Bernard-Henri Lévy en face d'Eric Conan, Nicolas Domenach et Alexis Lacroix, dans Marianne : sept pages d'échanges passionnants et "musclés".
J'ai trop souvent déploré la pusillanimité médiatique pour ne pas me féliciter, presque comme d'une "première", de cet entretien exemplaire grâce à la vigueur, voire la brutalité des questions et à la force, à l'intensité des réponses. Les interrogations n'ont rien esquivé, les répliques n'ont rien éludé.
Combien de fois, lisant ou entendant un dialogue politique, culturel ou sociétal, éprouve-t-on la sensation d'un manque, la conscience d'une superficialité, comme si la personnalité "à la question" était protégée de tout ce qui précisément aurait été de nature à la mettre en péril, en inconfort, comme si le journaliste n'avait eu pour seule ambition que de s'épargner les risques d'une audace, d'une absence de complaisance ou d'un excès de curiosité ! La conséquence en est que demeure un immense vivier au sein duquel, probablement, les médias n'iront plus jamais puiser. Un questionnement inachevé ou médiocre ne se rattrape jamais. Trop souvent, l'impression peut naître que l'objectif du journaliste est très éloigné de l'attente du citoyen. Là où le premier sollicite avec mesure et s'enquiert avec précaution, le second, dont la curiosité n'a pas à se soumettre aux mêmes pudeurs, rêve de lumières qui n'opposeraient pas seulement des pensées tièdes entre elles mais feraient s'affronter les arrière-pensées et les visions personnelles.
Dans Marianne, les trois journalistes, sans langue de bois, en s'efforçant au contraire, avec une sorte de volupté polémique, de briser les codes traditionnels et les prudences obligatoires, ont permis à BHL, qui ne déteste pas être apparemment acculé à partir du moment où son intelligence et sa qualité argumentative lui offrent une ligne de persuasion ou de fuite, de donner le meilleur de lui-même. Loin d'être désorienté par le combat qu'on lui imposait et la mise en cause de ses pratiques aussi bien personnelles que publiques, il s'est en quelque sorte appuyé sur l'élan négatif qui lui était renvoyé pour projeter avec intensité et parfois insolence vers autrui sa conception du monde, ses jugements sans nuance, ses paradoxes et cette oralité brillante dont il est difficile de se déprendre tant elle embellit le fond. Cette pugnacité réciproque n'a pas interdit de réserver sa part au promotionnel décent puisque BHL publiera le 10 février deux nouveaux livres, "Pièces d'identité" (une compilation) et "De la guerre en philosophie." Cette conciliation facile à opérer entre un débat volcanique et stimulant et le fait éditorial rend moins supportables les services à BHL plus classiques, extériorisant un pur souci laudatif et relevant d'un processus où son influence et son pouvoir (Le Figaro, L'Express, Le JDD, Paris Match) apparaissent au moins aussi éclatants que ses aptitudes à la compréhension du monde et au choc des idées.
Une empoignade de cette nature, s'il faut lui chercher un précédent, je ne l'ai connue qu'avec le candidat Sarkozy, provoqué par des journalistes de Libération et attaquant sur le même mode. Un régal politique, un moment infiniment rare dans la bienséance ou les simulacres d'interviews. Il était clair que l'antagonisme n'allait pas se résoudre ensuite par des tapes dans le dos, une familiarité secrète venant contredire l'hostilité ostensible.
Je n'ai pas envie d'examiner la teneur des justifications de BHL devant les critiques qui lui étaient faites mais seulement de souligner à quel point sur certains points il parvient mal , me semble-t-il, à dissocier ce qu'il est et ses causes personnelles de ce qu'on l'invite à aborder objectivement. Plus soucieux de se défendre en feignant d'analyser l'autre que de demeurer en retrait pour mieux apprécier. Lorsqu'il estime "nauséabondes" les attaques sur le côté bling-bling du président Sarkozy, je le trouve bien sévère et un tantinet condescendant. J'ai l'impression alors que sa dénonciation constitue une apologie pour lui-même comme s'il ne supportait plus, chez lui, que l'homme riche et mondain soit décrié au détriment du philosophe et de l'écrivain. Pour le reste, j'avoue que son talent est indéniable qui le constitue comme un formidable avocat de lui-même, de ses choix, de ses parti pris assumés, enfin de sa vision politique et internationale.
Pourquoi ce modèle d'empoignade ne ferait-il pas école en montrant aux médias frileux ou paresseux qu'il y a de la place pour un journalisme revigoré et des personnalités - jusqu'au président de la République et les ministres - acceptant la vérité et la sincérité des échanges plutôt que la comédie peu ou prou qui y préside généralement ? Il y aurait soudain du vent dans les branches de la démocratie !
Et tout le monde serait gagnant.
Dans Marianne, en effet, BHL s'est grandi et les journalistes n'ont pas été défaits.
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