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Le MRAP en procès

Etrange "couverture" médiatique que celle qui a été consacrée à la proposition de réforme du système inquisitoire par le président de la République devant la Cour de cassation ! On n'a pratiquement pu entendre et lire que des opinions favorables au maintien du juge d'instruction, qu'on a mythifié à l'envi. En dehors de Me Herzog sur France 2, d'un article de Georges Fenech dans Le Figaro et des invitations que j'ai dû refuser pour cause d'assises, personne n'a été sollicité ni mis à contribution pour soutenir cette procédure accusatoire à venir, pourtant si facile à expliquer et à justifier. Le record, c'est la suprême ironie du Monde qui en première page s'interroge gravement : régression ou réforme ?, et qui, dans sa page 12, ne fait intervenir que des partisans du système inquisitoire, en oubliant la seconde branche de son alternative qui n'était là en surface que "pour faire équilibré et joli". 

Ce même quotidien, sous la signature de Patricia Jolly, nous fournit une illustration exemplaire de la manière dont le MRAP accomplit sa mission, s'égare dans ce qui ne le regarde pas et parle sans savoir.

Me Karim Achoui a interjeté appel de l'arrêt l'ayant condamné récemment à la peine de sept ans d'emprisonnement. J'ai lu que le procès aurait lieu vraisemblablement en 2010 et je ne doute pas qu'on saura le faire présider par un magistrat apte aux combats qu'on ne manquera pas de lui imposer.

Me Achoui proteste de son innocence et c'est son droit le plus strict. Condamné une première fois mais en attente d'appel, il est toujours présumé innocent. Je parie que s'il est à nouveau sanctionné en 2010, il continuera à adopter la même position en alléguant probablement l'existence d'une erreur judiciaire. Mais on ne peut savoir ce que nous réservera à son sujet l'avenir judiciaire. Qu'il fasse feu de tout bois et défense de tout ce qu'il est susceptible d'utiliser à son bénéfice, rien de plus normal. Innocent, c'est logique. Coupable, ce n'est pas absurde non plus parce qu'il y a une représentation de soi-même qui peut parfois l'emporter sur la certitude de sa culpabilité. On continue à faire comme si on était innocent parce qu'on en a besoin pour soi et pour les autres auxquels on tient.

Mais que vient donc faire le MRAP dans cette galère judiciaire ? Il ne connaît pas l'affaire, les charges et les moyens de défense, sauf si les trois avocats de Me Achoui l'ont, avec impartialité je n'en doute pas, informé. Mouloud Aounit, coprésident du MRAP, dit lui-même qu'il ne dispose d'aucun "élément factuel" pour dénoncer "une condamnation raciste" mais cela ne l'empêche pas, sans vergogne, de considérer que "l'accusation est particulièrement mince" et "la sanction disproportionnée et incompréhensible".

Double méconnaissance. D'abord, que sait véritablement le MRAP du discours et de la force d'argumentation de l'accusation ? Rien probablement. Je suis presque certain que Mouloud Aounit n'a pas assisté aux débats. Ensuite, si Me Achoui est coupable, comment le MRAP ose-t-il prétendre que la peine est "disproportionnée et incompréhensible" ? Je m'interroge : cette association et son coprésident sont-ils vraiment au fait de ce qui était imputé à Me Achoui et le sera à nouveau en 2010 ? Sont-ils si peu soucieux de l'intégrité et de la morale d'un avocat qu'ils puissent négliger la portée d'une telle transgression et juger la peine "disproportionnée" pour ce qui ne serait en somme qu'une peccadille ?

Ainsi, c'est comme cela que le MRAP fonctionne ? Comme cela qu'il choisit ses causes, ses personnes à protéger, ses injustices à dénoncer ? Avec aussi peu de clairvoyance, selon l'humeur du moment, pour emprunter un thème momentanément porteur, celui de Karim Achoui innocent ou trop condamné par une justice forcément partisane, et les jurés avec elle, et les trois jours de délibération tenus pour rien ?

Je comprends mieux pourquoi j'ai toujours éprouvé une sainte horreur devant ces groupes, ces ligues et ces pétitionnaires qui s'indignent d'abord avant de se demander ensuite pourquoi. Je dénonce donc je suis. Je ne sais rien mais je proteste. Il y en a qui justifient leur existence comme cela.

Qu'ils n'en fassent pas trop avant 2010.

 

 

Il faut achever le juge d'instruction

Le président de la République a, paraît-il, l'intention d'annoncer devant les magistrats de la Cour de cassation son souhait de voir modifier radicalement notre procédure pénale. D'inquisitoire, elle deviendrait accusatoire et, disparition emblématique, la fonction de juge d'instruction passerait à la trappe.

Ainsi, ce que la tragédie collective d'Outreau et le bouleversement de l'opinion n'ont pas réussi à susciter, l'offense faite à M. de Filippis et à Libération, à cause d'un mandat d'amener inopportun, va sans doute l'entraîner. J'ai toujours été un partisan convaincu d'une telle réforme, de ce changement qualitatif. On va cesser, enfin, d'aménager avec des rustines dérisoires une procédure inquisitoire dont l'esprit était excellent mais dévoyé parfois par des pratiques singulières médiocres et manquant d'humanité. Autant je considérais ce rafistolage permanent comme absurde, autant le saut désiré par le président de la République, si on en croit le Monde, les sites de 20 minutes et du Nouvel Obs et les rumeurs émanant de la Commission Léger, va nous changer de monde. Ce ne seront plus des retouches mais une révolution.

Si elle se produit, éliminons d'emblée, parce qu'elles n'aideront pas la réflexion, les doléances qui déjà s'expriment et déplorent. Evidemment, sans qu'on sache véritablement pourquoi, l'Union syndicale des magistrats (USM) est hostile à cette transformation. Il y aurait une magie du juge d'instruction qui, tout en étant de moins en moins exploitée (5% des affaires pénales), justifierait le maintien du statu quo. Je perçois plutôt derrière cet immobilisme de la pensée l'idée fausse que les fonctions nous appartiennent alors qu'elles sont à évaluer au regard de l'intérêt général de la justice. En ce sens, si la réforme s'accomplit, un magistrat instructeur ne pourra pas se dire dépouillé mais transcendé.

Il convient également de mettre fin à ce péan entonné à chaque fois qu'on prétend toucher même du bout de l'esprit à la fonction de juge d'instruction. L'information ne serait pavée que de réussites éclatantes qui à l'évidence feraient d'elle la protectrice naturelle des libertés publiques et la sauvegarde du citoyen en détresse. Qu'on se penche une seconde sur les désastres qui ont marqué notre histoire judiciaire, on verra comme ils sont consubstantiellement liés aux procédures d'instruction et aux dérives médiatiques que certaines ont entraînées. L'affaire Villemin, l'affaire d'Outreau, les lents et majestueux écroulements de dossiers à l'origine pourtant pleins de vivacité et de virtualités. Pour des succès indiscutables - Carignon il y a longtemps, le violeur espagnol démasqué par Renaud Van Ruymbeke - que de ratés, de piètres avancées et d'affligeants reculs ! 

Je n'évoque même pas, tant il est devenu admis par tous, le grandiose et insoutenable écartèlement du magistrat instructeur entre Maigret et Salomon, entre l'impartialité du juge et la curiosité de l'enquêteur. Cette double mission contradictoire en un seul être est évidemment impossible à gérer.

Pour s'attacher à l'inquisitoire lui-même, comment ne pas voir  que le mélange qui le caractérise - un juge dominateur, une longueur et un rythme interminables, un secret (même quelquefois relatif) - n'entraîne des conséquences néfastes pour une bonne administration de la justice  ? La multiplication des péripéties procédurales (police, instruction, Chambre de l'instruction, tribunal correctionnel) constitue moins des garanties qu'une complexité qui, loin d'élargir l'espace de la vérité, le maintient peu ou prou au faible niveau que l'enquête initiale avait fixé. Surtout, le trajet de l'inquisitoire fait partir du secret pour parvenir, mais très douloureusement, très tardivement, au débat public et contradictoire de l'audience, quand on y arrive. L'inquisitoire privilégie l'amont quand l'accusatoire est tout entier tendu vers l'aval. L'un a de la nostalgie - la lumière n'est pas son fort - quand l'autre nourrit de l'espérance - la lumière est une chance.

L'accusatoire nu, dans sa simplicité exemplaire : des investigations limitées dans le temps sous l'autorité du Parquet, avec une Défense pourvue de moyens et le recours, en cas de conflit, à un juge de l'instruction qui départagera les adversaires. Puis l'audience, le débat public, la transparence judiciaire, le contrôle démocratique, des médias qui auront su respecter le secret de courte durée de la phase préliminaire, puisqu'assurés de tout savoir dans les meilleurs délais.

Qu'on compare l'essence des procédures inquisitoire et accusatoire et on constatera comme l'intelligence est mieux servie par une démarche qui confie, dans l'égalité des armes,  l'essentiel - l'administration de la preuve, la contradiction argumentée et le débat - aux parties elles-mêmes évidemment concernées au premier chef, sous l'autorité et l'équité d'un juge arbitre à  la parole rare donc précieuse, plutôt que par un processus dominé par un magistrat omniprésent confiant à des plaideurs dépendant de lui les miettes d'un festin qui aurait dû les regarder seuls. Le fait que l'autorité publique soit la maîtresse d'oeuvre dans l'inquisitoire n'offre pas un tel avantage ni n'est frappé d'une telle nécessité qu'on ne puisse pas raisonnablement aspirer à des modalités judiciaires plus directes et plus visibles.

Imaginons certaines de nos récentes procédures d'instruction traitées sur le mode accusatoire : il est évident, par exemple, que Clearstream aurait révélé ses mystères plus vite et qu'en tout cas il n'aurait pas fallu attendre durant des années pour déterminer ce qu'il en était. Plus on monte avec un rythme soutenu vers la transparence, plus on augmente les chances de la justice de n'être pas dévoyée, grignotée par les médias, sujette au soupçon et, en définitive, condamnée.

J'admets qu'une telle révolution impliquerait une défense pénale plus richement dotée à tous points de vue mais il ne me semble pas qu'un tel programme soit irréalisable. Quant au Parquet, puis-je suggérer qu'on arrête de répéter cette antienne selon laquelle il serait obligatoirement asservi, que le garde des Sceaux lui imposerait sa loi et qu'avec lui, les libertés publiques seraient en péril.

D'une part, on ne peut plus empêcher qu'une affaire, parvenue au niveau judiciaire, soit au moins traitée et analysée ; il est inconcevable aujourd'hui de l'étouffer dans l'oeuf. Celui qui s'y risquerait serait carbonisé. Celui qui tiendrait pour rien le besoin de justice de la société serait détruit. L'audience à venir éventuellement placerait au premier plan la vérité à rechercher, à révéler. 

D'autre part, la caricature que les médias s'acharnent à dresser du ministère public est lassante. S'ils percevaient à quel point certains magistrats en charge d'affaires importantes sont moins la proie d'une soumission imposée que d'une dépendance intériorisée, d'ordres reçus que d'injonctions intimes, les journalistes seraient déçus.

L'inquisitoire, qu'on le veuille ou non, c'est tout de même le triomphe de ce qui s'affirme indiscutable et qui ne supporte pas d'être discuté, le culte du décret et, souvent, de la pétition de principe. Avec l'accusatoire, c'en serait fini du décret d'autorité et de l'autorité du décret. Plus aucun professionnel ne pourrait s'abriter derrière son statut, son apparence, son discours stéréotypé. L'accusateur aurait la mission et la charge d'affronter, à visage découvert, sans le secours d'aucun appareil, l'avocat obligé de compter sur sa seule compétence, sans la bouée de sauvetage commode  des droits de la défense, arme et bouclier à la fois. Les médiocres de part et d'autre n'y survivraient pas.

Il faut achever le juge d'instruction. 

Gilbert Collard : qui perd gagne

Gilbert Collard est un avocat adoré par les médias et dont tout le monde, à commencer par les avocats eux-mêmes, dit du mal.

"Voici", la semaine dernière, lui a consacré un portrait sans complaisance mais honnête, sous la signature de Yann Le Poulichet. Le titre : "Gilbert Collard, l'avocat de la défaite".

On aurait pu s'arrêter là mais Gilbert Collard, dans cette double page dont je me demande si elle l'a meurtri ou flatté, donne sa définition du "grand avocat".

Pour lui, c'est "celui qui accepte de défendre l'individu que tout le monde veut lapider". Je ne suis pas d'accord. Ce qu'il énonce là, c'est tout simplement la passion et la vocation de l'avocat : défendre tout le monde. Et, heureusement, on n'est plus condamné à mort. Donc, aussi difficile que puisse être la mission d'un conseil, elle ne le confronte plus à de l'irréversible.

Gilbert Collard se risque à un paradoxe pour compléter ce que serait encore "le grand avocat" : "Il ne se jauge pas à ses acquittements mais à ses échecs".

Etrange pensée et au fond très confortable. Ainsi, plus l'avocat connaîtrait d'échecs judiciaires, plus il serait remarquable. Combien, qui n'ont pas le talent ni les facilités de Me Collard, accepteraient volontiers de se soumettre à une telle appréciation, à une telle évaluation !

Il est évident, certes,  que l'acquittement aux assises ne dépend pas que de la seule qualité de l'avocat, de sa puissance d'argumentation et de son art de la parole. Il est le résultat étonnant ou prévisible de l'oralité des  débats, de la nature du jury, de la manière de présider, de la médiocrité de l'accusation et de l'intensité équitable du délibéré. L'acquittement peut ainsi ne pas apparaître comme le couronnement exclusif de l'avocat mais tout de même ! De là à soutenir que les défaites signent davantage "le grand avocat" que les victoires, il y a une marge.

 Il y a évidemment des causes qui sont choisies précisément parce que le défenseur ne peut que les perdre ; son unique souci est  alors de donner un baroud d'honneur. Elles sont rassurantes ces affaires qui ne mettent jamais en péril l'opinion flatteuse que l'avocat a de lui-même puisqu'il ne sera jamais jugé à partir d'elles, qui sont impossibles à gagner. Me Vergès n'a pas toujours été étranger à ces démarches qui permettent de concilier l'honneur de la défense à tout prix et la tranquillité d'une pratique épargnée par le feu de la critique. A condition qu'on ne promette pas monts et merveilles, faute de quoi la montagne accouchant forcément d'une souris, l'avocat se ridiculisera.

En dehors de ces rares situations désespérées, le "grand avocat", ce n'est pas celui qui perd mais celui qui gagne. Il est des victoires qui, pour le citoyen, pour le magistrat, ont un parfum de scandale et suscitent l'indignation, même si elles sont décrétées par des délibérés insoupçonnables ; mais il n'empêche que l'avocat qui s'en prévaut a le droit de le faire. Il ne s'agit évidemment pas, pour le professionnel digne de ce nom, de porter "ses" acquittements comme autant de scalps mais, avocat, je me féliciterais plus de mes succès que de mes échecs. Ou bien faut-il considérer que Me Collard théorise ses déconfitures, selon l'observation profonde de Marcel Proust pour qui "les idées sont les succédanés des chagrins" ?

Je ne désire pas me mêler de la vie du barreau, de ses lumières et de ses ombres. Mais, après avoir lu cette définition incongrue du "grand avocat" par Me Collard, je me suis demandé si, entre confrères, elle ne constituait pas une pierre maligne jetée dans le jardin de Me Dupont Moretti dont la réputation est justement fondée sur les nombreux acquittements qu'il a obtenus et dont il est fier.

Imaginons le pire. Demain, j'ai besoin d'un "grand" avocat. Je n'hésite pas une seconde. Je préfère tenter l'acquittement avec Me Dupont Moretti que risquer l'échec avec Me Collard.

Vive la Présidente !

L'année 2009 commence formidablement bien pour Isabelle Huppert.

Elle est promue Officier dans l'Ordre de la Légion d'honneur. Ce qui est étonnant, c'est qu'elle le mérite par son talent, son intelligence et sa classe.

Elle va présider le jury du festival de Cannes au mois de mai. Enfin, un choix qui n'est pas absurde ou orienté. J'espère qu'on ne se rattrapera pas avec les membres du jury, je crains le pire !

L'actrice s'est déclarée "enthousiaste" et heureuse de s'ouvrir "aux nouvelles idées du monde" ( site du Nouvel Obs ). Pourquoi pas ? Même si j'attends plus d'elle. Je ne doute pas qu'elle ne s'arrêtera pas à ce conformisme qui fait du "nouveau" le critère dominant.

Puis-je très modestement me permettre, dans le désordre, de lui donner quelques conseils en ma seule qualité de passionné de cinéma et de contempteur inlassable du snobisme artistique.

Pour un film, l'ennui qu'il suscite est une tare, non une qualité. Quand le temps passe trop lentement et qu'il y a des bâillements, aucune hésitation possible : oeuvre à écarter.

Le plaisir du spectateur n'est pas une honte.

Le rire n'est pas un scandale.

Le succès prévisible constitue plutôt une chance qu'une malédiction.

Les bons sentiments, même s'ils ne font, paraît-il, jamais de la "bonne" littérature peuvent faire de l'excellent cinéma. Qu'on ne les range pas au rayon des accessoires !

Se méfier des réalisateurs qui croient être aussi des scénaristes, des raconteurs d'histoires et des penseurs : les créateurs avec un grand C, dignes de ce nom, sont infiniment rares. Ce qui tue souvent une oeuvre, c'est la vanité de celui ou de celle qui l'a "conçue".

Ne pas oublier que le monteur est un professionnel indispensable. Il faut savoir couper. Tant de films sont trop longs, manquent de rythme, s'égarent dans des rebondissements qui ne démontrent pas la richesse de l'imagination mais sa pauvreté et s'enlisent dans des fins interminables. La graisse est plus à craindre que la sécheresse.

Le sujet du film, ce n'est pas le film. La technique est un moyen, pas une fin.

Laisser la politique à sa place me semble un impératif prioritaire, surtout à une époque où le partisan et l'idéologique prétendent tenir lieu de génie artistique. La grande oeuvre politique est précisément celle dans les veines de laquelle l'engagement coule si subtilement, avec un tel souci de l'universel qu'il devient une force, un élan, un plus. Beaucoup de mauvais nous infligent leur prétendue vision du monde - objectif à la portée de tout le monde - au lieu de tenter de réaliser de vrais films, ce qui est l'apanage de quelques-uns seulement.

Une sélection, un jury, c'est fait pour choisir et donc exclure. Avec lucidité et sans démagogie. Les ex aequo qui sont destinés à complaire à tous et à laisser croire que les membres du jury ont une belle âme généreuse, c'est devenu une mode. Le comble du ridicule.

Ces recommandations, Isabelle Huppert, seule artiste avec Meryl Streep à n'avoir jamais proféré une bêtise dans les nombreux entretiens qu'elle a accordés aux médias, n'en a pas besoin. Mais qu'elle prenne garde "aux nouvelles idées du monde". J'ai de la tendresse, au contraire, pour les idées vieilles comme le monde, les sentiments usés parce que tant de regards et d'émotions les ont effleurés, touchés. L'incongru, le bizarre ne sont pas des bouées de sauvetage pour la nullité. Rien n'est ordinaire pour l'artiste véritable. Il pose l'esprit, le coeur et la main sur le monde et celui-ci se transfigure.

Isabelle Huppert, j'en suis sûr, ne nous décevra pas. 

Paris Hilton indécente ?

J'avais projeté d'écrire sur le père de Julien Coupat toujours incarcéré, à la suite de l'entretien qu'il a donné sur le site de Nouvel Observateur pour parler de son fils, de la justice et de son analyse sociale et politique, qui n'est guère tendre pour le gouvernement actuel. J'aurais désiré répliquer à certaines de ses accusations, que je trouve choquantes tant à l'égard de l'institution judiciaire que de l'Etat et du prétendu "totalitarisme mou" qui s'instaurerait peu à peu dans la société. Si je me suis abstenu, c'est qu'en cette période où le bonheur semble un rituel, il m'aurait semblé peu élégant de m'en prendre à un père encore privé de son fils, quoi qu'on reproche à celui-ci.

Ce même site, heureusement, et l'anecdote est plus signifiante qu'on peut le croire, nous renseigne sur les dépenses de la riche héritière Paris Hilton, à Sydney, en Australie, où elle était invitée à une réception "très sélect" pour le réveillon du Nouvel An.

L'indécence évoquée par le titre ne concerne pas ses ébats sexuels filmés en 2003 et qui avaient fait scandale au sens contemporain - ils avaient suscité plus de curiosité que de répugnance.

L'indécence dont il est question se rapporte à l'appréciation portée sur elle par les organisations caritatives locales parce que Paris Hilton a dépensé en 40 minutes 5560 dollars australiens, ce qui ne représente rien pour elle mais beaucoup pour l'opinion.

L'étonnant, d'abord, est de voir cette jeune milliardaire, dont l'intelligence à l'évidence n'est pas le point fort, justifier avec une sorte de candeur tranquille et de bonne conscience sans nuage son attitude. Elle explique qu'ainsi elle participe au sauvetage de l'économie, qu'il "n'y a pas de mal à faire un peu de shopping" et que d'ailleurs - argument irréfutable - elle avait besoin d'une robe pour le réveillon.

J'incline à considérer ces propos et leur fraîcheur bête comme une survivance, l'ultime manifestation d'un monde presque mort. On n'entend plus, avec une telle ingénuité, même chez les plus stupides de nos héritiers, au sein de la plus sotte des castes de l'argent, parmi les privilégiés les plus obtus, proférer une argumentation qui renvoie le scandale chez ceux qui se scandalisent, qui énonce que le milliardiaire est fait pour dépenser comme le boulanger fait du pain. On n'ose plus. En ce sens, Paris Hilton passionnera les historiens de notre vie quotidienne. Presque au début de l'année 2009, il y avait encore quelqu'un pour se présenter de la sorte.

Mais est-elle réellement indécente, cette jeune milliardaire si bien dans "sa peau" de riche ? A moins de rêver d'une société étouffante à force de pureté, que le souci de l'égalité rendrait insipide et ennuyeuse et où les mérites personnels ne compteraient plus pour rien, on ne peut guère vouloir, si la pauvreté est un fléau, éradiquer la richesse. Il y aura toujours, pour la plupart des citoyens, quoi qu'ils en aient, une acceptation peut-être envieuse mais jamais vindicative des différences et des situations dès lors qu'elles résultent d'actions tangibles et de compétences professionnelles évaluées et reconnues. Ce n'est pas l'argent qui est indécent, c'est évidemment la manière de le dépenser.

Paradoxalement, dans un monde qui, au quotidien, ne brille pas par le savoir-vivre et la politesse, ce qui est déclaré insupportable et justement "indécent", c'est l'étalage, la surabondance, l'ostentation, les signes extérieurs et vulgaires, une manière d'être et de vivre qui démontre, pour le pire, qu'on a de l'argent et qu'on cherche sans cesse à le faire savoir, à le faire subir. Ou alors l'insouciance, à rebours, qui vous jette dans la prodigalité sans qu'à aucun moment - et c'est Paris Hilton - puisse germer dans ces têtes vides le trouble qu'une autre humanité respire, et qu'elle justifierait un peu de pudeur.

Sans rire, la vie va devenir intenable pour les privilégiés. Ils devront dépenser en cachette, dans des "cités" faites pour eux. On aura un jour peut-être nos ghettos de banlieues et nos ghettos somptuaires. Ils seront milliardaires entre eux, en se terrant dans leur opulence. Ils apprendront la discrétion, la classe. Ils disposeront de beaucoup, de trop mais en useront avec parcimonie. Une triste existence, somme toute.

S'ils ne se cachent pas, s'ils jouent les flambeurs ou les imbéciles qui dilapident, les m'as-tu-vu, les milliardaires innocents, si le luxe ne leur est supportable qu'exhibé, ils seront taxés d'indécence. On tentera de leur donner mauvaise conscience. Un ver dans le fruit, une idée dans le creux.

Je parie qu'avec Paris Hilton personne n'y parviendra. Qui pourrait la blâmer puisqu'elle a reçu, en plus, 100 000 dollars australiens pour sa participation à la réception de Sydney ? On la paie pour dépenser. Le rêve.

Ou l'absurdité. 

 

 

Dieudonné au Zénith

Le 26 décembre, au Zénith, Dieudonné a fait fort, très fort.

Je n'ai pas voué, depuis quelques années, Dieudonné aux gémonies contrairement à tant d'autres pour qui il était devenu un pestiféré. Je me suis réjoui de ses succès judiciaires et je n'ai jamais tourné en dérision ses combats qui, tous, de l'esclavage, cette grande cause douloureuse, au conflit israélo-palestinien, avaient trait à la défense fanatique de la liberté d'expression. Certains  de ses propos sulfureux avaient été poursuivis mais, en les justifiant, il continuait dans la même veine. Derrière le bateleur, il y avait le militant. Rien de ce qu'il accomplissait et proférait ne laissait indifférent.

J'avais été frappé, lors d'une émission de Frédéric Taddéï consacrée aux humoristes, par le fait que les présents - Romain Bouteille, Rolin, Alévêque, Bruno Gaccio, etc -, en face de Dieudonné, ne mégotaient pas son importance et rendaient hommage à sa manière d'assumer les défis sur les thèmes les plus sensibles qui soient. En tout cas, nulle défiance et nul rejet de leur part.

Dieudonné, au Zénith, devant 5000 spectateurs dont Jean-Marie Le Pen et son épouse, des adhérents du Front National, Kémi Séba, Robert Faurisson, ancien maître de conférence à l'Université de Lyon 2, négationniste convaincu et déjà condamné à ce titre et, aussi, Julien Lepers, a donné son spectacle : J'ai fait l' con.

Il a fait ovationner Faurisson, l'a embrassé et c'est l'un de ses techniciens déguisé en déporté juif qui a remis à ce dernier "le prix de l'infréquentabilité et de l'insolence". Faurisson lui signalant que "ce soir, tu es vraiment en train de faire le con", Dieudonné M'Bala M'Bala répliquait que "votre présence ici et notre poignée de main sont déjà un scandale en soi ", en ajoutant : "Déconnons et désobéissons le plus vite possible".

Les médias - notamment le Parisien et le Journal du Dimanche, les sites du Nouvel Observateur, du Figaro et du Post - ont traité ce "dérapage" sans le minimiser. Le JDD rapportait cette explication de Dieudonné : "Pas d'accord avec toutes les thèses développées par le négationniste mais pour moi c'est la liberté d'expression qui compte".

La ministre de la Culture, Christine Albanel, comme il se doit se déclarait "consternée" et dénonçait une atteinte à la mémoire.

Je voudrais déjà éliminer des éléments qui n'ont rien à voir avec le fond de cette polémique. On a le droit d'aimer les spectacles de Dieudonné. Il est libre de choisir Le Pen comme parrain de sa fille. Il est libre d'avoir Le Pen pour ami. Certains, dont je suis, n'ont pas forcément pour habitude de faire dépendre l'amitié de la qualité morale et idéologique du partenaire. On peut détester les idées ou les absurdités de quelqu'un sans avoir à s'excuser si on le choisit pour ami superficiel ou intime. J'ai toujours trouvé scandaleux le procès fait à François Mitterrand au sujet de Bousquet. Les ressorts du coeur et de l'esprit ne passent pas obligatoirement par l'éthique et une page noire peut ne pas faire oublier les autres.

Pourquoi à la suite de cette représentation éprouve-t-on tout de même un vrai malaise ?

Pour vouloir défendre la liberté d'expression d'un négationniste, que la mauvaise loi Gayssot permet de poursuivre, faut-il entonner un péan en faveur de celui-ci et le placer sur un pavois qui offense sûrement sans mieux préserver le principe ? Doit-on, parce qu'en effet, de nos jours, le négationnisme est "l'opinion la plus infréquentable et la plus insolente", en tout cas la plus monstrueusement stupide, offrir à Faurisson une éclatante lumière dont il semble lui-même avoir été gêné ? Notre ferveur démocratique pour la liberté d'expression doit-elle dépasser ce qu'une sauvegarde, même extrême, de celle-ci appellerait ? A l'évidence, non.

Cette illustration scandaleuse est aggravée par la confrontation entre Faurisson, qui reçoit le prix, et le technicien, faux déporté juif qui le lui remet. Il n'est même plus question, dans cette relation choquante qui pousse jusqu'au délire les élucubrations d'un esprit dissident, du problème de la liberté mais de l'aptitude à la décence. Faurisson ne suffisant pas, on dévaste encore plus la mémoire, on agrandit la plaie avec cette pantalonnade ridiculisant la tragédie en la ravalant au rang d'une Cérémonie des César ! Devant l'incrédule, on présente un homme simulant un déporté. C'est pour rire. Mais, alors, ce n'est plus la censure qui est la cible mais la souffrance et la mort. Et Dieudonné nous devient, soudain, étranger.

Si je n'avais pas longtemps suivi avec sympathie le parcours intellectuel et judiciaire de Dieudonné avec ses pépites, ses courages et ses provocations, je ne serais pas inquiet pour lui comme je le suis aujourd'hui. Il me semble qu'il a franchi une frontière, une ligne jaune, moins celle qui sépare une liberté erratique d'une liberté honorable que celle qui déconnecte totalement un tempérament, une personnalité de la cause estimable qu'il a pu défendre. Dieudonné "fonctionne" en roue libre, poussé par les orages et les paradoxes de son propre être, plus désireux de "déconner", de provoquer que de se battre comme son intelligence, dans tel ou tel débat, savait si bien le faire en argumentant. Dieudonné ne sait plus s'arrêter et il est en train de faire perdre à la cause de la liberté tout le bénéfice qu'à sa manière il lui avait apporté. Il s'amuse, certes, mais c'est une dérive. Il choque mais c'est une faute. Il n'est plus maître d'une mécanique humaine qui a quitté le terrain de la conviction pour celui de la pulsion instinctive, irréfléchie et presque suicidaire de soi. La vie intellectuelle devient une immense plaisanterie. Une esthétique du pied de nez. Il y a du Vergès dans cet homme-là.

Ce qui me navre, c'est que dans un monde aussi étroitement verrouillé par le totalitarisme du Bien, j'aurais pu comprendre à la rigueur les pires débordements protestataires pour casser le savoir-penser et le savoir-dire. Mais, par cette péripétie, Dieudonné s'enferme, ne nous rejoint pas. Cette démarche autarcique est d'autant plus absurde en l'occurrence qu'aucune qualification pénale n'est applicable à cette péripétie, en dépit de l'enquête qu'évidemment, de manière symbolique, le Parquet de Paris a ordonnée - on ne sait jamais et cela fait bien ! - et conformément à l'avis juridique plein de mesure et de bon sens donné par Serge Klarsfeld.

Il n'est plus d'aucune utilité pour la liberté. Il a brûlé toutes ses cartouches. Au zénith, pour le pire.

 

  

Marchiani : un héros hier, un chanceux aujourd'hui ?

Le président de la République a octroyé une grâce individuelle à Jean-Charles Marchiani ainsi qu'à vingt-six autres condamnés particulièrement méritants d'après une liste établie par le ministère de la Justice.

J'ai déjà dit tout le bien qu'il fallait penser de cette démarche qui consistait à faire bénéficier de grâces ceux qu'une action remarquable ou une abstention digne avait illustrés.

Il est évident que la polémique inévitable, compte tenu de l'opposition frontale du parti socialiste avec Martine Aubry et de l'affaire de Julien Dray qui met clairement le premier et la seconde en état de faiblesse, s'est développée seulement en ce qui concerne Jean-Charles Marchiani.

On a entendu évoquer le "fait du prince" mais c'est le propre de ce privilège qui permet au président, parce qu'il a été élu et que demeure dans notre structure démocratique, un reste de la gratuité et du bon plaisir qui étaient l'apanage de nos rois. Il n'est pas non plus contradictoire de refuser les grâces collectives et traditionnelles du 14 juillet pour s'attacher uniquement à  l'octroi de grâces personnelles qui tiennent évidemment plus compte des profils et des destinées que le rituel républicain de juillet.

Contrairement à ce qu'à soutenu Martine Aubry dans une protestation partisane, cette grâce accordée à Jean-Charles Marchiani est tout sauf "injustifiable". Elle est justifiable, toutefois il n'est pas interdit aux citoyens de s'interroger mais il convient de le faire de bonne foi.

Il est acquis, sauf par quelques contestataires toujours en dissidence, que Jean-Charles Marchiani a été ce qu'il est convenu d'appeler "un héros", dans notre époque qui n'en regorge pas. Cette qualité, ce courage, cette libération d'otages qui lui est due constituent à l'évidence des titres à la reconnaissance nationale. Vouloir en tirer des conséquences pénitentiaires n'a en soi rien de choquant.

Ce "héros", toutefois, et c'est la première difficulté, ne s'est pas vu impliqué que dans une seule procédure : celle concernée par la grâce partielle de six mois et qui a abouti il y a peu, grâce à cette mansuétude, à une requête en libération conditionnelle. Marchiani sera probablement détenu encore le 5 janvier 2009 lorsqu'il comparaîtra dans le procès de l'Angolagate qui suit son cours. N'y a-t-il pas un obstacle à considérer, dans ce bénéfice d'une grâce indidivuelle pour un condamné loin d'être dégagé des soucis judiciaires ? On peut estimer en tout cas, dans ces conditions, que c'est une faveur toute particulière qui lui a été faite. Jean-Paul Kaufmann, l'un des otages libérés, ne cesse pas d'insister sur l'héroïsme de son sauveur mais il refuse d'admettre que celui-ci ne soit pas lavé de tout en raison de son comportement antérieur. Un héros, c'est une banalité, offre durant un trait de temps une image splendide de lui-même mais il peut aussi par la suite montrer de son humanité des facettes moins reluisantes. Oublier celles-ci serait aussi dénué de sens que dénier à son héroïsme le droit d'avoir un effet bienfaisant.

La seconde difficulté tient au fait que le président de la République, qui avait semblé lors d'une intervention plutôt hostile au fait de "rayer d'un trait de plume", même partiellement, une décision judiciaire, s'est sans doute laissé persuader d'octroyer la grâce à la suite des sollicitations de certains otages libérés mais surtout de celle de Charles Pasqua qui a reconnu n'avoir pas ménagé ses efforts pour que Nicolas Sarkozy n'oublie pas, dans la liste des condamnés méritants, son protégé Marchiani (le site du Nouvel Observateur, Le Monde, Le Figaro et Le Parisien). Je ne suis pas naïf et je me doute que le président de la République, entouré de toutes parts et sollicité sur tout et n'importe quoi, n'agit pas et ne décide pas sans être peu ou prou entraîné à le faire par des avis extérieurs. Il paraît que c'est le péremptoire et omniprésent Alain Minc qui lui aurait soufflé la réforme de l'audiovisuel. C'est son épouse et sa belle-soeur qui l'ont fait changer de position sur Marina Petrella. Ce serait Charles Pasqua qui aurait gagné dans l'affaire Marchiani. Ce qui me gêne, c'est l'importance qu'il continue de donner à une telle personnalité en permanence évoquée dans et par le paysage judiciaire. Nicolas Sarkozy semble ne jamais statuer par une démarche autonome qui relèverait de sa responsabilité mais souvent à cause d'un officieux contradictoire avec la transparence démocratique. Je préfère qu'un président de la République accomplisse seul ce qu'il a la liberté de faire seul plutôt que de le savoir en proie à des influences sur lesquelles les citoyens n'ont aucune information ni prise.

Ces réserves faites, la grâce accordée à Jean-Charles Marchiani est tout sauf un scandale. Fait du prince certes, mais  légitime et honorable. Rien à voir avec l'ancien président Jacques Chirac se laissant aller à tirer malencontreusement d'affaire Guy Drut.

Je me demande s'il ne serait pas nécessaire, non pour répondre aux critiques socialistes guère pertinentes sur ce plan mais pour éclairer la société, de dire tout ce qui a nourri et justifié la démarche présidentielle. On comprendrait aisément alors pourquoi Jean-Charles Marchiani, héros hier, méritait d'être chanceux aujourd'hui.

 

Jamais le dimanche !

J'ai honte, je suis incurablement passéiste. Traditionnel. En tout cas pour le dimanche.
Il paraît qu'un compromis a été trouvé sur le plan politique. Pour son incidence sur l'emploi et l'économie, l'ouverture des magasins le dimanche suscite interrogations, controverses et débats contradictoires. Le parti socialiste est hostile à un telle mesure et l'UMP au contraire fait signer une pétition par ceux qui y sont favorables. Il y aurait déjà 16000 signatures. Je n'ai rien à dire sur ce registre.
Il n'empêche que j'éprouve un malaise. Que ce soit ce gouvernement, cette famille politique, cette philosophie de l'Etat et de la vie en société qui proposent un tel bouleversement me perturbe. Je sais bien qu'aujourd'hui on pense et on sent volontiers à fronts renversés. André Santini estime  la culture générale inutile pour certains concours et recrutements. Plus de classement à la sortie de l'ENA. Les meilleurs ne choisiront plus, ils seront choisis. Pourquoi  pas ?
Mais pour le dimanche ? Cette halte, cette rémission, ce merveilleux jour de religion ou pas. Cette douceur de vivre, soudain, et ce repos comme une parenthèse magique. Pas de magasins justement, du commerce mais seulement celui des corps, des esprits et des coeurs, autre chose dans nos têtes. Du gratuit, de l'affection, de la famille. On se vide le corps de la semaine et de ses obligations.  De la nécessité d'être moderne. De consommer sept jours sur sept. On se prend même à rêver. Ce serait vraiment un choc de civilisation. Insensiblement on nous ferait entrer dans une société qui abandonnerait sa part de belle inutilité au profit d'une efficacité suspecte à force de n'être jamais oubliée.
Pardon de ne pas comprendre que ce soit la droite qui veuille casser le rite, ranger le dimanche dans la catégorie des jours industrieux, instiller dans la tête des citoyens que la seule ambition légitime d'une vie, c'est de se ruer vers la marchandise et de dépenser. C'est la seule apparemment puisque c'est la seule qu'il convient de ne jamais cesser. C'est la seule puisqu'un gouvernement veut, à toute force et avec une conviction jamais lassée, persuader une société qui n'y pensait pas, qui avait d'autres joies et soucis,  de l'inscrire comme une obsession dans ses finalités.
C'est un bout de nous qui se déchirera. Des enfants qui pleureront parce que leurs parents travailleront. Les cloches des églises au milieu des supermarchés. Plus rien qui nous laissera croire que nous sommes un peu plus que nous-mêmes.

Prendre le dimanche, nous voler une certaine idée du dimanche, ce n'est même pas être moderne, c'est arracher à aujourd'hui le passé, l'oasis dont il avait besoin pour être supportable.

Je ne signerai pas la pétition. 

 

Personne à jeter pour Obama

Barack Obama, à partir du 20 janvier 2009, choisira une ligne directrice pour sa politique intérieure comme pour pour sa stratégie internationale. Il ne pourra pas se permettre d'opérer une synthèse qui conduirait son pays à l'immobilisme. Il devra opérer des choix qui privilégieront ou excluront.

Si j'évoque, pour la politique, ces contraintes et ces exigences, c'est qu'à l'évidence celles-ci ne s'appliquent pas aux phénomènes de société et que sur ce plan le président Obama use d'une démarche très originale qui me semble révélatrice d'un état d'esprit aux antipodes du nôtre.

C'est Le Monde qui nous informe sur une anecdote de peu de portée apparente mais à mon sens signifiante. Barack Obama a demandé à Rick Warren de prononcer l'invocation religieuse au matin de son investiture. Ce dernier, pasteur très conservateur, est attaqué par les associations américaines homosexuelles et notamment la plus importante, Human Rights Campaign, pour avoir qualifié le mariage gay "d'équivalent moral du mariage entre frères et soeurs" et soutenu le référendum populaire interdisant l'union entre personnes de même sexe en Californie. Le président Obama s'est vu reprocher d'avoir invité une telle personnalité.

J'imagine ce qui se serait passé en France si l'un de nos responsables politiques, oublieux du "socialement correct", avait procédé de la sorte. S'il avait convié, pour une célébration marquante, un homme ou une femme mis au ban par nos agissants groupes de pression gays et lesbiens. Le malheureux se serait immédiatement ravisé, excusé et remis dans le droit chemin des apôtres de la diversité uniforme.

Aux Etats-Unis, interpellé, le président Obama, après avoir rappelé son soutien à la cause de l'égalité des gays et des lesbiennes américaines, ne s'est pas autrement démonté. Il a souligné que le "rassemblement" était capital "même si nous ne sommes pas d'accord sur certaines questions de société. Les festivités de l'ouverture vont présenter un éventail de points de vue et c'est ça, la magie de l'Amérique...". Un autre pasteur, Joseph Lowery, défenseur des droits civiques et en opposition avec Rick Warren, interviendra d'ailleurs également le jour de l'investiture, a précisé le président Obama.

Je ne peux m'empêcher d'admirer profondément une telle ouverture d'esprit, une conception aussi libre et adulte de la vie sociale et du pluralisme intellectuel. Au lieu d'estimer comme chez nous que "la table rase" est le seul système qui vaille, que seules doivent être mises en évidence les idées et les pratiques convenables selon les critères prétendument progressistes, Barack Obama, au nom de l'unité de son pays, préfère en respecter la véritable diversité en invitant le même jour un pasteur que n'aiment pas les homosexuels et un autre que sans doute ils adorent. On n'exclut pas par conviction et par idéologie. On rassemble au contraire par philosophie. Un président ne s'appartient pas. Il est le creuset au sein duquel devraient pouvoir coexister toutes les familles politiques et intellectuelles. En France, cela reviendrait à fuir les clivages et les antagonismes en faisant participer à une même manifestation Christian Vanneste et Jean-Luc Romero. Jusqu'à maintenant nous n'avons eu que les diktats scandaleux du second à l'encontre du premier. Chez nous, l'union est un mot et le goût de la division une réalité. On se délecte à chasser ceux qui n'épousent pas la bonne cause qu'on a distinguée. La volupté, c'est de décréter le Bien et le Mal - aucune cohabitation possible entre le paradis et l'enfer. Les Américains, sous une égide éclairée, n'ont pas peur de laisser la liberté choisir.

Enfin, qu'on ne vienne pas prétendre qu'il s'agirait d'un manque de courage de Barack Obama. La capacité d'assumer toutes les tendances d'un pays est le signe d'une force et d'une maturité, les discriminer la preuve d'une fragilité et d'une impuissance. Sur la peine de mort, même si sa position a été occultée par ses amis français de gauche, le président Obama a montré à quel point il se souciait peu de l'humanisme dominant quand il y allait de ses convictions profondes.

Je ne sais ce que Barack Obama nous offrira sur le plan de l'action politique. Mais à l'évidence pour l'instant il n'est pas un politique ordinaire, un homme sans qualités.  

Les Goncourt sont devenus fous

J'avais l'intention de traiter du scandale de ces professeurs qui prônant la désobéissance civile décident de ne plus appliquer les lois de la République. Et leur seule sanction est une retenue sur salaire  (Le Parisien) ! Ainsi, dans notre société, des maîtres, qui devraient être des modèles de civisme, de rectitude et de neutralité, peuvent se vanter d'une dissidence qui vient, quoi qu'on prétende, altérer le pacte démocratique en laissant croire que la France ne laisse pas d'autre choix à ses fonctionnaires que l'indignité ou la rébellion. C'est lamentable et honteux ! Cela ne risque pas de s'éteindre avec le retrait politique récent !

Si j'ai abandonné cette indignation en route, c'est que j'ai fini de lire le roman qui a obtenu le prix Goncourt cette année et, si j'ose dire, c'est un désastre qui mobilise  encore plus dans l'instant. Le livre a pour titre "Syngué sabour" et son auteur se nomme Atiq Rahimi. Pourquoi pas ? Mais pour le reste, qu'il est mauvais !

Comment un choix aussi inepte a-t-il pu germer dans la tête des Académiciens Goncourt ? Pour priver les grands éditeurs du prix et donner l'impression d'une équité artistique, fallait-il vraiment aller distinguer cette succession de pages au style ridicule, médiocre et grotesque dans ses ornements, ses répétitions et ses afféteries ? La pauvreté du langage s'alliant à la préciosité des tournures, la sécheresse décharnée du récit à la puérilité des scènes, l'artificiel au pompeux - tout cela en 154 pages -, on s'interroge. Aucun autre roman n'était-il disponible ? Est-encore un effet du "littérairement correct" qui contraint les esprits les plus fins à plier sous le joug de la bienséance ethnique ? Est-il obligatoire, pour obtenir un triomphe de nos jours, d'être titulaire d'un patronyme qui, fleurant bon l'exotisme, fait croire à ceux qui le privilégient qu'ils luttent d'abord contre le racisme ? Pour la vraie littérature, on verra après !

Qui donc a osé promouvoir ce texte publié pourtant chez P.O.L., un excellent éditeur qui ne méritait pas de perdre son crédit avec une aussi lamentable victoire ? Comment se remettre d'un prix Goncourt pareil ? Atiq Rahimi est sans doute infiniment sympathique mais il a complètement raté ce livre et pourtant il gagne contre les autres romanciers en lice !

Quelques exemples, pour notre déplaisir : "Une. Elle attend. Deux. Elle s'arrête. Le flacon est vide. Elle s'en va.....Tout le monde se terre. Se tait. Et attend.....De nouveau, le silence. De nouveau, l'immobilité. Que des souffles. Longs. Et lents....La femme expire. L'homme inspire...etc ". J'ai beaucoup d'autres "perles" du même genre. Il y aurait de quoi rire tellement c'est caricatural.

Les Académiciens Goncourt ont-ils lu le roman ou l'ont-ils primé seulement en raison du  nom de son auteur et à cause de son vide même, persuadés ainsi qu'on ne pourrait pas les taxer d'élitisme ?

Céline n'a pas eu le prix Goncourt. Atiq Rahimi l'a eu. Cherchez l'erreur.