28 juillet 2010 dans Livres, Médias, Société | Lien permanent | Commentaires (74) | TrackBack (0)
Tags Technorati: Jean-Jacques Goldman, Patria o muerte de Dominique Perrut, Pierre Goldman
On a tous les droits pour les titres et Arthur Rimbaud est une étoile, un mythe, une fulgurance qui résiste à tout. Dans sa jeunesse follement créatrice, lui-même n'était pas à une bêtise près !
Né en 1854 dans les Ardennes, il est mort à Marseille en 1891. On n'avait de lui qu'un portrait, celui de Carjat : Rimbaud est âgé de 17 ans et porte sur son visage l'insolence de son génie et, aussi, le génie de l'insolence. Verlaine est presque symboliquement caché dans l'ombre, prêt à subir le pire et le meilleur de ce garnement miraculeux.
17 ans, et puis plus rien ! La littérature abandonnée, rejetée, niée pour toutes sortes de commerces, la solitude, le désert, l'enfouissement dans une autre vie même pas endurée comme un sacrifice ou une ascèse mais une existence ordinaire, poétique à force de banalités assumées, venant prendre naturellement la relève des moments inouïs qui continuent à faire rêver les esprits et frémir les sensibilités.
17 ans ! Mais il y a deux ans, dans une petite brocante, a été découverte puis achetée une photographie de groupe jaunie, prise sur la terrasse de l'Hôtel de l'Univers à Aden, au Yémen. On est dans les années 1880. Il y a sept personnes, cinq sont assises et deux se tiennent debout derrière les premières. Il n'y a qu'une femme à l'extrême droite. Un homme est assis à côté d'elle. C'est Rimbaud. "Cheveux tombant en triangle sur le front, lèvres épaisses, larges narines, bouche entrouverte, les yeux fixés intensément sur l'objectif " (Le Monde). Il est âgé d'environ trente ans. Commerçant, aventurier au Yemen, c'est son destin d'alors (Le Parisien, Le Figaro).
Le bouleversement qu'on éprouve à tenter de percer les mystères de ce visage où une légère moustache accuse encore davantage la bouche et le menton, est à la mesure de ce qui a été jeté dans nos têtes par ce jeune homme qui usait de l'écrit comme d'une foudre, ce copain fraternel, cet amoureux des voyelles et des couleurs, cette incandescence erratique qui, comme un bateau ivre, se laissait glisser le long du morne en espérant d'incroyables aurores. Ceux qui ont sué sang et eau sur les textes de Rimbaud me comprendront. Cette obscurité mais jamais précieuse ni inutile. Cette puissance, cette sensualité quand il "embrassait l'aube d'été", ces "Illuminations" qui éclairaient et, on ne sait pourquoi, laissaient pressentir que derrière notre quotidienneté il n'y avait qu'à puiser pour devenir riches et singuliers.
Ce visage, on pourrait passer des heures à le scruter. On aimerait tellement rentrer à l'intérieur pour être au fait de ses idées du moment, de ses songes, de ses nostalgies. Y a-t-il dans ce regard tendu et direct encore des fragments des apothéoses et des dérives somptueusement précoces d'hier, ou déjà le pressentiment d'une mort qui surviendra à tente-sept ans ? Peut-être n'y a-t-il rien, au contraire, que la volonté cultivée de faire le vide, de se plonger dans le cours des jours et dans l'ennui désiré d'une destinée ayant réussi à ramener le formidable créateur au rang de son prochain le plus banal ? Etre comme les autres, ce défi relevé, serait-ce la cause de cette gravité sereine qui transfigure ce visage ? En tout cas, cet homme assis ne regarde pas la femme assise à sa gauche. Il se tient certes dans le groupe mais ne s'y trouve pas. Il a fui, il continue de fuir. Une histoire se déroule en lui dont il est le seul témoin, une mélancolie, la certitude du "dur métier de vivre" l'emplissent quand il ne quitte pas des yeux l'objectif. Il n'est décidément pas comme les autres.
Ou bien écrit-on sur son visage notre propre interrogation ? Rimbaud ne peut pas avoir totalement déserté Rimbaud. Il faut forcément qu'il y ait quelque chose permettant de suivre à la trace le génie, des traces d'hier dans aujourd'hui ? Une étincelle ne peut pas s'échapper comme cela, d'un coup, par caprice, ce serait trop triste, trop absurde.
Avant sa mort, on disposera de quatre autoportraits esquissant une silhouette. Rien de précis. La fin ayant déjà dévoré l'être rongé par la maladie. Marseille et son port. Le bateau ivre enfin à quai. La fulgurance à l'ancrage. Les yeux se fermeront sur une énigme. Un gâchis ou un triomphe ?
Ce visage de trente ans offre une clé mais laquelle ?
19 avril 2010 dans Actualité, Livres, Société | Lien permanent | Commentaires (51) | TrackBack (0)
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Ce n'est pas de la paresse. J'ai eu envie de m'abriter sous l'aile de Régis Debray parce qu'il fait partie des rares esprits qui pensent, parlent et écrivent pour vous, pour tous. Il y a souvent du superfétatoire à exprimer un point de vue quand déjà il a été remarquablement exposé par un autre. Ce pourrait être, à la limite, la ruine des blogs mais heureusement la réalité ne contraint pas trop souvent à cette modestie !
Lire l'interview de Régis Debray à propos de sa préface pour "Les grands discours de guerre de Charles de Gaulle" chez Perrin est un bonheur intellectuel (Le Journal du Dimanche, sous la signature toujours remarquable de Marie-Laure Delorme). Dominique de Villepin, au Grand Jury RTL-Le Figaro-LCI, affirme y avoir trouvé une leçon du gaullisme qui serait le rassemblement. Chacun fera son miel à sa manière. En tout cas, quand la profondeur du fond s'allie à la maîtrise de la forme et à la vivacité du regard, cela donne des résultats époustouflants pour n'importe quel lecteur de bonne foi. J'ajoute qu'il n'y a rien dans la personnalité de Régis Debray qui puisse non pas ne pas déplaire - trop de caractère au contraire pour emporter une adhésion générale ! - mais empêcher un accord des esprits et une concordance des idées. L'un et l'autre, à la lecture de ses réponses, viennent comme une évidence.
Tout serait à citer mais deux de ses réflexions et jugements me paraissent mériter un sort particulier.
On lui demande quel regard il porte sur la politique d'aujourd'hui et il offre cette fulgurance caustique mais si lucide : "On peut prendre parti pour s'amuser. Mais prendre feu et flamme ? La politique a décroché de l'Histoire. C'est le rendez-vous des médiocres. Ceux qui rêvent d'une voiture avec chauffeur". C'est dur, c'est vrai, c'est triste. Dénonciation trop générale sans doute mais qui ramasse en peu de mots la crise, l'absence de légitimité, la banalisation du destin collectif et, surtout, un sentiment d'accablement comme si plus rien n'était à tenter parce que tout serait irrémédiablement voué à l'échec. Il y a un doute crépusculaire, vindicatif ou découragé, qui vient altérer engagements, promesses et actions.
Enfin, et à mon sens encore plus décisive, cette assertion : "La dignité du politique et l'imparfait du subjonctif font naufrage de concert, main dans la main". Le langage de la politique et la politique du langage liés pour le meilleur et pour le pire. Aujourd'hui, pour le pire. La dignité réside en effet aussi bien dans les mots qu'on prononce, le style que dans les comportements, les tactiques et les orientations. Ayant oublié l'imparfait du subjonctif, on s'est condamné à un monde politique imparfait. La décontraction obligatoire a chassé le grave et l'important. Clairement, ce n'est pas un progrès.
Régis Debray n'est pas un "décliniste" obsessionnel. Il constate. Je crains que ces grandes voix soient fatalement réduites au désert. Trop justes, elles font trop mal.
Je me sens bien sous son aile.
On n'a cessé, ces derniers temps, d'aller de polémiques en polémiques, qui toutes peu ou prou concernaient la liberté d'expression, sa nécessité et ses éventuelles limites. Stéphane Guillon, Eric Zemmour, Jean-Luc Mélenchon, Claude Allègre et la pétition de quatre cents scientifiques contre lui (Le Monde), ont mis en ébullition le monde médiatique et celui des blogueurs. Non pas que chacune de ces situations soit comparable et équivalente la légitimité de chacun à parler ou à répliquer. Mais, de fait, on a l'impression que mêlées dans un même bain démocratique, ces joutes se ressemblaient.
Pendant qu'elles nous occupaient, des censures étaient édictées en douce. La forêt cachait l'arbre.
Au Petit Palais, Yves Saint Laurent est à l'honneur grâce à l'exposition paraît-il magnifique qui lui est consacrée par le musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris. Elle durera jusqu'au 29 août et son succès est déjà considérable (L'Express.fr).
Cependant, alors que la liberté de création devrait y être célébrée, la librairie du musée, gérée par la Réunion des musées nationaux (RMN) dont j'ai connu l'inflexible et orgueilleuse compétence quand j'étais conseiller du président Monory au Sénat, refuse de vendre durant l'exposition la biographie de Saint Laurent par Marie-Dominique Lelièvre sous ce titre, "Saint Laurent, mauvais garçon". Le livre a déplu à Pierre Bergé et comme l'admet avec une franchise brutale le porte-parole de ce dernier, "on n'avait pas envie de voir ce livre ici, c'est tout" (Le Parisien). Teresa Cremisi, PDG de Flammarion, est scandalisée, la RMN se réfugie dans un silence prudent, avalisant ainsi une censure discutable, et les visiteurs se voient privés d'une excellente et singulière biographie.
Etonnante attitude de la part de Pierre Bergé. Forte personnalité, influente, suscitant autant la crainte que l'admiration, disposant avec sa fortune d'un formidable pouvoir, Pierre Bergé n'a jamais hésité à parler vrai, que ce soit à propos du Téléthon ou de l'attitude en général des homosexuels. La liberté d'expression qu'il s'octroie est pleine et entière et la provocation, loin de l'effrayer, le stimule plutôt, assuré qu'il est de pouvoir tout se permettre, notamment négliger l'opinion et la contestation d'autrui pour n'avoir à se préoccuper que de soi. Cette puissance, si elle conduit à une forme d'impérialisme au quotidien, offre surtout l'avantage de décrets d'autorité qui n'ont jamais à être justifiés. Ce n'est pas parce que Pierre Bergé est l'être le plus libre qui soit - pour lui, c'est facile - que cette liberté doit s'épandre au bénéfice de tous ! Marie-Dominique Lelièvre et son ouvrage n'ont pas son agrément : on les exclut.
On devine ce qu'il y a derrière cette volonté affichée et qui sera victorieuse jusqu'au bout : il s'agirait de préserver la mémoire d'Yves Saint Laurent et peut-être de sanctionner l'image négative qui serait donnée de Pierre Bergé. Il est clair que celui-ci a toute légitimité pour s'instituer le gardien de l'honneur d'Yves Saint Laurent et en quelque sorte de son intégrité. Je ne doute pas qu'Yves Saint Laurent, en dépit des multiples conflits qui ont jalonné leur vie profondément commune, a dû murmurer plus d'une fois : Pierre est mon Bergé.
Mais pour qui a lu le livre, quelle surprenante erreur d'analyse ! Il est brillant, vif, contrasté, il fait apparaître à la fois un génie et un être tout de déchirures, de déchirements et d'outrances. S'abandonnant sur le tard à tant de dérives, Yves Saint Laurent, au lieu d'être sali par la sympathie critique et le regard lucide de Marie-Dominique Lelièvre, en est grandi et son existence d'or et de boue, de faiblesses et d'incandescences créatrices, de solitude et d'orgueilleuse certitude d'être unique en est exaltée. Rien n'aurait été pire à mon sens - et j'ai été passionné par ce livre parce que je désirais connaître au-delà du génie de la mode la personne singulière et multiple qu'était Yves Saint Laurent - qu'une approche pieuse, conformiste, moins intelligente qu'inconditionnelle de la vie de ce dernier. Que Pierre Bergé de bonne foi ait pu en être affecté, pourquoi pas ? Mais n'aurait-il pas dû songer à tous les autres, à tous ceux qui n'étaient pas lui ?
Le gardien le plus vigilant d'une mémoire est paradoxalement celui qui permet à tous d'y entrer et de découvrir, sans discriminer, de quoi elle est faite et ce qui l'emplit. Il y a quelque chose d'offensant pour l'image d'Yves Saint Laurent dans ce diktat qui ne retient pas un livre parce qu'il ne serait pas conforme.
A la vérité ou à Pierre Bergé ?
03 avril 2010 dans Actualité, Livres, Médias, Société | Lien permanent | Commentaires (44) | TrackBack (0)
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Bret Easton Ellis est heureux de la mort de J.D Salinger. Pour lui, "c'est la fête" (nouvelobs.com,Le Monde, Le Figaro).
Pas pour moi.
Aussi odieux et invisible que soit devenu l'homme qui n'écrivait plus que pour lui depuis tant d'années, l'éblouissement et le charme de L'Attrape-coeurs demeurent comme au premier jour, l'enchantement étrange, délicieusement biscornu, tendrement lunaire des Nouvelles continue de rayonner dans ma tête et aucun, jamais, même chez d'autres écrivains américains, les plus doués pour ce genre d'exercice, n'est parvenu à égaler J.D Salinger. Peut-être seulement la mélancolie douce et amère, ailleurs, en un autre temps, d'un Tchekhov.
Je continue de marcher avec Holden Caulfield et sa soeur Phoebe n'est pas loin. Ses adorables grossièretés résonnent dans mes oreilles et il a mis en moi, pour la vie, sa joyeuse tristesse, son allant incroyablement lucide et frais. L'enfance, grâce à lui, n'est pas une pâte molle et sucrée mais un pays unique. Ses errances nous guident. Il fait partie de notre univers intime. On a envie de réaliser son rêve, de l'aider à "attraper les coeurs dans le seigle".
Merci à J.D Salinger d'avoir créé, il y a si longtemps, pour l'éternité. On n'a pas si souvent ce genre de joie, ce bonheur inaltérable. On doit tout pardonner au vieillard au nom de l'homme de 31 ans qui, en 1951, a inventé, par la sensibilité et le style, une oeuvre plus forte que toutes les désillusions.
31 janvier 2010 dans Actualité, Livres, Société | Lien permanent | Commentaires (14) | TrackBack (0)
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Il y a parfois des surprises heureuses. Par exemple, Bernard-Henri Lévy n'hésitant pas dans un journal italien à prendre la défense de Benoît XVI et de Pie XII (Le Point). Ce qui crée la richesse intellectuelle, c'est l'écart entre ce qu'on présume d'un esprit et l'expression libre et imprévisible de celui-ci.
Au moins, avec Claude Lanzmann, on est en personnage de connaissance, comme il y a des territoires familiers et inaltérables ! On sait que rien de ce qui se rapportera à l'extermination des juifs par le nazisme, sous quelque forme que ce soit, documentaire ou artistique, ne trouvera grâce à ses yeux. Shoah, son oeuvre fleuve, l'a constitué comme le propriétaire de l'Holocauste. Il semble qu'il serait le seul à avoir eu le droit d'en parler et d'en faire parler les survivants. Personne d'autre apparemment ne peut s'approcher de cette tragédie unique sans être sur-le-champ renvoyé à son ignorance ou à sa légèreté. Spielberg, avec l'inoubliable Liste de Schindler, a subi ses foudres. Maintenant c'est Yannick Haenel parce que celui-ci a eu l'immense tort d'écrire un grand livre : "Jan Karski", et que cette merveille de sensibilité et d'intelligence, de respect et de dévotion vraie a été plébiscitée par de nombreux lecteurs enthousiastes. Son roman, comble de l'offense, a obtenu le prix Interallié (Le Monde, Marianne et Le Monde). Trop de succès, trop d'impudence. Intrusion inadmissible en pays exclusivement lanzmannien !
J'ai hésité. Claude Lanzmann est un monstre sacré. Il a bénéficié, après la publication de ses souvenirs, "Le lièvre de Patagonie", d'un concert inouï de louanges médiatiques et déjà je n'avais pas osé, moi misérable lecteur ordinaire, faire part de mon opinion dans un billet. Je ne discute pas le style mais le contentement de soi à la longue insupportable qui dégrade beaucoup de pages. Surtout, j'ai éprouvé un très vif ennui devant les interminables relations par Lanzmann de ses exploits en Israël et ailleurs, de la préparation de son film Shoah et des multiples événements ayant, selon lui, rendu sa vie passionnante. Il y a des épisodes qui n'en finissent pas et ils ne deviennent pas attractifs du seul fait que Claude Lanzmann les a habités. Pour être franc, les seuls passages qui m'ont intéressé vraiment sont ceux où il fait notamment apparaître Sartre, Simone de Beauvoir, Camus et Koestler. Ce sont les seuls aussi où il essaie de se déprendre de lui-même, tout en ayant de très belles pages sur sa liaison et son compagnonnage avec de Beauvoir.
Qu'il ait bénéficié d'une telle unanimité - à mon sens elle révèle plus la peur qu'inspire sa personnalité impressionnante et composée d'Histoire qu'une authentique admiration pour l'ouvrage dont je doute qu'il ait été lu intégralement par beaucoup - ne justifie pas cette diatribe à l'encontre de Yannick Haenel. Il n'a pas tous les droits parce que tous les suffrages lui seraient d'emblée acquis.
Dans son roman, Haenel, dans une première partie, évoque Karski tel qu'il est présenté et se présente dans Shoah. Dans une deuxième partie, il décrit son existence incroyable faite de dangers et de hasards, de courage et de maîtrise de soi, il narre des péripéties défiant l'imagination la plus débridée mais pourtant vraies, il écrit un roman d'aventures tragiques. On se prend à rêver dans l'horreur et à espérer que Jan Karski soit indestructible. S'il était fictif, j'entends les critiques professionnels criant à l'invraisemblance !
Dans la dernière partie, Haenel invente un monologue de Karski qui mêle des interrogations philosophiques, une réflexion sur l'Histoire et l'Holocauste avec un regard sur sa propre destinée. Il paraît que, sur le plan historique, Haenel aurait tort de prêter à son héros des propos accablant les Etats-Unis et exonérant la Pologne. Si Lanzmann l'affirme, s'en indigne, considère que c'est un péché mortel pour un roman, il a sans doute raison. Il est le dépositaire de ce qu'il faut faire ou non, taire ou non, condamner ou sanctifier. Hors de lui point de salut dans la mise en scène, fragmentaire ou collective, de cet enfer, qui lui revient d'autorité. Puisque Haenel s'est égaré avec son invention, son imagination est scandaleuse et le lecteur qui y trouve du plaisir s'égare lui-même.
Comment énoncer cela élégamment sans désobliger la statue vivante du Commandeur ? Pour ma part, j'ose cette intolérable banalité. De cette controverse historique je n'ai cure puisque ce livre est composé de vérité mais aussi de songes et que sa force est de rendre palpable l'infini malheur et admirables l'énergie de vivre et la solidarité et désespérantes les rencontres manquées entre le cours du destin et ce qui aurait pu et dû le détourner de sa terrible issue. Mais dans le bonheur de la littérature.
Yannick Haenel n'a rien à se faire pardonner.
24 janvier 2010 dans Actualité, Livres, Médias | Lien permanent | Commentaires (38) | TrackBack (0)
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28 décembre 2009 dans Actualité, Justice, Livres, Société | Lien permanent | Commentaires (79) | TrackBack (0)
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Je n’ai jamais apprécié
la condescendance d’une certaine critique à l’égard d’Anna Gavalda et de ses
livres. Cette idée fausse que les bons sentiments ne font pas de la bonne
littérature a perverti l’esprit de beaucoup, qui se piquent de savoir mieux que
les lecteurs amateurs (au sens étymologique) ce qui devrait ou non convenir à
notre goût et mériter l'admiration de l'élite qu'ils croient incarner. Cette désinvolture qui consiste à très peu parler du livre mais à traiter avec une dérision amusée son auteur m'a toujours choqué.
L’Echappée Gavalda.
26 décembre 2009 dans Livres, Société | Lien permanent | Commentaires (14) | TrackBack (0)
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La ficelle est un peu grosse.
Pour Frédéric Mitterrand, ce serait un "honneur" d'avoir été traité de "pédophile" par Marine Le Pen, dans le récent Mots croisés sur France 2. Et ce serait une "honte" pour Benoît Hamon, porte-parole du parti socialiste, puisque ce dernier s'est dit, lui aussi, choqué par ce ministre qu'il a qualifié de "consommateur". Où la honte, chez qui l'honneur ?
La ficelle est trop usée, qui consiste, au lieu de répliquer sur le fond, à jouer de l'indignation éthique et politique comme si on avait davantage légitimité que ses contradicteurs pour le faire. Difficile tout de même d'entraîner Benoît Hamon - qui n'a pas cédé d'un pouce (lefigaro.fr) - dans la même mêlée que Marine Le Pen alors que précisément le premier explique que cette affaire va faire "le lit" du Front national représenté par la seconde (nouvelobs.com, le JDD). Il est des répliques que l'honnêteté intellectuelle devrait interdire.
"La mauvaise vie", livre écrit par Frédéric Mitterrand et publié au mois de mars 2005 par Robert Laffont, raconte dans un chapitre les relations tarifées de l'auteur avec des "garçons", des "gosses" en Thaïlande. Beaucoup trop jeunes, à l'évidence. Il décrit l'excitation qui est la sienne devant cette misère offerte et forcément soumise, cet univers de sexe et d'argent auquel il s'abandonne tout en le trouvant "dégueulasse" et indigne. Il humilie en pleine conscience et s'en trouve bien. Le tourisme sexuel dénoncé en France et ayant été pratiqué là-bas, de la part d'un homme choisi il y a peu comme ministre de la République, cela ne gêne personne ? Je ne suis pas persuadé que sa sincérité - qui la lui a demandée ?- soit à elle seule suffisante pour qu'un grand livre en résulte.
La polémique née ces derniers jours, parce que le "tourisme sexuel" nous est devenu insupportable à cause de notre combat contre la pédophilie et toutes les formes d'exploitation de l'enfance en France et que Frédéric Mitterrand a été nommé ministre de la Culture, me semble tardive. J'ai lu "La mauvaise vie" et j'ai d'emblée perçu ce qu'il y avait de nauséeux à la fois dans le récit et dans l'accueil complaisant qui lui était fait. Les critiques littéraires littéralement énamourées - je pense notamment à celle de Jean-Paul Enthoven - qui ont célébré ce livre m'ont paru plus, dans leur excès, saluer le sulfureux que le talentueux, le transgressif que la qualité de l'écriture. Parfaite illustration de ce "copinage" culturel et médiatique qui sans cesse diffuse ses méfaits en égarant les esprits et en dénaturant les goûts. J'avais été étonné alors par l'absence de la moindre voix discordante comme s'il fallait - j'insiste sur l'obligation - porter aux nues Frédéric Mitterrand. Il y a des devoirs que le snobisme impose et qui apparemment peuvent durer.
Ces aveux sur sa vie intime et asiatique n'auraient pu décevoir que le lecteur et susciter moins d'enthousiasme chez le téléspectateur si soudain, par quelle étrange aberration, même comme second choix, on n'avait pas décidé de le faire entrer au gouvernement. De la France. Gouvernement nommé par le président de la République sur proposition du Premier ministre. Gouvernement qui nous représente, dont les ministres n'auraient aucune légitimité véritable, citoyenne, s'ils étaient par trop déconnectés du sentiment et des tendances populaires. La liberté de démarche et d'expression au sein d'une société, la liberté de comportement à l'étranger pour ce qui regarde ses orientations intimes n'ont rien à voir avec la rigueur et la dignité qui s'attachent nécessairement à l'honneur d'être ministre. Que celui-ci soit hétérosexuel ou homosexuel n'emporte pas la moindre conséquence dès lors que cet état demeure enclos dans la sphère privée et ne vient pas, fût-ce indirectement, affecter la validité d'une politique mise en oeuvre dans tel ou tel secteur. Peut-on soutenir que les abandons asiatiques de Frédéric Mitterrand ne sont pas de nature à affecter si peu que ce soit, proclamés et exposés avec tellement de fausse audace (l'audace, dans ce microcosme, aurait été de les taire), la lutte gouvernementale contre la pédophilie et l'administration de la Culture ? Ou bien faut-il considérer que la Culture, dont on vante les mérites pour mieux l'oublier dans sa quotidienneté, devrait être naturellement destinée à de surprenants responsables, comme si elle-même était condamnée à pactiser avec le saugrenu, le choquant et le trouble ? Je l'aime trop pour ne pas penser qu'elle a droit aussi à des personnalités publiquement irréprochables. Les citoyens, la société dans ses profondeurs comptent-ils donc si peu pour que jamais leur possible perception des choix politiques ne soit prise en considération ? La démocratie c'est précisément, ce devrait être la volonté de répudier la "chasse gardée" pour l'Etat et le tout venant pour le peuple. Celui-ci a le droit de s'émouvoir devant ce qui ne l'ennoblit pas.
Les gazettes, lors de la nomination de Frédéric Mitterrand, ont insinué que l'épouse du président de la République ( j'essaie de me souvenir mais je ne me rappelle pas avoir voté pour elle !) avait glissé à son époux le nom de Frédéric Mitterrand. Pourquoi pas ? Ce qui ne laisse pas de m'étonner, c'est que, ce livre et ce chapitre étant connus, ces pratiques affichées et publiées, on n'a pas songé un instant au hiatus probable et risqué entre la prestigieuse fonction et le comportement délétère. Dire qu'à une certaine époque une simple mise en examen faisait démissionner le ministre et l'image publique pourtant était infiniment moins altérée par cette présomption d'innocence qui demeurait que par les émois pour le moins discutables de Frédéric Mitterrand. Ce qui me stupéfie encore davantage, c'est l'acceptation d'un tel choix par deux personnalités qui, en dehors des disputes politiques, sont respectées pour leur bon sens (le Premier ministre refuse la rétribution de l'absentéisme, par exemple), leur souci du peuple et leur absence de parisianisme. Je n'ai jamais rencontré François Fillon alors qu'à deux reprises j'ai échangé avec Claude Guéant il y a quelques années. Je ne peux pas croire que l'un et l'autre, dans un registre évidemment différent, n'aient pas été troublés par cette affectation ministérielle créant plus de désordre que d'espoir. Ce qui me rassure en revanche sur la validité de mon point de vue, c'est qu'Henri Guaino vole au secours de Frédéric Mitterrand avec l'adjectif "indigne" accolé, il est vrai, à "assez" comme un remords. Piquant de voir ce qualificatif appliquer à ceux qui dénoncent ! Il y a des êtres dont on déplore le silence et d'autres dont la parole, à leur insu, sert la cause qu'ils pourfendent.
Je ne me fais aucune illusion. En dépit de Benoît Hamon, Marine Le Pen servira de repoussoir et Christine Boutin, qui désapprouve aussi, de prétexte. L'UMP, décidément méconnaissable et progressiste en diable, est venue en renfort du ministre. Cette controverse qui n'est pourtant pas dérisoire va s'éteindre, étouffée par cette philosophie ironique et compréhensive, marque de l'identité de notre temps, qui postule qu'il n'y a rien de grave, rien d'interdit et que le gouvernement de la France a le droit de mêler qui il veut en son sein puisque le Pouvoir peut tout. S'il fallait une preuve pour justifier ce pessimisme, il suffirait de voir à quel point les "grands" médias ont été discrets - sauf au journal de France 2 - sur cette affaire et comme le Net, une fois de plus, a été décisif. Marianne 2, notamment, a souligné cette grave carence et pallié les manques. Gérald Andrieu, en expliquant l'indulgence à l'égard de Frédéric Mitterrand par le fait qu'il est "un membre éminent de la caste des mondains parisiens", fait preuve d'une pertinence qu'on souhaiterait davantage partagée.
Frédéric Mitterrand, les critiques légitimes qui lui sont faites, le trouble autour de lui, la certitude que dans l'immense vivier intellectuel et politique français on aurait pu trouver sans aucune difficulté un ministre ordinaire (dans le bon sens du terme) mais qu'on a fui cette opportunité pour provoquer et faire "un coup", tout cela donne envie, et je ne suis sans doute pas le seul citoyen à la désirer, d'une tranquille et sereine banalité. De cette banalité qui manifeste qu'on a dominé l'obsession de surprendre et qu'on a vaincu le risque de la médiocrité. D'un ministre qu'on contredit peut-être mais qu'on ne récuse pas.
Frédéric Mitterrand évoque son "honneur" à bon compte. Il devrait trouver mieux. Car le Front national est vraiment usé à force d'avoir trop servi. Si son honneur de ministre, c'était tout simplement de partir ?
08 octobre 2009 dans Actualité, Livres, Médias, Société | Lien permanent | Commentaires (153) | TrackBack (0)
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Je déteste "les grandes gueules" qui font du bruit sans contenu. Je n'aime pas les satisfaits d'eux-mêmes. Je suis allergique aux procureurs vaniteux - et souvent médiatiquement applaudis - de l'opinion minoritaire ou de la dissidence d'autrui. Je récuse les ignorants qui ont le verbe ou l'écrit d'autant plus haut. Je suis rétif aux personnes qui se croient importantes et nous offrent une permanente représentation d'elles-mêmes. Je suis mal à l'aise avec trop de force apparente, trop de faiblesse dévoilée. En sympathie avec ceux qui doutent et qui écoutent.
Je n'aurais pas écrit cette liste d'hostilités s'il ne s'était agi que d'Eric Woerth scandaleusement hué à la fête de l'Huma par des militants stupides, d'ailleurs même pas communistes, alors que ce ministre avait eu l'élégance et le courage intellectuel de venir débattre dans des circonstances et en un lieu qui ne lui étaient pas naturellement favorables.
Je n'aurais pas non plus choisi ce préambule si je m'en étais tenu à mon envie initiale de faire un sort à un écho paru dans Le Journal du Dimanche. Yves Bertrand, l'ancien patron des Renseignements généraux, qu'on met beaucoup à contribution ces derniers temps, a considéré dans son dernier livre au sujet d'Yvan Colonna : "Je suis de ceux qui pensent que lorsqu'on ne dispose pas de preuves, on acquitte un suspect". Je le remercie pour cette banalité qui ne serait même pas à relever si elle se contentait de nous éclairer sur un principe fondamental de la justice. Mais Yves Bertrand va plus loin et s'égare. Il ne sait rien des preuves dans le dossier d'Yvan Colonna, ne sait rien évidemment de ce qui s'est débattu lors du dernier délibéré en appel mais croit tout de même nécessaire de nous faire part de son sentiment sur l'acquittement dont aurait dû bénéficier Yvan Colonna. Quelle ignorance et quelle outrecuidance ! Les Renseignements généraux le qualifieraient-ils pour être si généreux verbalement ? A l'évidence, il manque d'incertitudes.
Ce qui a été décisif pour mon propos liminaire résulte d'un hasard nocturne. Je désirais connaître le résultat de Monaco contre le PSG quand ma route d'internaute a croisé une vidéo consacrée à un échange entre Eric Zemmour et Samuel Benchetrit dans l'émission animée par Laurent Ruquier le samedi soir (Le Post ).
Un échange, c'est beaucoup dire. Eric Zemmour, que j'ai déjà connu plus en forme, s'était permis d'énoncer qu'il n'y avait pas eu de débat sur la peine de mort en France, ce qui est une évidence si on laisse la discussion parlementaire de côté. A peine avait-il terminé de proférer cette allégation, qui ne méritait rien d'autre que l'écoute, ni excès d'honneur ni excès d'indignité en tout cas, que Samuel Benchetrit faisait mine de sortir de ses gonds, grands gestes à l'appui. Et, fondamental pour la qualité de sa réplique, en deux minutes quelques "fait chier" et "conneries" pour bien montrer à Eric Zemmour l'étendue du mépris dont il l'accablait. Timidement Zemmour tentait de reprendre la main en faisant allusion aux suicides dans les prisons et à la mort omniprésente. Idée singulière mais que Benchetrit ne lui a pas permis de développer, en se payant un succès facile devant un Ruquier ravi, auprès d'une salle toujours aussi robotisée. Ce fut un épisode lamentable.
Entre les grossièretés de Benchetrit, j'ai pu comprendre que celui-ci reprochait à Zemmour d'évoquer la peine de mort alors que celle-ci n'était plus d'actualité. Quelle étrange conception de la vie intellectuelle et sociale ! Magistrat je suis hostile à la peine de mort, je ne l'aurais jamais requise, je suis heureux de son abolition mais je n'aurais jamais l'idée saugrenue de considérer comme hors sujet un citoyen qui m'entretiendrait d'elle, de ses exigences ou de ses peurs. Sans doute n'ai-je jamais traité par le mépris tous ceux qui s'obstinaient à voir dans la mort des condamnés la solution par excellence du crime. Pour des sanguinaires, il y avait beaucoup d'honnêtes gens dont certains arguments n'étaient pas honteux et que je pouvais admettre, en quelque sorte techniquement. Ce qui nous distinguait, c'était, c'est le sursaut éthique absolu, net, non négociable qui rend insupportable, dans une société humaine et civilisée, la mort d'un homme, aurait-il commis le pire.
La réaction de Benchetrit était d'autant plus grotesque dans sa virulence - mais il était clairement en représentation, jouant avec quelle débauche d'effort le rôle d'un petit Savonarole médiatique - que la mort est toujours d'actualité. Celle qui, dans l'angoisse, nous rappelle notre finitude, celle que les meurtriers et les assassins infligent, celle que les accidents causent, celle que les catastrophes multiplient, celle que les suicides font venir à fleur de désespoir. La mort, toujours et partout, comme une obsession hurlée par la réalité. Et il faudrait se boucher l'esprit ! La relation entre les suicides dans les prisons et la peine de mort abolie aurait, pour quelques destinées intimes, certaines psychologies troublées, pu être abordée en effet. Où était la honte ? Rien ne justifiait cette misérable comédie où, par le geste et l'invective, on tentait d'inscrire dans le camp des salauds quelqu'un qu'on n'écoutait pas, qu'on ne laissait pas parler et dont évidemment on triomphait - héros sans adversaire ! Que d'aucuns veuillent "se payer" Eric Zemmour, pourquoi pas s'ils en sont capables ! Mais pas comme cela, dans une joute de bas étage !
Je suis sûr que Samuel Benchetrit a été félicité après. Bien fait pour Zemmour !
Moi, les sûrs d'eux me révulsent.
15 septembre 2009 dans Actualité, Justice, Livres, Médias, Société | Lien permanent | Commentaires (41) | TrackBack (0)
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