La question n'est pas vaine. Et il n'est pas absurde de relier le destin d'un comique de talent, pour certains d'un amuseur de génie, mort il y a longtemps, Coluche, avec le comportement de spectateurs d'un match de football qui tournent en dérision notre hymne national en le sifflant.
Coluche si vivant aujourd'hui, si lointain à cause de sa disparition brutale et accidentelle mais si près. Si prêt, à en croire la mythification qui fonctionne à plein - émissions spéciales, articles, hommages et film (le Monde, le Parisien, le Figaro, France 2, Antoine de Caunes, etc) - à nous offrir encore, par l'illustration de son existence, mille enseignements qui pourraient nous être utiles, dont notre société aurait besoin.
Mais le lien entre la dérision, hier, de Coluche et la dérision collective d'aujourd'hui n'est-il pas clair et évident ? Est-ce forcer le trait que de soutenir qu'un jeu de massacre drôle, intelligent, caustique, par exemple sur les politiques, qu'une mise en pièces de tout ce sur quoi une société a fondé son ordre et sa sérénité ne peuvent pas n'avoir aucune incidence sur l'évolution du commun des esprits, sur le cours d'une modernité guère sensible par elle-même au culte d'une moralité et de symboles sentant l'archaïque ? Rappelons-nous la candidature de Coluche à l'élection présidentielle et les épisodes qui ont marqué sa campagne avant son retrait. Soyons sérieux : il n'a pas voté en faveur de Valéry Giscard d'Estaing mais on n'a pas à reprocher à l'ancien président de prendre ses désirs de l'époque pour une réalité probable ? Il a offert sa voix sans aucun doute à François Mitterrand mais l'essentiel de sa part n'était pas là mais dans ce qui avait précédé. Difficile de soutenir que tout ce qui définissait l'identité nationale, ses rites, son drapeau, la démocratie elle-même n'avaient pas été dévoyés et lucidement ridiculisés. Je ne suis pas sûr que le comique ait nécessairement pour vocation de salir un terreau qui pourrait être respecté en commun, de souiller la notion même de respect mais Coluche avait ses dons et son langage. Rien de plus difficile que de faire rire sans dégrader et avilir !
Les sifflets qui ont accompagné honteusement La Marseillaise hier soir émanaient peut-être des spectateurs tunisiens ou manifestaient une hostilité quasi générale à l'encontre d'un sélectionneur maintenu contre vents, marées et opinion publique. On peut également supposer qu'ils signifiaient une forte désapprobation pour le monde du football où le "fric" coule à flots et où, pourtant, à voir leur mine, on a l'impression que les joueurs ont le même destin que les mineurs de Germinal. On n'a pas envie de s'enflammer pour un tel univers et des personnalités qui d'ailleurs ne chantent pas toutes, à pleine voix, La Marseillaise.
J'ose penser tout de même que, tout au fond, cette mascarade est révélatrice de bien plus que d'un inopportun mouvement d'humeur. Elle signe et consacre un malaise, un délitement, une sorte de lâche abandon à tout ce qui déstructure et fait perdre sens. Lorsque le premier Ministre énonce qu'il faudrait arrêter le match dans de telles circonstances, il a raison sur le plan sportif. On annonce qu'à l'avenir ce sera fait. Et alors ? Va-t-on guérir une plaie qui suppure depuis longtemps ? En allant plus loin, ne convient-il pas d'admettre à regret que le remède radical serait de suspendre le cours du temps, l'avancée accablante, et chaque jour plus risquée pour les valeurs et les principes, de notre société ? La Marseillaise sifflée, c'est le Guépard qui tournerait à la vulgarité. Cette affirmation ne me fait pas tomber dans le lassant discours sur le déclin entonné par d'autres puisque je persiste à croire que notre faiblesse est la cause directe de ce qui nous blesse, et les institutions et même les fêtes avec nous.
Pourquoi le public d'aujourd'hui, les citoyens de maintenant seraient-ils enthousiasmés par des cibles - les politiques - qui ont fini par ressembler à l'image que renvoient d'eux leurs contempteurs tentant d'être drôles ? A force de saper la charpente d'une maison, on fragilise celle-ci et on ne la prépare pas forcément à affronter l'inconnu, demain. Dissuadée de demeurer elle-même, elle ne connaît cependant pas le mode d'emploi légitime pour son avenir. La dérision la prive de ses repères sans lui en donner d'autres.
Coluche, puis les Guignols et d'autres sans doute mais avec moins de verve politique et dévastatrice, ont accouché d'une sorte d'insatisfaction générale, de défiance caractérisée - bien au-delà des crises économiques et financière -, d'une culture du soupçon et du complot, d'un monde qui n'éprouve même plus l'envie de tenter de se comprendre et de se pacifier. Les positions détournent des propositions. On sent comme la fin d'un cycle appelée à durer indéfiniment. Une morosité à perpétuité.
Comme Coluche s'est sublimé par les Restos du coeur, il faudrait que nous trouvions les nôtres. Il n'y a aucune fatalité à ce que La Marseillaise soit sifflée.
J'aurais aimé connaître la réponse du Coluche régénéré à la question de mon billet.
Cher PB,
Catherine Jacob parle du "Tang'o corse" quel rapport ? A contexte égal je pense que Coluche n'aurait pas sifflé la Marseillaise, pas plus que Romain Bouteille, Jean Bardin, Pierre Dac ou Philippe Bouvard. Ayant travaillé avec les trois derniers cités et pour ma plus grande fierté, je puis citer Pierre Dac " Les hymnes nationaux sont aux Pays ce que leurs citoyens leurs accordent, ni plus ni moins, d'ailleurs, le Général de Gaulle aurait pu dire : Si la France n'était pas ce qu'elle est, c'est-à-dire la France, tous les français seraient des étrangers "
Il a aussi dit en parlant des Magistrats :
"La Magistrature couchée, debout, assise, ou roulée en boule ne remplacera jamais un chapeau, même aplati pour se coiffer "
Or, Pierre Dac et les autres cités plus haut étaient des Français éminemment respectables, tout comme Michel Colucci.
Tout dépend du contexte foot ou patriotisme ?
Ddier ROUTA VILLANOVA
Rédigé par : ROUTA VILLANOVA | 15 octobre 2008 à 23:02
"Coluche, puis les Guignols et d'autres sans doute mais avec moins de verve politique et dévastatrice, ont accouché d'une sorte d'insatisfaction générale, de défiance caractérisée"
la personne qui accouche est en général responsable de ce dont elle accouche, bien plus que ne l'est Coluche de la situation que vous évoquez. Faire de ceux qui ont mis en évidence, avec humour, les défauts de la structure, les responsables de son délabrement revient à accuser le thermomètre de températures trop élevées (ou trop basses).
Rédigé par : yeti | 15 octobre 2008 à 21:54
Monsieur Aïssa, l'hymne français, mon hymne, est issu de l'histoire de mon pays et je ne suis pas pour qu'on le change par une chanson populaire aussi jolie soit-elle.
Elle n'est en rien mon histoire même si on ne peut que saluer les valeurs qu'elle prône.
Rédigé par : Surcouf | 15 octobre 2008 à 20:19
En simplifiant, on peut dire que, dans une société, lorsque la dérision est marginale c'est un symptôme de santé, mais que lorsqu'elle est généralisée elle devient un symptôme de mort. La vie sociale repose, comme l'écrivait à juste titre Valéry, sur des fictions, et sur la croyance, la confiance en ces fictions. La dérision, c'est le contraire de la confiance, et des événements actuels montrent ce que peut entraîner un manque de confiance généralisé. On ne peut que partager les remarques récentes de PA Taguieff lorqu'il constate : « L’esprit critique, inséparable de l’invention de la liberté, s’est retourné en mode de dissolution de toutes les convictions fortes. L’examen critique s’est radicalisé en posture hyper-critique ne laissant rien subsister dans le champ des valeurs et des normes. Le questionnement s’est fait ricanement, tandis que l’inquiétude qui pousse à la recherche devenait la stérile arrogance de celui « à qui on ne la fait pas ». L’ultime aboutissement de l’interrogation socratique, ce pourrait être l‘incrédulité généralisée des individus post-modernes »
Rédigé par : guzet | 15 octobre 2008 à 19:48
Coluche l'aurait chanté mais avec une plume au cul, comme il le fit une fois. Vous soulignez, cher PB, avec justesse, cette nécrophagie médiatico-politique ambiante. Du Coluche à toutes les sauces et plats quand la chose politique est poussive, celle culturelle atone et l'autre médiatique agonique et même celle financière plus affamée que jamais puisque son ex producteur, Ledermann, vient de se voir débouter par le tribunal de sa demande en réparation de préjudice moral, sans rire, qu'il estimait, le plus gravement du monde, à 150 000 euros quant au (je cite) "vol et piratage par de Caunes de cette formule", formule que, naturellement, il s'attribue: "C'est l'histoire d'un mec ...". Il doit se marrer depuis là-haut, monsieur Michel Colucci. La France est un pays riche peuplé d'une majorité pauvre; c'est cela qui agace davantage que les sombres, insultantes et sanguinaires paroles de notre "Marseillaise" qui, in fine, provoquent plus qu'elles ne rassemblent. Je serais partant que l'on remisa définitivement cette vieille chanson et sa musique d'époque au musée militaire des Invalides et qu'on la remplaça par ceci:
"Elle est à toi, cette chanson,
Toi l'Auvergnat qui sans façon
..............................
Et caetera et caetera".
Coluche aurait dit chiche! Et nul, j'en fait le pari, ni au stade de France ni ailleurs dans le monde n'osera siffler cela.
Aïssa.
Rédigé par : Aïssa Lacheb-Boukachache | 15 octobre 2008 à 18:53
Coluche s'est en son temps permis de ridiculiser les couleurs nationales, le Bleu-Blanc-Rouge, comme à l'époque où il était également permis aux fous de divaguer librement et même nus comme des vers sur la voie publique, les porteurs de bonnets à grelots s'autorisaient de ponctuer la parole royale ou seigneuriale par une saillie, laquelle était généralement accueillie avec bonhomie, vu que d'une certaine façon, le non sens servait d'indicateur à une possible dérive du sens destinée à le ramener dans le bons sens.
Le problème malgré tout c'est que ce n'est pas à son bonnet qu'il a accroché des 'grelots' sous forme de rubans ou de plumes d'autruches [Hommage probable au 'truc en plumes' de Zizi Jeanmair(d)e (le monde)] en bleu, blanc, rouge !
Certes, le détournement a sa fonction qui est de dire en somme : "Attention! ça tangue Ô Corse pour les courageux fatigués... Du jour où ces musiciens qui ne pensaient
qu'à gagner plus nous ont joué
trop vite et trop fort un vrai tango de salarié ! On ne les a jamais retrouvés!".
Contrairement aux princes qui ne sollicitaient pas les suffrages publics, j'ai failli sauter le 'l' ), les candidats en lice étaient positionnés sur le même rang que le comique, et du coup, la satire se transformait dérechef en satyre.
Et quand ça tire... on ferme portes et fenâtres!
Le Figaro indique ceci:
"La Fédération française de football (FFF) avait pourtant tenté de prévenir ces manifestations en conviant les deux chanteuses franco-tunisiennes, Lââm et Amina, à chanter respectivement la Marseillaise et l'hymne tunisien.!"
Faisant ce choix de courtisans, à mon avis c'est comme s'ils avaient cédé devant les menaces de débordements, donc pourquoi se priver de manifester tout de même.
Mon sentiment à moi aussi est que c'est bien la France qui a été insultée ainsi que le manque de fermeté de la (FFF).
Je pense que dans des situations critiques l'hymne doit être chanté par des voix dont la qualité impose qu'on se taise pour les écouter et n'essaient pas tragiquement de couvrir à tout prix les sifflements.
Il y en a!
Rédigé par : Catherine JACOB | 15 octobre 2008 à 18:24
"Le 1er juillet 1766, après avoir subi à nouveau la question (torturé), le chevalier (de la Barre) est décapité et son corps jeté aux flammes avec l'exemplaire saisi du Dictionnaire Philosophique."
Il ne s'était pas incliné devant la procession du crucifix...
Aujourd'hui, il serait privé de match : comme aurait dit Vialatte, on voit bien, ici, la différence !
PS : comme je ne suis pas un républicain forcené, siffler la Marseillaise et ses couplets sanguinaires ne me heurte pas plus que ça... Quant à Coluche, le politiquement correct nous étouffe tellement qu'il n'y a plus guère qu'Aïssa pour courageusement exhiber ses plumes sur votre blog !
Oui, "une morosité à perpétuité" puisque "la permanence du sérieux est la triste nécessité des médiocres" (bis, ou ter, mais je ne peux pas m'en empêcher !)
Rédigé par : sbriglia | 15 octobre 2008 à 18:00
Siffler un hymne national est par principe un manque de respect au pays concerné et c'est une chose grave.
Pour avoir eu la chance de le côtoyer quelque temps, nous fréquentions le même bistroquet et j'ai eu la chance de l'écouter en off et de lui parler parfois, je pense que Coluche n'aurait pas chanté la Marseillaise et aurait certainement sorti un bon mot après ou avant mais je ne pense pas qu'il aurait sifflé.
Sur le fond du problème un sport ou le respect des équipes n'existe pas ne mérite plus le nom de sport mais de spectacle ou je ne sais quoi d'autre.
On dit souvent que c'est l'argent qui est la cause de cela mais que nenni. Il est des sports où les joueurs perçoivent plus de rémunération et où le respect de l'autre est important sans parler de celui du corps arbitrage. Je pense au football américain par exemple ou après chaque action, même s'il existe du "trash talking" les joueurs se relèvent les uns les autres, se congratulent en fin de partie, où les entraîneurs traversent le terrain pour se serrer la main et se dire quelques mots en fin de match, où l'hymne national est chanté avant chaque match et pas seulement les matches internationaux.
Pour rester français je n'ai pas vu au rugby ou hand-ball de telles scènes.
Reste la question du dénigrement de toutes valeurs et la raillerie de son prochain comme manière de vivre et comme philosophie si tant est qu'on puisse appeler cela comme ça.
Je ne citerai ici que Montesquieu
De la Raillerie
« Tout homme qui raille veut avoir de l'esprit ; il veut même en avoir plus que celui qu'il plaisante. La preuve en est que si ce dernier répond, il est déconcerté.
Sur ce pied là, il n'y a rien de si mince que ce qui sépare un railleur de profession d'un sot ou d'un impertinent.
Cependant il y a de certaines règles que l'on peut observer dans la raillerie, qui, bien loin de rendre le personnage d'un railleur odieux, peuvent le rendre très aimable.
Il ne faut toucher que certains défauts que l'on n'est pas fâché d'avoir, ou qui sont récompensés par de plus grandes vertus.
On doit répandre la raillerie également sur tout le monde, pour faire sentir qu'elle n'est que l'effet de la gaieté où nous sommes, et non d'un dessein formé d'attaquer quelqu'un en particulier.
Il ne faut point faire de raillerie trop longue et qui revienne tous les jours : car on est censé mépriser un homme, de cela seul qu'on lui a donné sur tous les autres la préférence continuelle de recevoir les saillies qui viennent.
Enfin, il faut avoir pour but de faire rire celui qu'on raille, et non pas un tiers.
Il ne faut pas se refuser à la plaisanterie : car souvent elle égaye la conversation ; mais aussi il ne faut pas avoir la bassesse de s'y livrer trop et être comme le but où tout le monde tire. »
Raillerie et dénigrement son deux plaies majeures de notre société.
Dénigrer l'autre pour se hausser du col sans pour autant faire preuve de sa valeur, telle est bien souvent l'attitude de certain de nos penseurs, et reprise de manière maligne par tout un chacun.
On ne construit pas une société avec de telles pratiques.
Rédigé par : Surcouf | 15 octobre 2008 à 17:59