Invité à l'avant-première du film de Daniel Leconte "C'est dur d'être aimé par des cons", je m'y suis rendu parce que quelques invités étaient des amis et que la liberté d'expression ne me laisse pas indifférent.
Durant toute la soirée, j'ai éprouvé un malaise.
Le film était consacré à l'affaire des caricatures de Mahomet, à la préparation et à la relation du procès ayant abouti, comme on pouvait heureusement le prévoir, à la victoire de la "bonne" cause, celle de Charlie Hebdo. Les craintes, sur ce plan, manifestées par le magistrat ayant requis apparaissaient excessives, sans doute pour amplifier son rôle. Il était inconcevable que la juridiction saisie puisse, dans le mouvement général à la fois démocratique et juridique qui avait précédé l'événement judiciaire, ne pas adhérer à l'argumentation des défendeurs, d'autant plus que celle-ci était développée par deux conseils de haute volée, Georges Kiejman irremplaçable parce qu'unique et Richard Malka, techniquement redoutable. Je continue à penser que la campagne menée par Philippe Val n'est pas devenue consensuelle mais qu'elle l'était dès l'origine, s'agissant d'une conception intégriste de la religion musulmane et d'un filon à exploiter par les politiques sans risque aucun pour eux.
Le malaise qui m'a habité ne naissait pas non plus de la structure de l'oeuvre présentée puisqu'après tout, il était normal que Charlie Hebdo se mette en valeur et se consacre comme la partie essentielle dans ce débat au point de rendre étique la contradiction adverse qui était ridiculisée sur le fond ou seulement assumée par Francis Szpiner, plus préoccupé de faire des mots que de la faire valoir avec sérieux. Il était facile de deviner dans ce film une connivence ironique entre avocats, qui semblait plus importante que la polémique de fond elle-même et les divergences apparentes des audiences. Seul Georges Kiejman cherchait à échapper à cet exercice un peu trop confortable qui consiste après coup à minimiser les fractures pour se donner l'attitude du beau joueur. Le conflit et son intensité, la controverse et sa problématique avaient disparu du film au profit d'une célébration unanime puisque même Francis Szpiner ne s'en dissociait pas. Il y eut tout de même une idée fondamentale exprimée par Richard Malka : elle soulignait l'importance de la distinction nécessaire entre le fait historique et la croyance mais on ne l'a pas creusée car il semblait évident à l'auteur du film qu'elle ne méritait pas davantage.
Mon malaise, je suis parvenu à en discerner la cause quand j'ai osé m'avouer que ce monde, ce public d'initiés, de people et de bonnes consciences, qui se congratulaient, s'embrassaient et se donnaient raison, Bernard-Henri Lévy, Raphaël Enthoven et Claude Lanzmann entre autres, étaient, pour beaucoup, les mêmes qui avaient applaudi Val dans son offensive contre Siné. Si celui-là est recommandable et celui-ci paraît-il détestable, il n'empêche que la cause du second était à défendre contre la censure morale et professionnelle exercée par le premier. Pourtant, personne ne semblait s'émouvoir de la contradiction entre cette fête de la liberté d'expression en faveur de Charlie Hebdo, pour les caricatures de Mahomet, et le triste exemple donné quasiment par les mêmes dans l'étouffement d'une parole, certes acide mais qui se contentait à tort ou à raison de dénoncer un comportement singulier de Jean Sarkozy sans tomber dans un pluriel qui aurait signé l'antisémitisme.
Charlie Hebdo, avant, pendant et après le film, se retrouvait en famille. Parce que le combat des caricatures était juste à mener et qu'il autorisait une légère condescendance à l'égard de ceux qui n'avaient pas su emprunter le bon chemin, j'avais l'impression désagréable d'un étouffement dans le contentement de soi qui faisait oublier que malheureusement la liberté d'expression n'était plus, depuis longtemps, un bloc. Je me surprenais à craindre que, pour peu qu'aucune religion ne soit la cible des attaques, l'enthousiasme de ces membres d'une même famille intellectuelle et médiatique faiblisse ou même disparaisse. Je pressentais que Charlie Hebdo et sa mouvance partisane et admirative ne seraient pas gênés de choisir, de sélectionner leurs luttes pour une parole et des écrits libres - qu'ils ne s'engageraient que pour relever des défis leur permettant de s'approuver eux-mêmes.
Comment, dans ces conditions, être à l'abri du sentiment crépusculaire qu'aujourd'hui, la justice et la vérité se divisent et qu'il y a des victoires abondamment commentées qui ne font pas oublier les défaites ou, pire, les indifférences, voire les trahisons de la liberté ?
Pour rendre à un média ce qui lui appartient, j'ai osé ce billet à la suite d'une critique intelligente du film de Daniel Leconte dans le Monde, sous J.M. Je ne sais pas qui il est mais, tout en se félicitant, comme moi, de cette issue judiciaire favorable et de cette belle respiration démocratique, il montre bien les limites de l'exercice et regrette que l'adversaire soit d'autant plus aisément terrassé qu'on l'a rendu invisible.
Ce film sur Charlie Hebdo et sa résistance ciblée, avec la salle qui l'applaudissait et se louait dans le même élan, c'était une touchante photo de famille. On était heureusement entre soi.
Je n'écris pas pour apparaître sur votre blog mais pour vous remercier de vos posts qui sont pour moi une respiration, de bon sens, de réflexion, d'honnêteté intellectuelle, qui me permettent de retrouver mes pensées ; ce qui est un soulagement de ne pas se sentir seule.
Espérons que ce "mouvement superficiel, égocentriste, sans mémoire" passera aussi vite que les "précieux" à une autre époque. Il est une utopie d'espérer que les vraies valeurs de solidarité intergénérationnelles - pour faire simple... entre tous les Hommes - face aux problèmes concrets de vivre ensemble, de vieillir ensemble et même de ne plus mourir seul.
Que la vie d'un Américain ou d'un Français vaille plus cher que celle d'un Afghan ou d'un Africain...... cela est un vrai débat.
Que des "intellectuels" se congratulent pour avoir fait triompher des idées... à condition qu'ils soient honnêtes et les appliquent à eux-mêmes... et que le combat d'origine n'ait pas été une mise en scène.
Je manque d'exercice pour débattre d'idées... merci à vous d'exprimer les malaises que je ressens.
Rédigé par: Marie-luce | 17 septembre 2008 à 11:14
Un seul regret, que Charlie, Hebdromadaire qui bosse deux fois plus n'aille plus au Siné !
non non ! :-(
sinon je me permets de vous rectifier en votre chute :
"Ce film sur Charlie Hebdo et sa résistance ciblée, avec la salle qui l'applaudissait et se louait dans le même élan, c'était une touchante photo de famille. On était heureusement entre soiE."
Je suis certain que ceci était une perche tendue ! Dont acte !!
Amitiés cactées.
Rédigé par: Cactus va au Siné | 17 septembre 2008 à 09:30
"Je pressentais que Charlie Hebdo et sa mouvance partisane et admirative ne seraient pas gênés de choisir, de sélectionner leurs luttes pour une parole et des écrits libres - qu'ils ne s'engageraient que pour relever des défis leur permettant de s'approuver eux-mêmes."
En écho, je vous propose cet extrait d'une tribune d'A. Finkielkraut publiée dans Le Figaro en novembre 2006 :
"L'affaire Redeker et la blessure de la liberté"
"... Et puis, on l’oublie trop souvent : la liberté d’expression n’est pas une sinécure. Ce droit de l’homme n’est pas seulement mon droit. L’homme, c’est moi, mais ce n’est pas que moi. L’homme, c’est aussi les autres hommes et leur droit insupportable de dire des choses que je n’ai pas envie d’entendre, des choses qui m’énervent, qui m’effraient, qui me blessent, qui m’accablent, qui m’écorchent vif, qui me font mal. Dans une société ouverte, aucune conviction n’est souveraine, ce qui fait qu’elles sont toutes en colère. "Ma liberté n’a pas le dernier mot, je ne suis pas seul", écrit Emmanuel Lévinas.
Voilà sans doute pourquoi la liberté d’expression est si fragile."
Ce que j'aime dans ce paragraphe d'AF, c'est qu'il me dit que la liberté d'expression que je reconnais à l'autre, peut être un déchirement pour moi.
Le film que vous évoquez - Ah, Ah ! le procureur si inquiet et les avocats pas si inquiets que ça... -, l'ambiance épanouie et heureuse de la projection privée parisienne à laquelle vous avez assisté semblent si éloignés et absents des gravités dont parle AF.
Rédigé par: Véronique | 17 septembre 2008 à 08:21
Charlie Hebdo a utilisé ce procès pour faire de l'auto-promotion. C'est un fait, et c'est peut-être légitime.
La question que je me suis posé, c'est de savoir dans quelle mesure cela n'était pas l'objectif de la publication de ces caricatures, et cela c'est plus gênant.
A lire aussi sur le procès, la carnet de Joann Sfar, Greffier, qui présente une vision certes favorable à Charlie Hebdo (difficile objectivement de ne pas l'être), mais avec des réflexions et des commentaires approfondis.
Enfin, le procès à venir de l'affaire Siné ne devrait pas manquer de sel, car nombre d'arguments utilisés par Charlie pourront l'être par Siné. Cela m'étonnerait que les avocats de ce dernier s'en privent.
Rédigé par: ElDesdichado | 17 septembre 2008 à 07:56
Au risque de paraître vieux jeu, je ne trouve pas que c'était une très bonne idée de publier ces caricatures.
Comment peut-on soutenir que la laïcité impose aux religions de rester dans la sphère privée et dans le même temps railler l'islam en public ?
Certes, les anticléricaux de tout poil ne se sont jamais privés d'agir de même avec la religion catholique, et la Justice, parfois saisie dans le passé, leur a toujours donné raison.
L'issue du procès ne faisait donc aucun doute et la décision est dans le droit fil de la liberté d'expression.
Fallait-il en "remettre une couche" avec ce film ? J'en doute encore plus. Lors de la sortie de "La Passion", les mêmes qui se congratulaient hier, s'offusquaient de la mise en cause outrancière des Juifs dans la mort de Jésus.
Il me semble que l'on devrait éviter de heurter les croyants, quelle que soit leur religion, si on veut vraiment apaiser les esprits.
Un bon quart de la population se déclare "agnostique"... Ce n'est pas une raison pour faire de la laïcité une nouvelle religion.
Quant à la censure imposée à Siné par Val le "libertaire", elle est en décalage total avec les arguments développés par Charlie Hebdo dans l'affaire des caricatures.
Bref, j'éprouve le même malaise que vous.
Rédigé par: chevalier | 17 septembre 2008 à 04:11