Il faut l'admettre : nous sommes dans une société hémiplégique. Elle veut le changement mais ne souhaite pas sa mise en oeuvre. Elle exige des juges la sévérité mais ne la supporte pas lorsqu'elle est affichée. Elle rêve du mérite mais déteste qu'on en tienne compte. Elle se plaint d'une certaine jeunesse mais proteste quand on ne pose plus sur les mineurs un regard enfantin. Elle veut tout et son contraire. On n'y comprend plus rien.
Le président de la République qui refuse les grâces automatiques du 14 juillet - leur prétexte est de mêler un syndrome royal à un hommage républicain - invite le garde des Sceaux à lui communiquer une liste d'une cinquantaine de détenus particulièrement méritants en raison de comportements d'assistance et de secours, d'actes de bravoure ou de gestes dignes d'attention. Rien de plus normal. Autant la grâce qui survient comme un cadeau, un don sans contrepartie est dangereuse, autant la générosité officielle qui vient récompenser le meilleur, même fugace, dans une existence qui a parfois fait subir le pire à autrui constitue une démarche non seulement légitime mais bienfaisante. Dans quelles destinées plus que dans celles de condamnés le mérite doit-il être scruté, recherché, magnifié ? S'il ne change pas le parcours pénitentiaire d'un homme ou d'une femme, il manifeste qu'une étincelle a pu y naître en dépit de tout et il est sain d'y attacher, par la grâce, une considération toute spéciale. Je ne vois pas en quoi distinguer, pour des motifs dignes, une catégorie de détenus serait une source de désordre et de confusion dans le monde de la prison. Sauf à dénier toute possibilité d'espérance et de rédemption pour ceux qui y sont enfermés. Ne méprisons pas les irruptions infimes de la morale dans un être, elles entrouvrent une porte qui peut-être demain s'ouvrira toute grande.
Cette polémique, en dépit de son apparence, me semble pouvoir être reliée à ce débat majeur sur les mineurs, suscité par le rapport de la commission Varinard au garde des Sceaux. A chaque fois, c'est la réalité qu'on ne regarde pas : elle convient seulement si elle est sombre - pas de mérite - ou angélique - les mineurs sont des enfants, les enfants sont des anges.
Le Monde, Le Figaro avec notamment un excellent éditorial d'Yves Thréard, une très éclairante et équilibrée double page du Parisien, les sites du Nouvel Observateur, du Point et du Journal du Dimanche - l'actualité, sur le plan judiciaire, se focalise sur cette réforme projetée de l'ordonnance de 1945 qui date en effet et mérite d'être révisée. La justice des mineurs nécessite d'être revisitée et il n'est pas iconoclaste d'y toucher. Sans surestimer l'importance de mon point de vue, je tiens d'autant plus à le faire connaître qu'à nouveau les médias - ainsi, il y a peu, le JDD - mettent la magistrature dans le même sac et ne doutent pas une seconde que tous ceux qui la composent sont hostiles à ces changements. On se demande bien de qui est faite, pour eux, la magistrature, sans doute des syndicats mais peut-on raisonner comme s'ils la représentaient tout entière ? Il y a de nombreux magistrats qui se taisant ne permettent à personne de confisquer leur pensée.
La commission Varinard formule 70 propositions que personne n'a pris la peine d'examiner dans le détail, seulement désireux de défendre une "justice pour enfants" au nom d'une ordonnance qu'on s'obstine à célébrer comme si ses effets n'étaient pas depuis des lustres assez globalement négatifs. La bataille de statistiques qui oppose le garde des Sceaux aux idéologues qui, comme par magie, observent et énoncent toujours un réel qui correspond à leurs présupposés, me semble vaine alors qu'actuellement 673 mineurs sont écroués et que l'augmentation et la précocité de la délinquance des mineurs, notamment pour les actes de violence, constituent des données indiscutables.
Il convient aussi de cesser de se rengorger à propos de la sphère éducative qui serait tragiquement absente du rapport de la commission Varinard alors qu'au contraire, celui-ci met ensemble l'éducatif et le répressif et que sans doute la cause essentielle du fiasco de cette justice mythique - ce n'est pas par hasard que longtemps seuls les juges des enfants ont trouvé grâce aux yeux des intellectuels et des cinéastes - tient au fait que les magistrats spécialisés refusent la sanction et l'enfermement quand ils sont nécessaires et privilégient l'éducatif, même quand il s'est essoufflé. Il me suffirait, pour convaincre, d'évoquer les mésaventures de la cour d'assises des mineurs où la présence de deux juges pour enfants prive d'emblée l'accusation de deux voix.
Alors que jusqu'à maintenant il n'existait aucune limite d'âge pour la responsabilité pénale, la proposition de la fixer à l'âge de 12 ans constitue une approche de bon sens qui se situe, par rapport aux pays européens, dans une zone médiane. L'incarcération des mineurs de 14 ans sera interdite sauf en matière criminelle alors qu'auparavant, le seuil de 13 ans autorisait l'enfermement quelle que soit la nature de l'infraction. Cette polémique sur l'incarcération et les mineurs qui devraient la subir dans des conditions adaptées à leur âge est d'autant plus vaine que dans l'infinité des affaires, le milieu ouvert et son contrôle souple dominent.
Une mesure qui me paraît tout à fait recommandable, en raison de la netteté et de l'immédiateté qui doivent parfois présider aux décisions relatives aux mineurs, est celle qui conduirait certains d'entre eux, âgés de 16 à 18 ans, devant un tribunal correctionnel qui ne s'ornerait pas forcément d'un ou de deux juges "des enfants" pour statuer. Une opportunité de justice rapide et non complaisante serait ainsi offerte à nos concitoyens. Sans dégrader l'Etat de droit.
Enfin, rien n'est plus signifiant, au coeur de cette controverse, que la manière dont les professionnels - voulant conserver leur fonction telle quelle et la loi comme elle est, en dépit des insuccès - viennent asséner des leçons au nom de l'humanisme dont ils seraient les seuls dépositaires. Alors qu'ils appartiennent à la magistrature, fonction d'ordre, de compréhension et d'autorité. Qu'ils le veuillent ou non. Quand Catherine Sultan, juge des enfants à Créteil, contredit la commission Varinard en affirmant "Un enfant n'a rien à faire en prison", sans préciser où finit "l'enfant" et ce qu'il a pu commettre, c'est le totalitarisme du coeur devant lequel nous n'aurions qu'à nous incliner.
La société cessera d'être hémiplégique le jour où elle sera plus fière d'être à la fois intelligente et sensible que vouée à ses préjugés contrastés.
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