L'opposition judiciaire s'amplifie. De plus en plus de tribunaux sont atteints par un mouvement de contestation que la Justice n'a jamais connu (Le Parisien, Le Monde, nouvelobs.com).
Ce qui frappe le magistrat - et, en dépit de ce qu'a affirmé Jack Lang sur FR3, je suis, nous sommes dans notre rôle en nous mêlant de ce qui nous regarde -, c'est le sentiment d'une autarcie politique. Le corps judiciaire est moins que jamais atone et aphone mais le pouvoir, semble-t-il, demeure sourd. On a l'impression que cette volonté d'indifférence musclée devient presque la règle pour tout.
Rien n'est grave de ce qui se rapporte à la moralité publique, à la déontologie de l'Etat et des gouvernants. Tout cela serait dérisoire par rapport aux problèmes importants que la France doit affronter. L'éthique et ses préoccupations constituent une perte de temps même si apparemment le président semble vouloir redonner vie au concept de la République irréprochable, proclamé mais exsangue depuis 2007.
En dépit de ce qui advient dans la France judiciaire et qui manifeste un mécontentement bien au-delà de l'affaire Tony Meilhon, pour l'instant nous n'avons droit qu'à des critiques dont certaines sont absurdes parce qu'elles émanent notamment de personnalités qui n'ont aucune leçon à nous donner. Je pense notamment à la charge saumâtre d'un Patrick Balkany. Les reproches qui nous sont faits reflètent à la fois une ignorance et une arrogance. Mélange dévastateur.
Je reviendrai sur le silence assourdissant du garde des Sceaux.
Plus surprenante est l'attitude de quelques esprits à l'UMP dont on aurait pu attendre autre chose qu'un soutien sans faille au président de la République et à ses propos. Par exemple, comment ne pas s'étonner qu'un Jean-François Copé, qui ne manquait pas la moindre occasion de se distinguer de Nicolas Sarkozy, colle absolument aux propos présidentiels depuis qu'il a remplacé Xavier Bertrand comme secrétaire général de l'UMP et, en particulier, dénonce sans nuance le comportement des magistrats ?
Le Premier ministre a choisi la "ligne" dure du président à ma grande stupéfaction, parce que beaucoup espéraient de sa part compréhension et apaisement et que l'utilisation de l'adjectif "excessive", qui renvoie à une possible justification d'une riposte qui aurait été modérée, concède trop peu à ce qu'on souhaitait de sa part.
Cette hostilité à l'encontre de la magistrature n'est pas sans conséquence car elle aboutit à une table rase, à la suppression de relais possibles et à laisser face à face une majorité de magistrats "écoeurés" et un Pouvoir campé sur ses positions. Or il est évident que cette explosion qui durera au moins jusqu'au 10 février ne pourra pas être résolue par un changement et des mesures de faible portée.
Il ne faut pas oublier non plus qu'au fil de cette effervescence collective, des projets négatifs continuent de voir leur réalisation accélérée. Ainsi pour les jurés dans les tribunaux correctionnels. Alors que le garde des Sceaux avait évoqué un premier examen au mois de juillet, le président de la République désire le dépôt du projet de loi au Parlement dès le mois de mai. Plus il y a matière à discussion, voire à suppression, plus on fonce ! L'ambiguïté de ce qui est préparé à bride abattue, qui est inséparable d'une réduction dangereuse des jurés en cour d'assises (France Soir) et d'une croyance fausse en une plus grande sévérité des citoyens en matière correctionnelle est mise en exergue par un ministre qui estimant valider cette réforme en révèle en réalité le vice (Le Figaro). Il déclare que "puisque la justice est rendue au nom du peuple français, il faut qu'elle soit rendue en présence du peuple français". C'est dénaturer une délégation en action et en complicité. Le peuple ne contrôlera plus, il ne sera plus l'instance plurielle et contrastée au nom de laquelle, pour les délits, nous requérons et jugeons mais celui participant à une oeuvre judiciaire où techniquement, financièrement, intellectuellement sa présence sera non seulement inutile mais risquée. On rendra le citoyen solidaire de pratiques au lieu que son emprise pèse sur elles de l'extérieur, de manière plus efficace.
Pourquoi a-t-on des ministres de la Justice accomplissant seulement les missions fragmentaires qui leur ont été commandées -Rachida Dati - ou se taisant et s'effaçant : Michèle Alliot-Marie hier et Michel Mercier aujourd'hui ? Le président fait-il si peur à ceux qui ont l'honneur d'administrer la Justice ? Pourquoi Michel Mercier se vit-il d'abord comme ministre de Nicolas Sarkozy - avec l'inconditionnalité lassante qui va avec - plutôt que comme ministre des magistrats, ce qui semblerait devoir être sa préoccupation essentielle (JDD.fr) ?
On en arrive à une telle attente d'un discours fort et équilibré que certains seraient prêts à toutes les audaces, même celles d'une ouverture renouvelée mais en l'occurrence impossible. J'entends André Vallini depuis plusieurs jours. Socialiste, il ferait un excellent garde des Sceaux sous toutes les latitudes politiques. Parce que l'idéologie ne primerait pas mais le caractère.
Sur France Inter, un débat entre Jean-Paul Garraud et André Vallini ce matin. Jean-Paul Garraud, vaillant et actif soldat de la cause sarkozyste, mais avec une argumentation limitée précisément par son souci prioritaire de défendre cette cause coûte que coûte. André Vallini mêlant une sérénité de bon aloi à une opposition ferme à la politique pénale du président et à sa manière de traiter les magistrats.
A aucun moment, on n'a eu la nostalgie de Michel Mercier. Je crains qu'à force de ne pas l'entendre, les magistrats l'oublient.
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