, puis le film Garde à vue, dont le scénario n'était que partiellement inspiré de l'affaire » peut-on lire dans la « Voix du Nord « (Céline Wlodarski).

Suivant, Philippe Bilger, ce que vous connaissez de l’affaire (1972), je me permets de vous poser les questions que je suscite après avoir vu ce film :

1° est-il vrai que l’Etat français a missionné le Procureur en charge de l’affaire de faire pression sur le Juge pour qu’il « change de camp » ?

2° est-il vrai que le Notaire a menti sur de nombreux détails relatifs à sa présence sur les lieux joutant l’endroit où on a retrouvé Brigitte ?

3° est-il vrai que les pièces à conviction du dossier ont disparu, empêchant ainsi toute révision du procès ?

4° est-il vrai qu’a menti le vendeur de lunettes portées par le jeune homme accusé ensuite puis relaxé ?

5° est-il vrai qu’aucun des 7 crimes (analogues), commis dans le secteur de 1968 à 1972, n’a été élucidé

5°est-il normal que de trop rares personnes ne se soient insurgées contre le fait, reprenant vos termes, qu'on nous a imposé pas « un point de vue très éloigné de la réalité ».

Voici une des rares critiques qui abondent, inversement à la démagogie

« Quand TF1 adopte les thèses de l'extrême gauche des années 70
Pourtant, c'est bien la thèse de leur culpabilité que défend le téléfilm « L'Affaire Bruay-en-Artois », qui s'ouvre et se conclut sur cette affirmation : « La vérité est parfois dangereuse quand elle menace de déranger l'ordre établi, surtout quatre ans après mai 68 ». Les auteurs du scénario ont repris à leur compte les théories du juge Pascal et des comités « Justice et Vérité ». Il en résulte un film qui condamne Pierre Leroy et sa compagne (même si leurs noms ont été changés par les auteurs - étrange pudeur quand on se permet d'accuser des innocents pendant 90 minutes !).

Les « notables » font de bien mauvais innocents. Un notable, c'est forcément coupable, aurait dit Duras. C'est ce que croyait l'extrême gauche à l'époque du crime de Bruay. C'est ce qu'on pense toujours chez TF1. Mais pas pour les mêmes raisons. Il n'y a nul comité « Justice et Vérité » sur la 1ère chaîne. Simplement une volonté commerciale : celle de caresser dans le sens du poil un public populaire pour qui, croit-on chez TF1, les « gens hauts placés » sont toujours suspects, et toujours protégés par leurs pairs (qui généralement commettent les mêmes turpitudes)(..)»
Article paru dans Marianne « TF1 : notable, donc forcément coupable »
http://www.marianne2.fr/TF1-notable,-donc-forcement-coupable_a91536.html

Je lis avec beaucoup d'attention les commentaires suscités par mon dernier billet. Pour expliquer les raisons qui font que je ne réponds pas à des questionnements même pressants, je voudrais dire un mot de ma démarche intellectuelle quand j'écris sur des affaires que je n'ai pas connues directement. a l'évidence, n'ayant jamais disposé du dossier de la procédure, j'écris à partir de ce que j'ai pu apprendre, de mes informations de magistrat et de citoyen, de mes rencontres, comme avec le juge Pascal, tout cela mêlant de l'objectif(les péripéties politiques auxquelles je fais allusion) et du subjectif forcément: mon point de vue sur le rôle dévastateur de l'idéologie et de la lutte de classe dans l'administration de la justice. Enfin, si je fais un sort à Guérin le producteur, c'est qu'il est très rare de voir afficher avec une telle désinvolture des préjugés qui renvoient à une période judiciaire qui ne faisait pas honneur à la démocratie. Je déteste les lynchages, même encadrés par du formalisme.

J'ai vu le téléfilm et j'ai souffert de ses a priori.
Demeure une question : qui a tué ?

Quand des affaires sont instrumentalisées d’emblée par des pouvoirs antagonistes, surmédiatisées et entravées par des journalistes peu scrupuleux en mal de sensationnel qui donnent en pâture la moindre information à l’opinion publique, plus des avocats ou petits juges désireux d’acquérir une notoriété à peu de frais qui court-circuitent en permanence le travail des enquêteurs tout en nuisant à la sérénité des débats, le désastre judiciaire est souvent au rendez-vous. En attestent des procès célèbres tels ceux des Dominici, de Marie Besnard, l’affaire Grégory et bien d‘autres qui ne seront jamais élucidées, moins faute de preuves d’ailleurs, qu’en raison d’abord du non respect du secret de l’instruction à tous les niveaux, celle-ci devant se dérouler à charge et à décharge de bout en bout, indépendamment de la « qualité » des prévenus et en n‘occultant pas trop souvent, du fait d‘un corporatisme aussi détestable que pernicieux, le travail énorme de la police judiciaire et certains témoignages essentiels « arbitrairement« écartés par le magistrat instructeur qui privilégie le travail solo en raison d'une culture de mauvais aloi qui lui confère un pouvoir de décision quasi régalien.
Sans parler de la longueur scandaleuse des procédures criminelles qui s’éternisent trop souvent jusqu’à 10 ans ou plus sans raison objective, ni le moindre élément nouveau au dossier, comme si "une certaine justice repue de ragots" après avoir fait un temps la une des médias avec un affaire bien croustillante voulait ensuite l'oublier en l'enterrant le plus discrètement possible pour s’éviter de signer un échec cuisant et par conséquent "avouer" son impuissance, sinon son incompétence aux yeux de tous.

"Enfin, si je fais un sort à Guérin le producteur, c'est qu'il est très rare de voir afficher avec une telle désinvolture des préjugés qui renvoient à une période judiciaire qui ne faisait pas honneur à la démocratie. Je déteste les lynchages, même encadrés par du formalisme." (PB dans son commentaire)

Ce qui est tout autant désinvolte, c'est que des JPG puissent penser être en mesure de faire et de réussir une "fiction de prestige" avec un sujet comme celui-là.

Faut vraiment douter de rien.

Il y a quelque temps j'avais regardé un téléfilm sur Christian Ranucci. Je peux vous dire que cette expérience a été suffisante pour que je m'en tienne là en ce qui ce qui concerne des "fictions de prestige" d'après des affaires judiciaires, alors que le temps nécessaire écoulé depuis les faits n’a pas encore suffisamment accompli son œuvre.

De la désinvolture, du cliché ahurissant, un irrespect total au regard du fondamental : un garçon de vingt-deux ans guillotiné.

Il y avait là un vrai sujet, quelle que pût être la vérité du dossier que je ne connais pas.

Je pense très simplement que ces sujets infiniment graves ne sont pas faits pour la télévision. Car pour traiter de tels abîmes, avec à la fois de la puissance, de la délicatesse et du talent, il faut des pointures absolues pour la production, l'écriture du scénario et la réalisation du film.

Le talent seul, même impeccable, des comédiens ne suffit pas pour racheter une telle dévastation.

Bonjour M. Bilger,
Merci pour ce billet qui remet les pendules à l'heure. J'ai moi aussi regardé ce téléfilm, et son excellente interprétation ne saurait faire oublier son parti-pris très contestable. Une fois de plus, nous avons la preuve que lorsque la télévision rend "sa" justice, elle ne fait pas toujours dans la nuance ! Ce qui est grave dans le cas présent, c'est effectivement l'occultation du climat de lynchage médiatique orchestré par les maoïstes. C'est un peu comme si on racontait l'affaire Dreyfus sans parler du climat d'antisémitisme qui régnait en France à l'époque ! Que n'aurait-on dit si, dans son téléfilm sur le sujet, Yves Boisset avait passé cet aspect sous silence...
Bon week-end,
Cordialement,
Frédéric.

Merci beaucoup pour ce commentaire, qui venant d'un magistrat aussi prestigieux que vous réconforte l'humble notaire de province que je suis.
Sait-on que Me Leroy qui dirigeait l'une des plus grosses études de France a été ruiné suite à cette détention arbitraire ?
Peu importe, c'était un bourgeois, donc il devait payer, selon la logique médiatique...

Pour ma part, je pense que le juge Pascal avait trop lu Eugène Sue dans sa jeunesse, et qu'il s'est cru dans les mystères de Paris transposés à Bruay.

Ouaiais ! Philippe Bilger petit nouveau parmi les commentateurs ! Avouez ! Avouez que Aïssa, c'est vous, Cactus, c'est vous, sbriglia et même moi, c'est vous ! Avouez que Véronique, c'est vous, non, votre femme, avouez !

Cela dit, sur le sujet plus sérieux, je suis totalement en accord avec vous même si j'appartiens à un pan de l'idéologie qui, à l'époque, faisait que ma famille penchait plutôt du côté de la culpabilité du notaire. J'avais onze ans, je n'en ai que le souvenir d'un climat. C'était après 68, au commencement du Syndicat de la Magistrature (auquel vous apparteniez à l'époque, si mes souvenirs de vos billets sont bons) et avant Lip, la gauche soutenait alors les khmers rouges. A l'époque Jean Ferrat s'en prenait à Jean d'Ormesson en fustigeant sa défense du Sud-Vietnam.

Je ne me dissocie pas de cette période, car déjà très politisé dans une famille très politisée, j'adhérais à cette façon de penser, issue de la lutte des classes. L'affaire de Bruay, je n'ai jamais su ce qu'il en advint et jusque très récemment, je croyais que finalement le notaire était coupable. Je croyais - même habitant Versailles et issu d'une famille bourgeoise - qu'on ne pouvait fréquenter les gens de droite, qu'ils étaient ontologiquement répugnants, cachant leurs perversions dans les ballets roses ou bleus qui salissaient déjà le couple Pompidou.

Et puis c'était faux. Comme les khmers rouges. La gauche non communiste de l'époque, toute enchantée d'avoir dénoncé les crimes staliniens, se trouvait lavée de tout soupçon d'erreur morale. Et elle a ainsi plongé. Le notaire était l'archétype du notable, puisqu'il était le notable au service des intérêts des autres notables : l'ennemi de classe par excellence à qui, en d'autres temps, on aurait collé un gros nez. Le ploutocrate catholique avait remplacé le youpin cosmopolite, avec les mêmes tares, les mêmes perversions.

J'ai entendu parlé de ce téléfilm, je ne l'ai pas vu, mais j'ai imaginé qu'il s'agissait d'un retour critique sur le phénomène sociologique de l'époque, sur la folie de la dichotomie gauche-droite de l'époque, sur les haines fausses entretenues par les intellectuels de gauche (à l'époque, il n'y avait guère que R. Aron à droite comme intellectuel avéré, et on ne le lisait pas, comme s'il avait été l'auteur de Mein Kampf).

Je ne suis personnellement pas fier d'avoir pensé ainsi et je n'invoque pas l'excuse de minorité. Car même à l'époque, tout jeune que j'étais, j'étais à la fois enthousiaste de défendre des causes dites de gauche, mais j'étais simultanément gêné intellectuellement. Il me semblait qu'il y avait là quelque chose d'artificiel dans cette dénonciation collective portée sur un individu. J'écoutais le hit-parade de RTL en cachette...
Puis j'ai grandi et j'ai eu des amis de droite (que des amis de droite d'ailleurs !) dont j'ai apprécié les grandes valeurs de coeur qui n'avaient rien à envier à celles que je tentais de cultiver, comme cette grande famille bourgeoise d'une actuelle ministre, famille généreuse et scrupuleuse, qui m'est toujours très chère.

PS. Ce billet se rattache presque comme une suite au précédent sur Mme Joly.

Je viens de faire une recherche sur internet sur l'affaire Alègre et je tombe sur une polémique opposant Le Monde à Marianne, Marianne - enfin JFK - se défendant d'avoir jamais hurlé avec les loups contre Baudis, à l'inverse d'une majorité de ses confrères.
JFK pour en établir la preuve rappelle un article publié à l'époque titré : " Putes, cocaïne, notables et flics ripoux à Toulouse. Une affaire trop belle pour être vraie ? ”.
J'imagine qu'il y a dans ce titre une forme de cynisme vis-à-vis de certains confrères, mais est-ce si sûr car des second degrés ne sont pas toujours exempts de premiers degrés.
Une affaire trop belle pour être vraie.

Pour ceux qui sont restés perplexes ou interrogatifs ou navrés après le visionnage du film que TF1 a consacré au "point de vue" du producteur Jean-Pierre Guérin sur Bruay-en-Artois, je propose la lecture de cet article :

"Les réseaux d'information maoïstes et l'affaire de Bruay-en-Artois"

Article rédigé par Rémi Guillot paru dans les Cahiers du journalisme n°17 - été 2007.

Ce texte qui est très éclairant pour comprendre les contextes de l'époque est accessible dans les rubriques "Liens externes" et "Travaux universitaires" de l'article Wikipédia : Affaire de Bruay-en-Artois.

Parti pris : chaque téléfilm de ce nouveau genre n'a qu'un seul but, la pub, donc l'audimat ! Et pour qu'on en parle, que le téléfilm soit revendu (etc...), il faut prendre parti. D'où polémique... Je n'ai pas suivi l'Affaire de Bruay personnellement, mais je connais l'un des enquêteurs : il ne fait aucun doute que le coupable est ce jeune homme de 17 ans qui a avoué avant de se rétracter. Accident maquillé en crime ?

@ Catherine

Concernant l'article de Rémi Guillot, je n'avais pas vu que vous le mentionniez déjà dans un commentaire.

@ Philippe

Songeant à l'article fort intéressant de RG, je ne peux pas m'empêcher d'éprouver une sorte d'angoisse à l'idée qu'un producteur, un scénariste et un réalisateur, dont l'ambition déclarée est de proposer, rien de moins, qu'"une fiction de prestige", puissent faire l'économie de lire 15 pages d'un mémoire universitaire.

Cette inconséquence se traduit par une expression qui caractérise, selon moi, leur travail et leur ambition : le foutage de gueule.

Sans parler de ce mépris ainsi affiché en direction de leurs éventuels téléspectateurs. Les auteurs envisageant sans rire de leur servir du lieu commun et du cliché mâtinés de leurs points de vue à la louche de leur ressenti.

Avec le relais tout autant inconséquent d'une presse très majoritairement enthousiaste pour cette fiction, qui s'est juste contentée de répéter et de reproduire ses appréciations en recopiant le dossier de presse établi par TF1 pour communiquer au sujet de son téléfilm.

Ce qui m'angoisse, c'est l'idée qu'un sujet comme celui de Bruay puisse être traité par des auteurs et par des "critiques" de programmes télé de cette façon. Aussi naturellement, spontanément, médiocrement et paresseusement. Comme si cette fainéantise crasse allait de soi.

@véronique
La plus grande partie de l'article de wikipedia recopiant mot à mot le contenu de cet article des Cahiers du journalisme, j'y ai posé une alerte de violation de droit d'auteur.

D'autre part, dans l'affaire Baudis l'aspect oublié est celui de cet énorme gâchis, comme quoi la cellule d'enquête de la gendarmerie avait tout d'abord établi, solidement, que nombre d'affaires de meurtres avaient été traitées plus que de manière désinvolte sur toute la période à Toulouse.
Ensuite malheureusement elle s'est fourvoyée gravement dans l'affaire Baudis, et tout le reste est passé à la trappe en même temps, ce qui a dû arranger pas mal de personnes.

Merci Véronique pour ce lien
"Les réseaux d'information maoïstes et l'affaire de Bruay-en-Artois"
Article rédigé par Rémi Guillot paru dans les Cahiers du journalisme n°17 - été 2007.

Ce texte se trouve in extenso sur le Net :
http://www.cahiersdujournalisme.net/pdf/17/13_Guillot.pdf

@Daniel Chittchai
« ce fantasme est inscrit profondément en chacun de nous et qu'il correspond à un besoin inconscient, consistant à pouvoir incriminer les "puissants", les "notables". Il n'est pas cependant génétique. Il est d'abord médiatique et touche au fond à quelque chose de sacrificiel. Cela mériterait sans doute une réflexion plus profonde, mais, en réfléchissant, me vient l'image des sacrifices rituels par lesquels des tribus, des sociétés (Incas), leur chefs ou religieux, ont sacrifié des enfants, des vierges, aux dieux pour obtenir des grâces ou simplement maintenir l'équilibre de la société...
Tout cela est probablement enfoui dans le subconscient collectif. L'émancipation révolutionnaire, la chute de l'ancien régime, de ses représentations, a permis d'établir qu'on ne sacrifie pas nos enfants, nos vierges. Les puissants n'en ont pas le droit. »

Le sacrifice rituel pose implicitement la question qui n’est pas limitée à lui seul de : « Qui peut tuer ? »
Dans les sociétés très anciennes, les seuls personnages pour lesquels il n’est pas admis de tuer et dont l’acte de tuer, lorsque accidentellement il se produit, pose d’énormes problèmes, sont ; les femmes et les enfants. Jean-Paul Roux (CNRS) explique que lorsque la société se structure, la permission ou le devoir de tuer est davantage réglementé. La raison profonde en est que, comme on peut le constater dans l’ancien testament à moult reprises, « le sang – ce suc très particulier, comme le nomme encore Goethe, – appelle le sang ».
C’est ce que dit notamment le fait que les divinité de la vengeance sans fin qui sont là pour se substituer à l’absence de tout vengeur plus directement concerné, « Les Érinyes soient nées des gouttes du sang d'Ouranos, mutilé par Cronos, et recueillies par la Terre. » Comme lorsque dans le contexte biblique, « l’Eternel après avoir dit à Caïn, le 1er meurtrier, : « Où est ton frère Abel ? » et que ce dernier lui ait répondu : « Je ne sais pas. Suis-je le gardien de mon frère ? », il lui fait savoir : « Qu’as-tu fait ? La voix du sang de ton frère crie de la terre jusqu’à moi. Maintenant tu seras maudit de la terre qui a ouvert la bouche pour recevoir de ta main, le sang de ton frère. »
Dès lors on ne peut pas admettre qu’il soit versé par n’importe qui, n’importe comment, que ce soit à la chasse, à la guerre ou encore à l’occasion que vous évoquez qui est celle le contexte sacrificiel, lequel participait lui aussi d’une forme de « donner à manger », vu que certains peuples agraires ne mangeaient guère de viande qu’en cette occasion, et toute transgression du rite fait du fait de donner la mort, que ce soit à l’animal en général ou à l’animal humain en particulier, un meurtre. Autrement dit un acte punissable et nécessitant d’être puni à peine de conséquences sans fin.
Jean-Paul Roux cite – de nombreux auteurs, mais notamment et en exergue de « Le sang », mythes, symboles et réalités, Fayard 1988 –, un passage du «Ion» d’Euripe qui est celui-ci. Il ouvre 1er dialogue :
- La reine Créuse : « Athéna lui donna comme il venait de naître... Deux gouttes provenant du sang de la Gorgone.
- Le vieillard : «Et quel en est l’effet sur la nature humaine ?
- La reine Créuse : « Elle ( la première) écarte les maux et entretient la vie.
- Le vieillard : « Et comment agit la seconde ? »
- La reine Créuse : « Elle tue . »

Le vieillard interroge alors l’origine de cette double vertu qui fait du sang quelque chose d’ambigu et d’ambivalent. De fait, c’est à Æsclépios que la grande déesse avait fait présent du sang qui avait coulé de la blessure infligée à Méduse. Celui qui s’était échappé de son côté droit était réputé ramener les morts à la vie ; celui qui avait coulé du côté gauche constituait un poison mortel. Autrement dit, ce n’est pas seulement le sang qui est en cause mais ‘quel sang’ ! Jean-Paul Roux rattache cet épisode au conte de Grimm intitulé Mme la Neige qui met en scène deux sœurs. « La première des sœurs est belle et travailleuse, la seconde laide et paresseuse. La belle, astreinte à un interminable labeur de fileuse, se met les doigts en sang au point que son fuseau lui-même en est taché. Elle se met en demeure de le laver à la fontaine et son sang se mêle à l’eau pour produire une série de prodiges. En revanche, lorsque jalouse, la laide veut l’imiter, elle se pique au doigt et ne peut provoquer que des malheurs. »

Gageons donc que la belle c’est celle qui verse le sang dans les règles de l’art, un art que la révolution française – puisque vous l’évoquez – a, nous explique Roux, désacralisé en étendant le droit de verser le sang même à qui n’était pas prêt à verser un jour le sien, vu qu’on ne peut sans scandale ravir la vie qu’en exposant la sienne (voir la légitime défense à notre époque qui veut que la nôtre soit préalablement exposée) ; et ce dont, par ex. chez les Germains, ainsi que nous le rapporte Tacite, la cité devait d’abord avoir reconnu l’individu capable, tout comme dans d’autres cultures on doit avoir été reconnu capable et digne d’approcher une femme par toute une initiation dont, pour certaines, le meurtre fait partie, tandis que pour d’autres celui qui peut verser le sang, ne peut pas en revanche approcher les femmes, ce qui est une façon malgré tout, dans un cas comme dans l’autre, de lier les deux. – Voir encore Double zéro sept, autorisé à tuer et admis au « repos du guerrier », soit dit pour rester convenable, tandis que ce dernier point reste interdit à d’autres héros du cinéma dont le personnage présente un aspect plus graphique ou conceptuel que ‘réaliste’ au sens que l’on donne par ex. à « roman réaliste ».

Au chapitre « la dure loi du meurtre », Roux se réfère au Freud de « Totem et Tabou » pour expliquer que le sacrificateur agit au nom du groupe, en citant ce passage : « la mise à mort de la victime était un acte défendu à l’individu et qui n’était justifié que lorsque la tribu acceptait d’en assumer la responsabilité. », passage dont il conteste la dernière partie en précisant qu’il n’est pas du tout certain que la tribu ait accepté d’en porter, même par l’entremise du sacrificateur, une part de responsabilité. Elle se réfugiait , ici comme dans d’autres cas, et lorsque les deux rôles ne sont pas dévolus à un seul sujet, derrière le chef, dans cette idée que le sacrifice demande des compétences techniques permettant « au sacrifiant d’éviter les erreurs funestes ». Celles de la 2de des sœurs ci-dessus évoquées, j’imagine. En revanche, ce technicien est irresponsable. Ce n’est pas le sacrificateur qui engage la responsabilité, mais le sacrifiant, c’est-à-dire celui au nom duquel est fait le sacrifice. Ce n’est pas Calchas qui porte le poids de la responsabilité du sacrifice d’Iphigénie dans les versions anciennes où il n’y pas de biche substituée, mais Agamemnon. De même, peut-être est-ce ainsi que se donne à interpréter ce récit de la mort de Louis XVI également cité par Roux, autrement dit du « sacrifice du chef », autrement dit de l'exécution de celui qui, en d’autres temps assumait la responsabilité du sang versé mais dont le moment est venu d’accepter de verser le sien lorsqu’il dit : « Français ! je suis innocent – on a encore entendu cela plus tard, avec « responsable, mais pas coupable »... !! – Je pardonne aux auteurs de ma mort. Je prie Dieu que le sang qui va être répandu ne retombe jamais sur la France. Et vous, peuple infortuné [...] ». C’est là que le roulement de tambour couvre sa voix, et que le sacrificateur, autrement dit l’exécuteur de la sentence, Samson, le bourreau, le technicien, fait rouler la tête dans un double jet de sang, puis la montre au peuple en la tenant par les cheveux, – sans doute comme ce que l’on peut voir sur une coupe attique à figures rouges sur fond noir où celui qui tient la tête coupée à bout de bras est vêtu de peaux de bêtes qui en fait un être d’un autre monde que celui des personnages revêtus de tuniques tissées –. Et c’est là que ce ‘peuple infortuné ‘« trempe lances, sabres, mouchoirs, mains, dans le flot rouge. Et qu’un ‘citoyen’ monte sur la guillotine même, plonge tout entier son bras dans le sang de Capet qui s’était massé en abondance. Il en prend des caillots plein la main et en asperge par trois fois ( chiffre et geste symboliques s’il en est), la foule des assistants qui se pressaient au pied de l’échafaud pour en recevoir chacun sa goutte ( issue de la veine cave ou de l’artère ? qui peut savoir dans cette mêlée ??) sur le front, les apostrophant : « Frères, on nous a menacé que le sang de Capet retomberait sur nos têtes. Eh bien ! qu’il y retombe. Louis Capet a lavé (là aussi, évocation d’un geste purificatoire de sens perdu ou dévoyé) ! Républicains, le sang d’un roi porte bonheur ! » Le fait éminemment révolutionnaire donc c’est que comme à l’occasion de toute « révolution », « la roue tourne » et la tribu jusqu’alors planquée derrière le chef endosse le rôle d’une sorte d’hydre à autant de têtes que de fronts aspergés dans une sorte de baptême du sang, et la suite nous en a montré les conséquences!

C’est donc là le récit d’un vertige contre lequel nous mettent en garde des millénaires, notamment les époques où le roi thaumaturge s’offre lui-même en sacrifice et s’immole lui-même et non quiconque d’autre, ou encore celles où la succession au chef passe par son meurtre (prêtres loups) et bien évidemment les récits tel la confession du « vampire de Londres », pendu en 1949 etc. .

Tout cela pour dire que les choses ne sont pas si simples et cette sorte de « fantasme » que vous évoquez et qui consisterait à « faire porter le chapeau » aux « puissants » et aux « notables », ne se laisse pas si facilement analyser vu que, à l’origine, ils étaient effectivement destinés à le porter, ce chapeau de la responsabilité, bien que de façon symbolique et non risquée pour l’ensemble de la communauté!
D’une certaine façon, ce qui se donne à lire à propos de cette affaire de Bruay-en-Artois à propos de laquelle une certaine communauté s’est identifiée au corps de la victime, c’est aussi le récit d’un vertige, ce bien qu’il n’y ait pas réellement eu de sang versé aux fins de donner la mort vu que le sang versé l’aurait été post mortem dans cet évènement qui s’est produit « à distance des habitations » (= terrain vague) et qui n’a été ni précédé, ni suivi de violences sexuelles pour ce qu’on en sait (mais, il y a ce mythe des Indiens Warraus étudié par Levi-Strauss dans Mythologiques et qu’évoque aussi quelque part une scène de l’Empire des sens, mythe dans lequel un jaguar qui a pris la forme de sa grand-mère enlève une fillette importune à sa propre mère), enfin à propos duquel la présence du sang victimaire se déduit du fait que le vêtement aperçu par des témoins sur le dos du meurtrier présumé aurait été lavé, vu que le sang est précisément cette souillure qui demande à être lavée (Pilate etc..), mais ne peut l’être (Clef de la Barbe bleue), ou ne doit pas l’être (Djihad), l’époque ne permettant pas de vérifier comme de nos jours la nature exacte de la souillure, ni de comparer les ADN, et donc nourrit le fantasme de la culpabilité de celui qui ne peut qu’en porter la responsabilité puisque vampire économique, ce qui implique une autre forme de révolution et l’ouverture d’un autre espace sacrificiel, celui de la victime émissaire qu’en principe notre culture n’admet plus.
On peut traduire ainsi l’événement : «Loin des habitations, une adolescente (nubile ?), a trouvé la mort par étranglement (ce qui peut concerner aussi le fameux jeu du foulard, par exemple, qui est un « lien souple », et qui est susceptible d’aboutir à un homicide sans intention de ‘donner la mort’), puis « traînée sur le sol, elle a été mutilée avec un instrument tranchant moins de trois minutes après sa mort à 19h45 », ce qui peut signifier objet d’une sorte de scarification qui dans le cas d’un homicide involontaire évoque le fait de chercher à stimuler la sensibilité de la victime par une douleur susceptible de la faire revenir à elle, mais dans le cas d’un meurtre pourrait revêtir une signification beaucoup plus curieuse, si en en croit Roux qui nous dit qu’il arrive au meurtrier de goûter rituellement le sang de la victime de son premier meurtre. Je ne connais pas grand-chose à la médecine légale, mais je trouve que 19h45 est un horaire étonnamment précis pour un meurtre découvert seulement le lendemain :
« · 5 avril : Brigitte Dewevre est tuée à Bruay-en-Artois.
· 6 avril : Le frère découvre le corps de Brigitte Dewevre sur un terrain vague à Bruay-en-Artois. »

Ceci dit et bien que nul ne soit à l’abri d’un assassin potentiel ou confirmé, « les femmes et les enfants ne sont pas, dans la conscience générale des cultures, des victimes désignées », il y a des exceptions célèbres mentionne Roux, mais elles emportent souvent offrande de victimes de substitution ( Isaac etc. ). Cela s’explique par tout un certain nombre de raisons, notamment le fait qu’il n’est pas admis qu’ils puissent eux-mêmes tuer (et quand cela se produit c’est considéré comme une parfaite anomalie, voir Jeanne d’Arc qui s’exclut dès lors du monde féminin et du monde ordinaire tout court, finissant sur un bûcher, il en va différemment de nos jours mais voir la tragédie des enfants soldats).

Sans doute est-ce à cause de cela que notre population s’en émeut au point que les affaires médiatisées ne paraissent souvent concerner que ce genre de victimes, donnant ainsi faussement à penser que finalement il s’agit au contraire des victimes désignées, surtout dès que l’on se met à rêver la virginité comme répondant à celle d’une terre n’ayant pas encore été labourée, mais qui ne demande qu’à être cultivée ( la terre, pas la virginité ce qui serait moins problématique et ce qui ne correspond pas néanmoins à toutes les cultures... ) !

Donc, non vraiment les choses ne sont pas si simples et vous avez raison de souligner qu’il convient de bien réfléchir avant de produire des conclusions à l’emporte-pièce.

Cette "soif" de sang revendiquée par le peuple, comme l'illustre magistralement Catherine Jacob, n'a pas épargné 3 Présidents de la Vème République, dans au moins 4 affaires restées à ce jour très mystérieuses :

Stefan Markovic (Georges Pompidou), Robert Boulin (Valéry Giscard d'Estaing), Pierre Bérégovoy, François de Grossouvre (François Mitterrand).

Comme si le "suicide" des 3 derniers était un "sacrifice rituel" destiné à jeter l'opprobre sur les 3 Présidents...

En ce qui concerne l'affaire de Bruay-en-Artois, je note que dès qu'un crime est hyper-médiatisé par un Juge, il échappe à son contrôle et il reste impuni ou sombre dans la cacophonie (affaire Grégory, affaire d'Outreau...)

Certains Juges se laissent griser par la "célébrité" et oublient que la Justice doit être rendue sereinement.

@Catherine Jacob

Nonobstant le "jeu" sur mon patronyme, qui ne s'impose pas et auquel je ne me livre jamais, je trouve assez curieux que vous débitiez une telle démonstration d'érudition pour convenir que les choses ne sont pas simples et que j'ai raison "de souligner qu'il convient de bien réfléchir avant de produire des conclusions à l'emporte-pièce".
J'imagine qu'il n'y a aucune ironie dans votre conclusion.
Pour le reste, votre démonstration donne le vertige, tant vous faites virevolter les symboliques des plus antiques à celles de la psychanalyse moderne.
C'est bien.
Mais la question, au fond, c'est en terme de comportement humain, ses atavismes et aussi ses libérations.
Tout le monde n'a pas une lecture psychanalytique de la Révolution française, au demeurant pertinente. Par contre, pour l'essentiel des gens, elle marque la fin de la tyrannie et de l'arbitraire.
C'est une fausse image, car Louis XVI n'était pas un despote et la genèse politique de la Révolution française est un peu chaotique.
D'une certaine manière, pour faire un raccourci, les Français ont tué le roi, se sont proclamés peuple souverain, mais la charge négative, ils ne l'assument pas, à mes yeux en tout cas.
La seule chose qui m'intéresse, c'est l'espoir que les gens un jour puissent dépasser ces "ancrages". La plus grande des utopies, ce n'est pas la révolution culturelle ou sociale. C'est la victoire de la tradition, comme vecteur de sagesse et de résolutions.
A mes yeux, ce qui fait la force du droit c'est son implantation dans une tradition que même la révolution n'a pas fondamentalement dévié.
Il y aura, dans l'histoire, un moment où s'éteindront ces vertiges. Je vais être utopique jusqu'au bout à travers une métaphore. Chacun a vu "Le dernier empereur" avec un Peter O'Toole excellentissime en précepteur de Pu Yu (me semble-t-il). Le jour où chaque professeur, instituteur, parent, s'adressera à l'enfant qu'il doit enseigner comme si cet enfant allait avoir à gouverner le monde un jour, ce jour-là, l'humanité aura fait un progrès extraordinaire.
Cela ne signifie pas, évidemment, qu'il aura cette charge sur les épaules, mais cette ouverture, cette sensibilisation de l'esprit à ce qu'est le monde et le pouvoir aurait des bienfaits édificateurs considérables.
Au lieu de quoi, dès l'école dont on dit régulièrement qu'elle est un sanctuaire (uniquement pour les crédits affectés sans doute), on fait naître le goût de la revendication, quasiment dès le primaire.
Quelle démocratie naîtrait de cette culture politique libérée de ses fantasmes?
Je vous laisse l'imaginer, car moi, je l'imagine.
Je pense alors que notre pays apporterait quelque chose au monde, parce que le monde a besoin aujourd'hui de renaître quelque peu.
Je ne crois qu'il renaîtra dans l'antagonisme et le réveil des révolutions, qu'elles marchent du medef à l'Elysée ou qu'elles prennent des formes plus subtiles.
Une démocratie, telle que celle auquel je me prends à rêver, offrirait les conditions à de nombreuses personnes de mieux y prendre place, de mieux y résoudre les défis qui se posent à nous en tant qu'espèce humaine.
Je me suis éloigné de la question de départ, certes, mais je ne voudrais pas conclure sans dire que ce qui compte, ce n'est pas tant d'expliquer ou de justifier les sources des atavismes sociaux et personnels, que d'inventer la culture qui permet de les dépasser.
A un moment de l'histoire humaine, les religions monothéistes ont fait claquer dans le ciel un éclair, porteur de l'idée d'un dieu unique et compatissant et miséricordieux, et d'une transcendance absolue.
Il faudra quelque chose d'une même puissance, émanant peut-être de la transformation de ces mêmes religions, de leur unification, qui sait, pour zébrer le ciel de nos cultures.
Ce troisième millénaire sera très intéressant. Je termine en signalant que Nicolas Sarkozy avait porté une idée à un moment de sa campagne sur le thème de "politique de civilisation".
Je crois (donc je suis...) que nous y allons.


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