Il n'empêche qu'à trop vouloir ne se laisser dépasser par personne dans cette compétition où se mêlent souci éthique et fièvre de l'actualité, on perd tout sens de la mesure. On peut craindre que les prophéties sombres, à force d'être annoncées puis démenties, laissent le citoyen de marbre si malheureusement, un jour, elles en venaient à s'incarner dans la réalité.
Une actualité récente fournit un exemple très éclairant sur ces dérives et cette surenchère. Le samedi 6 septembre, a été connue l'agression de trois jeunes juifs dans le 19ème arrondissement. Ils ont été légèrement blessés. Le Monde a consacré quasiment une page à cette affaire en soulignant en titre que "la communication politique (était) mise en cause". Sûrement, mais ce quotidien, prenant de la hauteur, évoque aussi dans un éditorial les rapports entre "faits divers et politique". Dans ce texte, il me semble que la communication médiatique, sur ces phénomènes de bandes et de quartiers, est trop facilement exonérée de toute responsabilité.
Communication politique précipitée ? En effet, aussi bien la ministre de l'Intérieur, Michèle Alliot-Marie que le maire de Paris se sont engouffrés sans attendre dans la version antisémite de l'agression. La première a invoqué les rapports de police, alors que celle-ci d'abord prudente a ensuite abondé dans le sens gouvernemental. Quant au second, il se réfugie derrière le paravent médiatique puisque les organes d'information avaient "précisé qu'il s'agissait de trois jeunes juifs portant une kippa".
Les associations juives, surtout l'Union des étudiants juifs de France qui a médiatisé l'agression par la voix de son président Raphaël Haddad, n'ont évidemment pas été en reste, immédiatement convaincues de la nature antisémite des faits, même si Sammy Ghozlan, pour le Bureau national de vigilance contre l'antisémitisme, énonce cette utile banalité et formule cette règle de bon sens, jamais respectée, selon laquelle "dans ces affaires, il faut peut-être attendre le résultat des enquêtes avant de réagir trop vite".
Mais l'important est précisément de réagir très vite en se gardant bien d'une prudence et d'une réserve qui seraient d'autant plus nécessaires qu'on n'a pas à jeter de l'huile faussement raciste sur le feu social. Ces vertus auraient été les bienvenues alors que la police mais surtout le Parquet de Paris ont clairement exclu le poison antisémite de ces violences, ce que les protagonistes de celles-ci ont apparemment attesté d'autant plus aisément que dans le groupe opposé aux trois jeunes gens blessés se trouvait aussi un jeune juif. Cette certitude montre à quel point foncer morale baissée dans cette complexité urbaine, sociale et pleine de tensions relève d'un comportement proche de l'irresponsabilité ou, au moins, de la légèreté. Il faut reconnaître, sur ce plan, la lucidité du MRAP dont je ne partage pas, en général, les prises de position. Pour cet affrontement à Paris, il a su formuler l'avertissement qui convenait en soulignant que "...en cette circonstance comme dans d'autres, mal nommer la motivation d'un acte violent dessert la cause de la lutte contre l'antisémitisme...". Le président du CRIF, Richard Prasquier, en revanche souligne jusqu'à la caricature, dans le Figaro, le besoin, pour certains, de maintenir contre toute évidence, le caractère antisémite des faits tandis qu'à rebours, le Parisien, sous la signature de François Vignolle, démontre bien et critique la surenchère procédurale que cette émotion peu clairvoyante a suscitée.
En l'occurrence, si les dysfonctionnements des communications politique et associative sont éclatants, il ne faudrait pas oublier non plus qu'ils ne prennent une telle gravité que dans la mesure où l'accueil que leur font les médias est toujours favorable, presque inconditionnel, en tout cas jamais circonspect. Il y a une connivence, que d'aucuns considérent comme salutaire mais que j'estime risquée pour la qualité démocratique, entre les voix politique, associative, médiatique et parfois même judiciaire, dans le domaine de la lutte nécessaire contre l'antisémitisme. Cette symbiose, qui ne s'autorise aucun recul, banalise au lieu de hiérarchiser, confond tout plutôt que de lucidement choisir ses cibles, ses causes et ses faits divers. Si les oreilles sont pleines de discours et de dénonciations systématiquement et abusivement soupçonneux, les esprits, je le crains, vont s'en trouver lassés.
Qu'on s'arrête une seconde sur le paradoxe suivant dont la validité est vérifiable au quotidien. Pour peu que le comportement d'un voisin juif déplaise et qu'on s'en plaigne, si on s'égarait à proférer que "ce voisin juif" est désagréable, on nous corrigerait en soulignant qu'il s'agit "d'un homme" et que sa confession n'a rien à voir avec notre critique. En même temps, combien de fois les médias, et dans cette affaire précisément, s'obstinent à placer d'emblée l'information de l'agression sur le plan de la religion ! Pourquoi annoncer que "trois jeunes juifs" ont été frappés, et non trois jeunes gens ? A -t-on jamais eu l'idée saugrenue de publier que trois jeunes chrétiens ou musulmans ont été attaqués ? Pourquoi faire passer en permanence, pour la religion juive, l'appartenance à celle-ci avant l'universalité de l'humain de laquelle les jeunes concernés relèvent d'abord, et heureusement ? Le Parisien n'échappe pas, aujourd'hui, aux "trois jeunes juifs" et Bertrand Delanoë se cache, pour justifier son présupposé antisémite, sous trois kippas ! On aboutit à cette perversion de juger que le juif" est atteint en tant que "juif", parce qu'il porte tel ou tel attribut de sa religion, et ce, quelles que soient les circonstances, les lieux et les personnes. On a voulu s'en prendre à un juif : cela est-il moralement plus gratifiant pour qui s'émeut que de devoir dire tout platement : il y a eu une "baston entre jeunes", dont certains étaient de religion juive ?
J'entends déjà l'appel à la vigilance qui sourd de toutes parts et qui exigerait le tocsin permanent, même sans danger. Je devine l'indulgence de beaucoup devant cette préoccupante dégradation qui constitue l'humain et son universalité en communautarisme obsessionnel. Parce qu'il faut bien, parce qu'il y a eu l'Holocauste et que l'extermination nous interdirait de traiter la communauté juive d'aujourd'hui comme une autre ? Alors que, bêtement, je n'étais pas loin de penser que la singulariser, la mettre à part, que ce soit pour le meilleur ou pour le pire, c'était la soumettre à du racisme, qu'il soit de velours et de complaisance, ou de haine et de violence.
Et si on essayait l'antisémitisme ? Ceux qui, sur les plans politique, associatif et médiatique, prétendent qu'il y a toujours là une piste exploitable, une évidence qu'il serait indigne de contester, un pari à faire, une imprudence à proférer, un mensonge pieux à tenter, une menace à inventer, une accusation à aggraver, un absurde mimétisme à imaginer vont à la longue, et de plus en plus, devenir les véritables fourriers d'un antisémitisme qui, à force d'être invoqué à tort et à travers, ne pourra que prospérer. Ils ressemblent à des joueurs qui sur le tapis social donnent beaucoup de jeu à l'adversaire.
L'antisémitisme est trop grave pour servir mécaniquement d'hypothèse, pour ne pas être combattu. Mais le voir partout, c'est ne plus le remarquer.
Ce billet reflète exactement ma pensée telle que je l'ai toujours exprimée ici-même. Maintenant, il faudrait s'interroger quant aux raisons d'une telle attitude et l'incompréhension qui en découle. Ce n'est pas si superficiel que cela ...
Mais d'abord, ceci: moi que le bon Dieu a doué d'une mémoire photographique, j'ai pu lire en un quart d'heure, le temps de les faire défiler sur l'écran, les noms et qualités des 25 000 (environ) signataires de la pétition de soutien à Siné. Je n'ai pas été surpris d'y constater que les Cohen, Lévy, Jacob, etc., y figurent en nombre. Certains m'ont même fait rire d'un rire heureux, comme ceux-là qui, a côté de leur nom, signent et confirment es qualité: Juif. Les autres y mettent leur profession ... J'y ai même retrouvé des connaissances voire des ami(es), Juifs ou non ... Comment expliquer ceci, que des Juifs en nombre se mobilisent pour un homme suspecté -accusé- par d'autres -Juifs ou non- d'antisémitisme? C'est que le tocsin fou -et irresponsable voire insidieux et manipulateur- n'a pas prise sur eux; même, il les inquiète peut-être plus que nous tous.
Durant des décennies, depuis la Libération et jusque le début des années 1980, un silence oppressant, comme une honte sourde ou une culpabilité communautaire ou une incompréhension générale ou tout cela à la fois, a fait que la communauté juive française en sa majorité s'est tue sur l'essentiel ... Ceux-là ont vécu les persécutions nationales et les déportations. Ils le disent tous: On ne pouvait pas parler. D'abord au nom de la réconciliation nationale dont de Gaulle fut pour l'essentiel le maître d'oeuvre un peu à tort et beaucoup à travers mais, surtout, parce que c'était indicible et incompréhensible. Indicible, de fait: l'horreur à cette intensité n'a plus de mots pour être dite. Incompréhensible, de fait également: Ils étaient Français et c'est la France, leur pays, qui les a trahis et, en quelque sorte, assassinés à hauteur des nazis. Certains ne savaient même pas qu'ils étaient Juifs, ils l'avaient oublié au fil des siècles; ils ne l'apprirent que quand on vint les recenser puis les arrêter. Deux chocs traumatiques dont le second ne le cède en rien au premier en violence. Cette génération est âgée aujourd'hui ou disparue. Reste celle qui suit puis les enfants de celle-ci, c'est-à-dire jusqu'aujourd'hui ... L'on assiste alors à ce fait que ces dernières générations, libres et intégrées (ou réintégrées, c'est selon) complètement dans la communauté nationale, ne se sentant pas tenues par le silence de leurs anciens, "éloignées" naturellement par le temps des effets délétères de ce double choc traumatisant, vivant douloureusement l'incompréhension -et l'indignation- de ce silence -presque un oubli-, à leur voix déjà fortes pour dire les choses ajoutent celles de leurs anciens, d'où l'effet de surprise et de vacarme ... C'est comme si, aujourd'hui, on rattrapait les mots qui n'ont pas été dits hier et qu'on les jetait en vrac sur la place publique et que tous les entendent et les entendent et les entendent ... Cependant, on peut entendre, certes, mais ne pas comprendre. Car ceux que l'on veut faire entendre -comprendre- n'ont-ils pas, eux, non pas oublié (car on ne peut oublier que ce que l'on a su) mais l'innocence de l'ignorance totale? Si d'un côté rien n'est transmis sereinement et que de l'autre rien n'est reçu attentivement, comment un discours quelconque pourra-t-il s'imposer sans incompréhension voire énervement tant de ce côté que de l'autre? Les descendants des victimes de la Shoah se comportent comme s'ils voulaient "rattraper" le temps perdu ... C'est honorable mais ils s'y prennent dramatiquement mal. En cela, ils se comportent comme ces secouristes maladroits qui iront nourrir brutalement et des nourritures les plus riches un homme qui n'a rien mangé depuis des semaines voire des mois. Croyant faire bien, ils feront mal ... L'homme, au mieux, se révoltera contre cette tentative de le "secourir"; au pire, il en mourra, son organisme n'ayant pas supporté. A trop et toujours accuser, on devient suspect; c'est une constante de la nature humaine. "Tous les fleuves vont à la mer et la mer n'est pas remplie ...". C'est ainsi; il faut que tous les fleuves aillent à la mer mais en brisant brusquement les digues plutôt que de les ouvrir délicatement, les fleuves n'iront pas à la mer car ils se répandront violemment et insidieusement ailleurs ... Ensuite, ils reprendront leurs cours paresseux tandis qu'on regardera tout autour, horrifié, les dégâts ...
J'ai essayé de faire court et le plus clair possible. Ce thème est grave et essentiel pour notre pays. J'espère y être parvenu ...
Aïssa.
Rédigé par : Aïssa Lacheb-Boukachache | 19 septembre 2008 à 11:36
Il est sage dans une société de laisser les grands mots aux grands maux, sans quoi on participe, malgré soi, à développer ce qu'on prétend combattre en procurant, à des personnes qui ne le méritent pas, une sur-qualification aux actes qu'ils commettent.
Ce qui s'est passé dans le XIXe arrondissement de Paris est caractéristique. On peut cependant noter la prudence de la Préfecture de Police et ses réticences à caractériser les violences qui se sont produites comme étant de nature antisémite.
Je pense que c'est davantage le fait de tensions inter-communautaires, pas moins redoutables pour la société.
Rédigé par : daniel ciccia | 19 septembre 2008 à 11:00
Et que dire de l'homophobie ? !
Dire aujourd'hui qu'un enfant est le fruit de l'union d'un homme et d'une femme est un crime presque aussi odieux que celui que vous dénoncez ici !
Je vais me faire insulter, je le sens !
Vous aussi du reste !!
Rédigé par : Florence | 19 septembre 2008 à 09:12
Oui mais cela présuppose que tous les intervenants médiatiques, politiques arrêtent la course au scoop, à la réaction "à chaud", les directs, les interviews "trottoirs" et prennent le temps de la réflexion avant de livrer en pâture aux millions de téléspectateurs "passifs" les informations erronées - graines semées qu'il est ensuite difficile de rectifier complètement dans chaque esprit trompé. Chaque intervenant devrait replacer la responsabilité (amplifiée par les moyens actuels de communications) en tête de leurs critères avant l'ambition et l'audimat.
Rédigé par : Marie-luce | 19 septembre 2008 à 04:26