Le titre de ce billet m'est venu immédiatement. "Les désarrois de l'élève Toerless", admirable roman de Robert Musil, annonçait avec une lucidité de visionnaire le nazisme et les terrifiants bouleversements que celui-ci allait engendrer. D'où vient le carnage accompli par l'élève Kretschmer, de quoi est-il le prélude, le signe ? A cause de quels désarrois quinze personnes ont-elles été victimes de cet assassin de 17 ans à Winnenden, en Allemagne ?
Tim Kretschmer avait obtenu médiocrement son diplôme en 2008 et depuis quelques mois suivait une formation complémentaire de "commercial". Chaque jour, il s'adonnait au tir sportif avec son père qui disposait chez lui de la bagatelle de 18 armes à feu (Le Parisien, Le Monde). C'est tout ? Evidemment non. Surnommé "le looser" par ses camarades, il venait d'être abandonné par sa petite amie, si on en croit Le Figaro. Sur France 2, on a appris que la justice allemande pourrait demander des comptes à son père qui a manqué de prudence à l'égard d'un fils qu'il savait très perturbé sur le plan psychologique. Avec ces seules notations, on commence déjà à percevoir l'obscurité dans cet être, la difficulté de vivre, le sentiment d'étrangeté, la douleur et l'envie de la solitude, la maladresse et l'absence de grâce là où les jeunes gens de son âge montraient sans doute une insolente aisance, un goût du bonheur offensant. J'imagine Tim Kretschmer des mois, des semaines avant le massacre. L'ordinaire des jours, les rites immuables, les activités à la fois sérieuses et ludiques, la passion des jeux vidéos violents, l'illusion de s'ancrer, de s'insérer dans le cours de l'existence mais de savoir au fond de soi qu'on n'y arrive pas, qu'on est perdu : un jeune destin à la dérive sur une eau apparemment tranquille, des démons assoupis, une nuit qui laisse un peu de place au jour. Il y a encore de la lumière. Tim ne se cogne pas totalement à lui.
Mais la détresse monte. Il a besoin de la dire, de l'avouer, de la clamer. A mon sens, aucune vanité dans ses aveux sur le web, aucune envie de gloire, aucune forfanterie mais l'affirmation simple et nue qu'il est arrivé au bout, qu'il n'en peut plus, que le monde est trop moche et les autres trop hostiles. Que la vie est devenue un immense et triste rébus qu'il n'a plus la force de déchiffrer. Il est égaré et n'a pas le courage de retrouver son chemin. Il se laisse aller. "J'ai des armes ici ; demain matin j'irai à mon ancienne école. J'en ai assez, tous se moquent de moi, j'en ai assez de cette vie qui n'a pas de sens". Derrière ces mots, comme il est facile de deviner, d'entendre l'appel au secours, de voir la main qui se tend, le visage dans l'attente et les cruautés à venir! C'est comme si Tim nous laissait encore une petite chance de nous sauver en le sauvant, lui. Mais qui, de l'autre côté, du bon côté de l'existence, peut avoir l'oreille assez fine, l'esprit assez vif et le coeur assez sensible pour discerner les sanglots, la folie, la fascination du naufrage, la mort proche de beaucoup d'autres ? Ironie du sort: ce lugubre avertissement sur le web serait un faux.Les crimes commis ne rendaient pas absurde cette posture en amont.
Le véritable mystère réside dans le passage, dans le lien entre le mal de vivre et le désir de faire mourir. Pourquoi ce malaise existentiel, cette déréliction juvénile, cette démarche si mal assurée sur les chemins de la réalité ont-ils absolument besoin du massacre ? Pourquoi cette infinie faiblesse intime doit-elle s'appuyer sur cette horrible force criminelle pour se donner l'apparence d'une victoire ? Pourquoi tant de sang, tant de froideur pour compenser un tel exil intérieur, une effervescence si douloureuse et secrète ?
Il y a, probablement, ces jeux vidéos qui, lassés de mimer la guerre, les destructions et les meurtres, désirent sortir d'eux-mêmes pour non seulement observer les vrais, à l'air libre, mais les créer, ajouter aux tragédies fictives les tragédies trop vraies. A la mort festive et électronique la mort sale, répétitive et incompréhensible. Il est fini le temps où le réel imposait sa loi au divertissement. Maintenant, le féroce et le sauvage ludiques imposent leur loi à la vie. Je ne doute pas qu'au moins pour partie, Tim Kretschmer ait éprouvé cette frénésie, pour faire se rejoindre l'imaginaire et l'objectif, les fantasmes et les choses, les illusions et le concret, de mettre de force les premiers dans les seconds - comme si la réconciliation pouvait en découler pour lui-même.
Plus profondément, cette perversion absolue conduisant à inventer un sens à sa vie en abolissant celle des autres ne vient-elle pas d'un monde qui, partout, dans sa quotidienneté la plus banale comme dans ses pages les plus officielles, ne sait plus offrir des repères clairs, des frontières nettes et des signaux fiables ? Dans un univers largement déboussolé, je vois mal où pourrait tenter de s'accrocher une bouée de sauvetage. Mais la mort industrielle des autres - quinze en trois endroits différents, comme à la parade, lui-même étant dans une tenue de guerrier - ne mêle-t-elle pas le culte de la violence, la dilution de la morale, l'apitoiement sur soi, le mépris d'autrui et un jeu de massacre ? Comme si, aujourd'hui, pour cet être malade - mais combien comme lui ont sévi, et de plus en plus, aux Etats-Unis ou ailleurs - il n'y avait pas de remède pour soi si n'étaient pas embarquées dans la même apocalypse les personnes haïssables qui vous ont connu au collège ou qui ont croisé malheureusement votre route.
Il y a les désarrois de l'élève Kretschmer. Le paroxysme criminel qu'ils ont entraîné. Son suicide ou sa mort du fait de la police. Un monde de fous, en vérité. J'ai peur que ces épisodes inouïs soient moins une terrifiante exception qu'une leçon épouvantable. Il y a un peu de nous, de notre société en Kretschmer. Prenons garde à demain.
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