Barack Obama, à partir du 20 janvier 2009, choisira une ligne directrice pour sa politique intérieure comme pour pour sa stratégie internationale. Il ne pourra pas se permettre d'opérer une synthèse qui conduirait son pays à l'immobilisme. Il devra opérer des choix qui privilégieront ou excluront.
Si j'évoque, pour la politique, ces contraintes et ces exigences, c'est qu'à l'évidence celles-ci ne s'appliquent pas aux phénomènes de société et que sur ce plan le président Obama use d'une démarche très originale qui me semble révélatrice d'un état d'esprit aux antipodes du nôtre.
C'est Le Monde qui nous informe sur une anecdote de peu de portée apparente mais à mon sens signifiante. Barack Obama a demandé à Rick Warren de prononcer l'invocation religieuse au matin de son investiture. Ce dernier, pasteur très conservateur, est attaqué par les associations américaines homosexuelles et notamment la plus importante, Human Rights Campaign, pour avoir qualifié le mariage gay "d'équivalent moral du mariage entre frères et soeurs" et soutenu le référendum populaire interdisant l'union entre personnes de même sexe en Californie. Le président Obama s'est vu reprocher d'avoir invité une telle personnalité.
J'imagine ce qui se serait passé en France si l'un de nos responsables politiques, oublieux du "socialement correct", avait procédé de la sorte. S'il avait convié, pour une célébration marquante, un homme ou une femme mis au ban par nos agissants groupes de pression gays et lesbiens. Le malheureux se serait immédiatement ravisé, excusé et remis dans le droit chemin des apôtres de la diversité uniforme.
Aux Etats-Unis, interpellé, le président Obama, après avoir rappelé son soutien à la cause de l'égalité des gays et des lesbiennes américaines, ne s'est pas autrement démonté. Il a souligné que le "rassemblement" était capital "même si nous ne sommes pas d'accord sur certaines questions de société. Les festivités de l'ouverture vont présenter un éventail de points de vue et c'est ça, la magie de l'Amérique...". Un autre pasteur, Joseph Lowery, défenseur des droits civiques et en opposition avec Rick Warren, interviendra d'ailleurs également le jour de l'investiture, a précisé le président Obama.
Je ne peux m'empêcher d'admirer profondément une telle ouverture d'esprit, une conception aussi libre et adulte de la vie sociale et du pluralisme intellectuel. Au lieu d'estimer comme chez nous que "la table rase" est le seul système qui vaille, que seules doivent être mises en évidence les idées et les pratiques convenables selon les critères prétendument progressistes, Barack Obama, au nom de l'unité de son pays, préfère en respecter la véritable diversité en invitant le même jour un pasteur que n'aiment pas les homosexuels et un autre que sans doute ils adorent. On n'exclut pas par conviction et par idéologie. On rassemble au contraire par philosophie. Un président ne s'appartient pas. Il est le creuset au sein duquel devraient pouvoir coexister toutes les familles politiques et intellectuelles. En France, cela reviendrait à fuir les clivages et les antagonismes en faisant participer à une même manifestation Christian Vanneste et Jean-Luc Romero. Jusqu'à maintenant nous n'avons eu que les diktats scandaleux du second à l'encontre du premier. Chez nous, l'union est un mot et le goût de la division une réalité. On se délecte à chasser ceux qui n'épousent pas la bonne cause qu'on a distinguée. La volupté, c'est de décréter le Bien et le Mal - aucune cohabitation possible entre le paradis et l'enfer. Les Américains, sous une égide éclairée, n'ont pas peur de laisser la liberté choisir.
Enfin, qu'on ne vienne pas prétendre qu'il s'agirait d'un manque de courage de Barack Obama. La capacité d'assumer toutes les tendances d'un pays est le signe d'une force et d'une maturité, les discriminer la preuve d'une fragilité et d'une impuissance. Sur la peine de mort, même si sa position a été occultée par ses amis français de gauche, le président Obama a montré à quel point il se souciait peu de l'humanisme dominant quand il y allait de ses convictions profondes.
Je ne sais ce que Barack Obama nous offrira sur le plan de l'action politique. Mais à l'évidence pour l'instant il n'est pas un politique ordinaire, un homme sans qualités.
"On se délecte à chasser ceux qui n'épousent pas la bonne cause qu'on a distinguée."
Pour cet exemple, je suis d'accord avec vous : l'engagement de Barack Obama n'est pas remis en cause par le choix de tel ou tel intervenant, quelle qu'en soit la place. Les actes le sont. Et vous avez tendance à généraliser très hâtivement, dans une lignée double, grosso modo :
- "les humanistes de gauche sont partout et nous imposent leur diktat prétendument libertaire qui en devient liberticide", et
- "la France, c'est vraiment..." (suivent ici des mensonges sur les grèves, sur le rapport à l'autre, sur la qualité de tel championnat sportif, ou sur le niveau de telles taxes, sans jamais convoquer le réel, qui a souvent le malheur de ne pas se prêter à des généralités abusives).
Je me pose fermement face à votre généralisation : il est bon, très bon, qu'on puisse, en France, repousser ceux qui n'ont pas épousé la voie choisie, notamment la voie de la République, et notamment quand ils en sont aux commandes.
D'un président l'autre : Sarkozy. Sarkozy, qu'un article récent du Spiegel, traduit dans le dernier Courrier International, qualifie ouvertement de danger pour la République française. Sarkozy, qui, faute d'avoir compris ce qu'était la laïcité (déjà bien ébréchée -nous payons 10Mard par an aux cultes, soit 20% de l'ISR, je peux vous donner mes références exactes), la remet en cause ("négative", la laïcité ?).
Sarkozy qui, le mai 2007, disait : "la France sera du côté des opprimés du monde. C'est le message de la France, c'est l'identité de la France, c'est l'histoire de la France." Les "sans-papiers" sont-ils si loin d'être opprimés ?
Je ne ferai pas l'inventaire de tout ce qui me déplaît chez lui, de tout ce qui est radicalement en rupture avec la tradition républicaine, même celle de la Ve, pire république de toutes : mais de grâce, ne dites pas que s'opposer à celui qui veut tout détruire, c'est imposer un humanisme béat et niais. Non, au contraire : c'est favoriser un espace de liberté pour la majorité des hommes, que de restreindre l'espace de nuisance de la minorité des puissants. Il serait bon qu'un homme tel que vous sache de quel côté se placer : être un Talleyrand moderne, ou un Gambetta ou un Thiers (plus proche de vous) du XXIe siècle ?
Respectueusement,
Thibaud L'huillier.
Rédigé par : Irfan | 21 décembre 2008 à 09:57
PS : Ah oui, le président de la République a "fait fuir les clivages et les antagonismes" au soir de sa victoire en mai 2007 en mettant côte à côte Jean-Marie Bigard (catho et vulgos), Steevy Boulay (chroniqueur et homo du Loft 1), Mireille Mathieu (dévote et adulée par Poutine) et Enrico Macias (pied noir et ami de Bouteflika). Avec un peu de recul, Monsieur Bilger, les clivages ont du bon...
Rédigé par : SR | 21 décembre 2008 à 00:16
Eh bien si en France nous avons un peu de cette Amérique que vous enviez en la personne de Jean-Marie Bigard ! Invitez-le à votre table pour le réveillon il est tout à la fois, multiple et si touchant (le modernisme ?). Il est vulgaire à souhait, il suscite les rires gras avec son lâcher de salopes, et il se retrouve dans l'avion présidentiel pour accompagner le chanoine au Vatican.
Baiser la main du Pape et bourrer Bercy, la voilà votre Amérique, et grâce à Nicolas Sarkozy !.Yes we can !
Rédigé par : SR | 20 décembre 2008 à 23:30
Barack Obama assure que la peine de mort "est peu utile pour dissuader de commettre un crime" mais ne fait pas campagne contre.
Rédigé par : Yem | 20 décembre 2008 à 23:29
Bonsoir M. Bilger. J'avoue être en parfait accord avec vous et je salue ce geste de réelle ouverture d'esprit. L'obscurantisme français a pris le dessus, chacun campant sur ses positions et déniant à son voisin le droit de penser différemment.
Moi-même, j'ai déjà réagi comme cela sur votre blog et je tenais à m'en excuser. Ce sont certainement mes vieux réflexes.
Pourtant une citation rappelle ce qu'est réellement la démocratie : "Monsieur, je ne partage pas votre point de vue, mais étant démocrate, je donnerais ma vie pour que vous ayez le droit de l'exprimer."
En France, nous avons oublié la fin...
Rédigé par : Guile | 20 décembre 2008 à 23:29
Bonsoir,
Nous vivons dans système complètement différents !
Imaginez-vous "nous avons confiance en Dieu" sur nos billets de banque ? Ou le Président élu prêter serment sur la Bible ? Plaise au ciel (si j'ose dire), nous avons un système laïque. Quant à faire parler deux pasteurs ce n'est qu'une façon de ménager la chèvre et le chou !
Rédigé par : papet croûton | 20 décembre 2008 à 23:27
Si le contraste n'est pas aussi tranché que celui des exemples que vous citez, n'oubliez pas cependant que nous avons, au sein du gouvernement français, des personnalités aussi différentes que Fadela Amara et Christine Boutin.
Je n'aborderai pas pour l'instant, faute de temps, le fond de votre article qui ouvre un débat passionnant sur les deux approches politiques, françaises et américaines.
Rédigé par : Laurent Dingli | 20 décembre 2008 à 23:25