Sa couverture nous présente essentiellement - Paul Newman a sa photographie à gauche - le couple présidentiel décontracté, souriant, se tenant par la main et sortant du Musée Guggenheim à New York. A l'évidence, cette image résulte du consentement du président et de son épouse puisque leur regard est tourné avec bienveillance vers le photographe invisible.
A l'intérieur de l'hebdomadaire, huit pages, dont certaines au caractère intime, sont consacrées à Nicolas Sarkozy et à Carla Sarkozy. On peut en penser ce qu'on veut. En tout cas, elles sont destinées à illustrer le bonheur affiché en couverture.
C'est cette dernière qui m'intéresse. Je ne sais pourquoi, elle a créé chez moi un léger malaise, comme un trouble. Des conversations, ici ou là, m'ont permis de constater que d'autres que moi partageaient ce sentiment, cette perception.
Il ne s'agit en aucun cas d'opposer cette représentation d'un couple heureux à la crise financière américaine puis européenne. On sait à quel point notre président s'investit afin de tenter de trouver des remèdes et de dégager des solutions acceptables par nos partenaires européens, notamment allemands. Je ne fais pas référence non plus au coup de téléphone que l'épouse du président aurait passé à Libération pour rectifier une information au demeurant guère capitale : elle n'aurait pas fait de shopping à New York. Je ne songe pas non plus au décalage entre le plaisir du couple dont l'homme est en charge du destin français difficile à gérer et à sublimer, et la réalité de ce que beaucoup affrontent quotidiennement. Ce serait démagogique et de mauvaise guerre.
Non, ce qui m'importe me semble beaucoup plus passionnant. Pourquoi le bonheur présidentiel proclamé en couverture d'un hebdomadaire très lu est-il susceptible de gêner le citoyen aux entournures quand celui-ci se fait une certaine idée du Pouvoir et de l'Etat ? Sans doute un début de réponse pourrait-il venir de la légende au-dessus du couple qui nous annonce : Nicolas et Carla Sarkozy -Escapade à New York - les photos privées d'un week-end amoureux avant l'ouragan financier. Le contraste entre le caractère apparemment privé, intime et pudique des photographies prises et leur divulgation et diffusion, avec l'accord du couple donné à l'hebdomadaire, fait s'interroger sur la manière dont médiatiquement le président conçoit son rôle et sur le partage qu'il effectue, s'il en opére un, entre vie privée et existence publique. Cette joie intime, au prétexte qu'elle serait présidentielle, doit-elle consentir forcément à sa captation et donc à sa dénaturation ?
Non pas que le puritanisme qui se trouve, souvent absurdement, au coeur du civisme ait nécessairement raison. Cette impression lancinante qu'exercer le pouvoir n'est compatible qu'avec une mine triste et que l'allégresse de celui qui gouverne est suspecte : elle cache des secrets inconnus du peuple - et c'est intolérable - ou révèle une désinvolture de mauvais aloi. On continue, dans l'attitude publique, à préférer "l'austère qui ne se marre pas" à celui qui "se marre sans être austère". Je ne crois pas que la modernité ait beaucoup fait évoluer ce cliché. Il n'est pas concevable que celui qui porte un peuple sur ses épaules ne donne pas au moins l'impression de ployer sous le fardeau.
En même temps, on ne souscrit plus totalement à cette belle définition si souvent citée de la gloire par madame de Staël : "la gloire est le deuil éclatant du bonheur". Cette opposition de la gloire et du bonheur, cette exclusion du second par la première, pour demeurer classiques, ont perdu de leur évidence. J'incline, au contraire, vers l'opinion inverse qui aujourd'hui aspire à ce qu'une personnalité politique soit comme nous, dans le secret de son existence. Je ne suis pas sûr que, homme ou femme, on ne gagne pas, dans le dur et éprouvant métier de gérer une collectivité humaine, à laisser sa place au bonheur de vivre, d'être aimé et de se "ressourcer", comme on dit, au sein d'une famille. Seulement, pour que ces douceurs familières soient rentables pour le politique, il convient qu'elles soient connues tout en demeurant gracieusement invisibles.
En est-il autrement pour le couple présidentiel ? Je ne crois pas que quiconque, même le plus obtus des gouvernés, dénie le droit au bonheur du président. Les délices de l'amour ne lui sont pas plus interdites qu'à quiconque. Seulement, je ne suis pas persuadé qu'on veuille les voir proclamées et affichées avec une impudeur qui même organisée demeure ce qu'elle est et nous constitue en voyeurs d'un fragment d'existence qui n'ajoute rien d'essentiel à notre adhésion ou à notre hostilité politique. Nous devenons témoins d'une histoire qui fait s'effacer la gloire sans magnifier le bonheur. L'artifice détruit tout ce qu'il touche.
Le malaise provient donc de ce qui délibérément se montre et devrait demeurer superbement, discrètement enfoui dans le lieu de l'intimité. Je devine bien ce qu'il peut y avoir de complaisance dans cette attitude à l'égard de ce qu'on pense être l'attente populaire. Le président, que sa charge éloigne, qui, aussi proche qu'il soit des citoyens, est naturellement séparé, comme par une invisible frontière, de ceux qui n'ont pas les responsabilités qu'il a, peut être à l'évidence tenté de démontrer, par toutes sortes de moyens, qu'il est pourtant des nôtres, qu'il est comme nous et que son couple en couverture - on dirait une séquence de comédie américaine - est semblable à tous les couples, sauf que le sien est photographié par Paris Match.
L'intercession entre le couple présidentiel et nous, de cet hebdomadaire spécialisé dans la peopolisation artistique et littéraire - quand il quitte le domaine des enquêtes valables - ajoute à la confusion. Loin que le bonheur de Nicolas et de Carla Sarkozy s'assimile à celui de tous ceux qui ont la chance d'aimer et d'être aimés, il est défiguré par son insertion médiatique dans le spectaculaire et le frivole - dans ce qui donne la nostalgie du grave et du secret. Ce n'est pas grâce à cette couverture que le sentiment collectif pourra se féliciter d'avoir, pour l'inspirer et le stimuler, un responsable qui lui ressemble dans les coulisses officieuses de son existence, le royaume préservé des mots et des gestes inconnus, inventés.
Au contraire, cette éclatante médiatisation d'une allégresse transportée d'être vue et offerte comme un cadeau renvoie à une dérive de la modernité. Il serait trop facile de comparer les couples formés par certains des prédécesseurs illustres de Nicolas Sarkozy. Il n'est même pas nécessaire d'évoquer, d'invoquer les mânes mis à toutes les sauces du général de Gaulle. Mais le gaullisme, n'était-ce pas, d'abord, une allure partout ? On répliquera que les temps ont changé, que les médias font la loi, qu'il faut rendre le Pouvoir attrayant et juvénile et que l'évolution est irréversible.
Pourtant, si chaque citoyen pouvait être questionné dans son for intérieur, est-on bien sûr que, s'il avait le choix, il prendrait les deux : le président de la République ET la couverture de Paris Match ?
Sarkozy est à l'image d'une société de l'illusion, du "divertissement" aurait dit Pascal, qui veut oublier que l'histoire est tragique, que la condition humaine est tragique... ce que l'actualité médiatique de ces jours-ci a tendance à rappeler, et que la réalité non-médiatisée de chaque jour rappelle à ceux qui sont à son contact (comme les magistrats?)
Rédigé par : guzet | 05 octobre 2008 à 09:10
Plus ces deux-là jouent dans l'impudeur et la frivolité, plus je me demande si ce mariage n'est pas exclusivement un exercice de communication à la... monégasque.
Rédigé par : Bulle | 05 octobre 2008 à 07:48
Bonsoir cher Philippe,
Tous mes remerciements pour votre réponse personnalisée. Si je dis que j'ai été touchée
par cette réponse, il ne s'agit pas d'une formule de politesse mais bien d'une réalité ou d'une expression personnelle de ma sensibilité.
Pour répondre à votre question sur ce que j'entends par grands débats, il se peut que je ne possède ni les clés de la réponse ni le vocabulaire conceptuel pour énoncer ces questions. Il n'en reste pas moins une multitude de questions posées.
.de la clarté du droit
.de l'évolution du droit par rapport aux nouvelles technologies médiatiques, médicales, des explorations de la fusion nucléaire, de l'utilisation de nouvelles armes par des populations non formées.
Il y a une infinité de situations nouvelles sur lesquelles le droit doit donner des éléments de communication.
Très bonne soirée à vous.
Françoise
Rédigé par : semtob | 05 octobre 2008 à 02:06
Pffft, il est presque enfantin cet article. Depuis le temps que les images servent le président, il faudrait relativiser. Penchez vous donc sur les photos de Rachida Dati qui trouvent le temps d'assister à la fashion week, de s'épancher sur son bonheur futur de maman célibataire, de courir en escarpins Dior 11 cm dans les prisons et de poser devant les objectifs en pantalon de cuir moulant et tee-shirt noir à la sortie du Conseil des ministres comme si la légèreté était son leitmotiv à la Justice. Mais chut sa main posée sur son ventre arrondi l'a rendu intouchable, hier c'était ses origines sociales.
Rédigé par : SR | 04 octobre 2008 à 23:43
J'ai fait le choix: je ne regarde pas Paris Match.
Rédigé par : mike | 04 octobre 2008 à 23:17
C'est très juste et très fin.
Avez-vous en outre remarqué que ces expositions du bonheur présidentielle sont systématiquement mises en scène, soit à l'extérieur de la France, soit, cet été et pour la première fois en France, dans une villa somptueuse fort éloignée d'une image française.
Jamais nous n'avons l'un des couples Sarkozy dans un chemin creux de campagne, à la terrasse d'une gentille auberge de province, voire, si le luxe lui est absolument indispensable, dans le parc d'un joli château du Péigord. Non, le bonheur présidentiel est hors de France : ce sont les Eatats-Unis, véritable patrie de coeur de N. Sarkozy, où on le voit alors canoter avec Cécilia, comme il aurait pu le faire dans un paysage français. C'est DisneyLand, enclave imaginaire, Marrakech, le yacht à Malte, etc. Rien en France sauf, cet été, cette concession au territoire national faite par la grâce d'une famille italienne qui elle, aime notre pays. Le bonheur sarkozien n'est pas en France, n'est pas français car il n'aime pas la France, cette escale poussiéreuse où son père s'est arrêté alors que le petit Nicolas aurait tant rêvé naître américain, pour essayer ses ambition à l'échelle de la grande puissance. Alors il ne se promène pas en France, il n'en connait aucune des beautés, il n'y goûte aucun plaisir, la France n'est que son lieu de travail, par nécessité.
Rédigé par : Jean-Dominique Reffait | 04 octobre 2008 à 22:56
Je suis comme beaucoup de gens, je ne lis jamais Paris Match ....
Rédigé par : Florence | 04 octobre 2008 à 22:46
Il avait dit : "vous avez aimé Jackie Kennedy ? Vous aimerez Cécilia !"
Il semble qu'il penche maintenant vers Diana.
Ne peut-on simplement être soi !
Pourquoi cherche-t-on à effacer Paul Newman par cette juxtaposition ?
Ne va-t-on pas nous dire vous avez aimé Paul Newman, vous aimerez... QUI ??
Quel mépris.
Je me demande si cela valait le coup d'y consacrer un billet.
Duval Uzan
Rédigé par : Duval Uzan | 04 octobre 2008 à 22:04
En pleine crise financière, je cherche vainement la raison d'être de cet article. Ne préfèrerions-nous pas l'image d'un Président aux commandes de son Palais qu'un Président en goguette à NEW-YORK? Que dirait-on si Christine LAGARDE, photographiée fort opportunément en pleine nuit dans son bureau et entourée de son état-major, s'offrait au regard complaisant d'un photographe se baladant à bicyclette dans le Bois de Boulogne? A mon sens, l'heure n'est nullement aux amourettes présidentielles dont, très sincèrement, beaucoup se moquent éperdument.
Rédigé par : Thierry SAGARDOYTHO | 04 octobre 2008 à 20:55