Les initiatives récentes du procureur général près la Cour de cassation Jean-Louis Nadal dans l'affaire Woerth/Bettencourt ont été unanimement saluées. Saisi par un courrier de Corinne Lepage, il a demandé que lui soient transmis, pour examen, les pièces, les procès-verbaux et les rapports aussi bien de nature pénale que fiscale. Je doute que la procédure devant la cour de justice de la République passionne nos concitoyens mais la démarche de Jean-Louis Nadal est apparue comme la possibilité d'y voir clair, peut-être, enfin. Alors que ce qui domine depuis plusieurs semaines relève plus d'un désordre institutionnel et procédural -avec notamment les enquêtes parallèles du siège et du parquet à Nanterre - que d'une justice libre et sereine, la simple intervention du procureur général a suffi pour redonner un peu d'espoir, tant le sentiment d'errer sans gouvernail était déprimant.
Qu'Eric Woerth vive, pour lui-même, sa psychologie et son équilibre, le harcèlement quasi quotidien dont il est l'objet comme une "lapidation médiatique", rien de plus compréhensible. Et ce ne sont pas les ovations obligatoires des jeunes UMP qui seront susceptibles d'apaiser son stress ! Toutefois, - et raisonnant de la sorte, je prétends ne pas porter atteinte à sa présomption d'innocence dont j'aimerais qu'elle soit aussi farouchement défendue pour tous les soupçonnés -, je voudrais attirer l'attention sur un point paradoxal qui n'est pas assez mis en lumière. Cette "lapidation médiatique" selon le ministre, en tout cas cette inlassable quête médiatique pour de moins sévères que lui, sont incontestables. Mais, à y regarder de près, elles ne sont que la conséquence sinon d'un effacement du moins d'une retenue judiciaire. Je ne peux pas soutenir que la vérité judiciaire aurait interdit le harcèlement médiatique puisque précisément la première aurait été à rechercher par le biais d'un dispositif offrant toutes garanties pour l'élucidation des faits et la définition des responsabilités. On répliquera qu'il y a des enquêtes, que la police est sur les dents, que la présidente du tribunal correctionnel de Nanterre continue de jouer son jeu mais comment se fait-il alors que pourtant on n'ait pas cette certitude rassurante d'une justice qui marche et avance ? Des actes sont accomplis quotidiennement mais cependant rien ne semble bouger vraiment. L'activité existe mais le surplace domine. C'est à cause de cet immobilisme profond que le "harcèlement médiatique" semble être la seule réponse possible alors que dans une démocratie valable il serait réduit à néant par l'ouverture, depuis longtemps, d'un espace judiciaire digne de ce nom.
Le Premier ministre que j'ai beaucoup apprécié sur France Inter a tort tout de même, me semble-t-il, lorsqu'il défend la réputation d'Eric Woerth en soulignant que le droit a tranché. C'est au contraire parce qu'on ne lui a pas permis de se développer et d'être le seul maître que la polémique sur Eric Woerth, ses agissements, leur bonne foi ou leur qualification pénale ne cesse pas et, dans le débat public, dégrade l'image d'un homme qu'une instruction aurait peut-être sauvegardée. On refuse l'ouverture d'une instruction en espérant un gain politique. Mais le gain politique aurait été, à un certain moment, d'avoir la sagesse de lâcher la bride judiciaire. Le Pouvoir aurait eu tout intérêt à modifier ses habitudes. La justice peut n'être pas toujours une ennemie mais une chance. Il est sans doute trop tard.
Le procureur Courroye, dans un entretien très éclairant à Paris Match, a théorisé son comportement judiciaire. C'est la première fois qu'il ne se contente pas de déclarer qu'il s'adaptera à la réalité et aux éléments de l'enquête - ce qui est du réalisme et aurait pu laisser un peu d'optimisme aux partisans de la saisine d'un juge d'instruction puisque nous sommes encore dans un système inquisitorial - mais qu'il conceptualise son refus d'ouvrir une information. Il explique que la procédure d'instruction ne lui semble utile qu'en matière criminelle, où elle est obligatoire, et pour le placement en détention provisoire. Pour tout le reste qui est considérable - les investigations complexes et durables à diligenter sur le plan national et au-delà -, il considère donc, à bien le lire, que seule l'enquête de police sous l'autorité du procureur est fiable. C'est retirer à l'instruction l'essentiel de ce qui devrait au contraire la mobiliser. Pour le bonheur de tenir une procédure d'enquête sous sa main avec sa seule responsabilité pour décider de son issue, pour satisfaire un Pouvoir qui ne déteste rien tant que les possibles échappées d'un magistrat du siège effectivement indépendant, le procureur Courroye semble s'être résolu définitivement à se priver d'une avancée qui aurait comblé le judiciaire et, je le répète, aidé le politique. Cette abstention entêtée, quelle que soit sa théorisation de la part d'un grand professionnel, nourrit de plus en plus le soupçon, et légitime Jean-Louis Nadal comme possible Zorro judiciaire. On veut savoir et pour savoir il faut se donner les moyens de vraiment chercher.
Cette lapidation médiatique qui accable et que déplore Eric Woerth, on aurait pu s'en dispenser et donc épargner sa victime : il aurait suffi d'emblée de centraliser ce qui est épars et de libérer, pour une efficiente recherche de la vérité sur tous les plans "sensibles", les forces judiciaires aujourd'hui encore trop peu exploitées. La justice ne s'use que si l'on ne s'en sert pas.
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