Il arrive que la vie soit bienveillante et confirme par exemple les intuitions positives et favorables qu'une personnalité a suscitées en vous. Laurent Delahousse, depuis qu'il officie en fin de semaine au journal de France 2, m'est toujours apparu, dans cette compétition inévitable, comme le meilleur. J'ai été heureux de l'entendre, à la table gustative d'Alessandra Sublet, et ce long entretien n'a pas altéré, bien au contraire, la perception que je me faisais de lui. Classe, simplicité, intelligence, volonté de comprendre, aptitude à douter, gentillesse, que demander de plus ?
A vrai dire, je n'ai pas quitté Laurent Delahousse puisqu'il a présenté, dans "Un jour, un destin", une émission sur Nicolas Sarkozy et sa conquête du pouvoir, du 29 avril 1983 - il est élu maire de Neuilly - au 6 mai 2007 - il est élu président de la République.
Quel parcours !
Pour qui se passionne pour la politique et dévore quotidiennement ce qui en traite, écoute et regarde ce qui la concerne, rien d'apparemment neuf ni de bouleversant dans l'approche.
Il est vrai qu'à un an d'une échéance capitale, Nicolas Sarkozy est à l'honneur sur le plan médiatique et éditorial : il se trouve au centre des curiosités et des analyses. Difficile donc de faire preuve d'originalité quand tout est su et qu'il reste juste un peu de place pour l'interprétation. Pourtant, l'excellent livre de Nicolas Domenach et Maurice Szafran, "Off", parvient à sortir du lot en offrant de la relation entre Nicolas Sarkozy et les auteurs journalistes, une vision qui éclaire l'un et les autres. Franz-Olivier Giesbert, dans "M. Le Président", rapporte des propos de Nicolas Sarkozy tenus en sa présence durant plusieurs années. Certains constituent une tentative d'élucidation très stimulante du futur président par lui-même. Giesbert, en revanche, est parfois convenu dans le portrait qu'il dresse et je lui trouve une étrange naïveté quand il surestime les métamorphoses susceptibles de naître d'une culture ingurgitée (Marianne2). Ses jugements, peu lucides sur Rama Yade et d'une condescendance guère clairvoyante sur Nathalie Kosciusko-Morizet, ne brillent pas toujours par leur pertinence, qu'un ton volontiers acide n'implique pas forcément.
Aussi, si on attendait beaucoup de "Un jour, un destin", on risquait d'être déçu. Il me semble que techniquement le montage de l'émission faisant intervenir brièvement commentateurs et des journalistes condamnés à proférer des banalités, pouvait être revu. Il y a un hiatus entre les poncifs d'un côté - les scènes parlant d'elles-mêmes - et la force indiscutable de beaucoup d'images et de représentations.
Il n'empêche. Ces limites n'étaient pas graves et n'ont pas fait disparaître le choc de deux séquences fondamentales, le 29 avril 1983 et le 6 mai 2007, ni atténué l'enseignement civique que l'on pouvait en tirer.
Le 29 avril, c'est le Rubicon de Nicolas Sarkozy, le jour où il brûle ses vaisseaux. Que ses manoeuvres pour aider Charles Pasqua puis pour l'écarter échouent, qu'il ne soit pas élu maire, et ç'aurait pu être sinon la fin d'une carrière politique du moins un brutal coup d'arrêt du destin. On aurait qualifié ce jeune homme de talentueux, d'ambitieux mais de trop pressé et peut-être de léger. On n'avait jamais vu l'atmosphère, l'effervescence lors du vote, le comptage des bulletins à haute voix, l'attitude de Nicolas Sarkozy si jeune mais déterminé, oscillant, le visage faussement impassible, entre la peur de perdre et l'espoir de la conquête, de la première marche. Nicolas Sarkozy élu allant, dans son premier mouvement de maire, embrasser Charles Pasqua pour mieux étouffer le risque d'une inimitié persistante ! Du grand art, du suspense, de la volonté, de la conviction, du calcul : c'était vraiment l'an 1 de la meilleure face du sarkozysme !
Le 6 mai 2007, Nicolas Sarkozy - 24 ans après son initial coup d'éclat - est élu président de la République avec 53% des voix. C'est le plus grand, le plus beau jour de sa vie politique. C'est le triomphe d'un homme qui n'a cessé de vouloir atteindre ce but, conquérir ce pouvoir. Ce devrait être à la fois un intense moment de libération - il peut déposer le fardeau de l'ambition puisqu'il est parvenu au faîte après avoir assumé une campagne présidentielle sans faillir, avec une intimité fragilisée- et une puissante exigence de responsabilité - c'est à lui de montrer maintenant ce qu'il sait faire, ce qu'il a promis d'accomplir, c'est à lui d'inventer l'avenir en se colletant avec le réel puisqu'il a affirmé qu'il était le meilleur et qu'on l'a cru.
Ce triomphe, dans ses tréfonds, est amer. Cécilia est absente, lui crée plus que des soucis, de l'angoisse. Ne pas pouvoir partager cette apothéose avec l'être qu'on aime et qui vous a assisté, conseillé, influencé, détourné du pire et guidé vers le meilleur, c'est comme avoir fait tout ce chemin pour rien. La joie en surface mais le désespoir au coeur. Le sourire sur le visage mais dans les yeux la nostalgie des temps heureux et la peur de demain. La personne, qui avant même le peuple français, devait venir couronner Nicolas Sarkozy, ce jour-là, ce soir-là, a décidé de lui faire mal, de l'abandonner en demeurant dans leur appartement quand lui piaffe d'impatience et de tristesse mêlées. Un seul être vous manque et tout n'est pas dépeuplé mais banalisé.
On apprend, et c'est décisif, tous les détails sur la réception du Fouquet's. Cécilia Sarkozy avait prévu une réception avec des relations et amis choisis par elle, d'autres écartés expressément à son initiative. Cette fête devait constituer une bonne surprise pour le président. Celui-ci ne devait y faire qu'un passage très rapide avant de rejoindre, avec son épouse, la foule rassemblée place de la Concorde. Car il n'était pas concevable que Nicolas Sarkozy, avec son sens politique, ne comprenne pas, sauf à y être contraint, l'indécence qu'il y aurait à festoyer avec la richesse avant de dialoguer avec la démocratie. Le peuple attend mais Nicolas Sarkozy continue, lui, d'attendre Cécilia.
Mais elle ne vient pas. A tel point que ce court moment qui ne devait pas dépasser une demi-heure va durer deux heures et qu'il faudra l'insistance efficace d'Isabelle Balkany pour qu'enfin Cécilia le rejoigne au Fouquet's et qu'ils partent ensemble pour la Concorde. Mais quel gâchis, quel malentendu, quelle déception pour tous !
Nicolas Sarkozy traîne comme un boulet depuis 2007, sur le plan de son image personnelle, cette réception du Fouquet's qui à l'évidence, pour sa scandaleuse longueur, ne lui est absolument pas imputable. Il s'agit tout au plus d'une vulgarité qui lui a été imposée et a un caractère passionnel. Il ne peut pas rejoindre la Concorde sans Cécilia alors que toute la journée ses belles-filles et ses fils l'ont accompagné. Le yacht de Bolloré, ensuite, est une indécence mais inscrite dans le même registre de l'âme, de la mésentente possible et de l'espoir amoureux. On peut discuter cette psychologie intime de la part d'un homme fraîchement élu président mais elles est émouvante, touchante. Et il n'a jamais dit la vérité, qui l'aurait exonéré, sur ces épisodes choquants pour ses électeurs. Ceux-ci auraient admis le désarroi alors qu'ils ont soupçonné de la désinvolture et du dédain.
Plus gravement, je me demande si cette attente éperdue, angoissée, de Cécilia, avec celle-ci si clairement en état de malaise lors du discours devant la foule, n'a pas seulement détruit la magie de cette victoire mais porté atteinte, au-delà d'elle-même, à l'équilibre et à la sérénité des années à venir. Est-il offensant de se demander si les manifestations parfois si peu présidentielles du caractère et de la personnalité de Nicolas Sarkozy n'ont pas résulté de cette blessure profonde du 6 mai ? Une forme de pouvoir aigre et presque méprisant directement relié à cette insatisfaction originelle ? Une exaspération rentrée mais sortie à petit feu ?
Je ne doute pas, pour ma part, qu'avec son épouse ayant voté le 6 mai, toujours présente à ses côtés et lui permettant de goûter avec leur saveur infinie le bonheur et la gloire, l'avenir n'aurait pas mis en lumière le même Nicolas Sarkozy, quels qu'aient pu être par ailleurs ses choix amoureux.
On ne se remet pas d'une Cécilia qui vient trop tard, trop mal.
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