Citée par Milan Kundera,
une sentence d’un rabbin du 16ème siècle me touche par sa profondeur, surtout
quand je suis tenté de m’abandonner au péremptoire de la pensée et à
l’impérieux du langage : « Tout est différent de ce que tu penses ».
Aucune invitation au doute et à la modestie ne me semble plus remarquablement
exprimée que par ce constat.
C’est en lisant les propos du procureur général Marc Robert (entretien avec Isabelle Monnin, Le Nouvel Observateur) que cette incitation à l’humilité a pris tout son sens pour moi. Je ne connais pas ce haut magistrat qui n’a jamais caché sa sensibilité de gauche et dont les démêlés avec Rachida Dati ont défrayé la chronique judiciaire, agité les syndicats et suscité une polémique au sein du Conseil supérieur de la magistrature. Marc Robert, procureur général de Riom, en Auvergne, a refusé une mutation au parquet de la Cour de Cassation en dénonçant une mesure qu’il estime due à ses réserves sur la refonte de la carte judiciaire.
Pour ma part, aussi
insuffisante qu’elle ait été, j’approuve au contraire cette réforme tellement
désirée, enfin mise en œuvre. Ce n’est pas mon seul désaccord avec Marc Robert
qui souhaiterait une « siégitisation » du statut du parquet alors que
nous sommes de plus en plus nombreux à estimer que le salut réside, à l’inverse,
dans une séparation radicale du siège et du parquet et dans la création de deux
unités indépendantes.
Même si le Conseil
d’Etat, saisi du recours de Marc Robert, n’a pas admis l’urgence invoquée et
statuera plus tard sur le fond (Le Monde), il me semble que le reproche
fondamental qui lui a été adressé – celui d’un défaut de loyauté - mériterait
un examen approfondi. Evidemment la tradition française implique que la haute
fonction publique se soumette à une obligation de réserve telle qu’elle lui
interdise toute contestation. En même temps, quand on analyse la pratique de
l’Etat du président Charles de Gaulle telle qu’elle apparaît dans le livre de
Michel Tauriac, on remarque que le Général a, en connaissance de cause, promu
des fonctionnaires dont la compétence était reconnue alors que leur opposition
politique n’était pas ignorée. Il y avait là une appréciation qui faisait de la
loyauté non pas une adhésion inconditionnelle – avant, pendant et après – mais
seulement une exigence de confiance et de fiabilité durant le temps de l’exercice
professionnel. Développer au-delà du raisonnable ce concept de loyauté
reviendrait à se priver d’intelligences et de personnalités qui, pour avoir été
libres et critiques, se verraient disqualifiées.
L’avenir dira si
juridiquement la cause de Marc Robert l’emportera ou non. Ce qui est certain en
revanche, c’est la richesse d’un univers professionnel pluriel et composite au
sein d’un corps, dans les instances de décision, d’autorité et de pouvoir. Ce
n’est pas la gauche ni la droite en tant que telles qui doivent être écartées
de l’espace étatique mais une gauche ou une droite qui confondrait ses
engagements avec ses devoirs, ses désirs avec les réalités à servir et les
missions à assurer dans l’instant.
« Tout est différent
de ce que je pense »… de Marc Robert.
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