Karl Marx définissait la religion comme étant notamment "le coeur d'un monde sans coeur".
Je me demande si, pour le paraphraser, certains films français ne sont pas "le coeur d'un pays sans coeur".
Il ne s'agit en aucun cas de s'interroger sur la qualité de ces oeuvres qui, leur immense succès l'a démontré ou le démontre, ont dépassé le champ cinématographique pour devenir des représentations idéales, douces à regarder d'une France se contemplant rêveusement sur l'écran. Pas plus, en effet, "Bienvenue chez les Ch'tis" qu'"Intouchables" ne sont des chefs d'oeuvre mais peu importe puisqu'ils ne sont pas jugés par des yeux et une intelligence critiques mais par des sensibilités qui s'émeuvent devant ce qu'elles pourraient être, ce qu'elles devraient éprouver.
François Cluzet joue le rôle d'un handicapé totalement dépendant et comme le spectateur se penche sur lui avec compassion et tendresse, quand les infirmes de la vie réelle ne suscitent la plupart du temps qu'un apitoiement abstrait et aucune véritable solidarité, même quand on décide d'en faire une grande cause nationale ! Je n'incrimine pas que les autres, je suis comme eux (Le Monde, Le Figaro, le Parisien, 20 minutes, nouvelobs.com, Marianne 2).
Omar Sy, formidable acteur de couleur, chasse, parce que c'est du cinéma, le regard indifférent, gêné ou hostile que dans le quotidien un racisme banal peut jeter sur les noirs, les arabes, les étrangers. On s'adore d'être capable de s'enthousiasmer pour ce jeune homme qui aide François Cluzet avec énergie et drôlerie. On adhère à ces péripéties qui nous montrent le chemin mais nous laissent libres demain de demeurer dans notre existence ordinaire. On s'y croit presque mais on sait bien que c'est trop beau pour être vrai.
Les bons sentiments ne sont pas contradictoires avec une littérature digne de ce nom pas plus qu'ils n'interdisent des films superbes. Il suffit d'aller voir, pour s'en convaincre, "La couleur des sentiments". "Intouchables" ne lésine pas sur le coeur et cette débauche émotionnelle touche d'autant plus que le personnage de l'auxiliaire est un faux cynique et qu'une histoire authentique a fourni la trame de cette comédie qui mêle très habilement gravité rapide et humour incongru. Cette fraternité qui, au fil du temps et du secours que l'un apporte à l'autre, se crée entre deux êtres que tout aurait dû séparer est aussi ce qui fait envie. Tout ce qu'on n'est pas, qu'on ne vit pas, qu'on n'accepte pas nous est offert dans un film magique qui fait de nous ce que nous rêvons d'être. L'illusion nous transporte, la fiction nous dépayse. Nous sortons de nous-mêmes.
La France, durant un peu plus d'une heure trente, adore un noir, un handicapé et l'humanité qui les réunit. C'est doux et faux comme un rêve, un miracle.
Puis le pays se réveille.
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