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Le MRAP en procès

Etrange "couverture" médiatique que celle qui a été consacrée à la proposition de réforme du système inquisitoire par le président de la République devant la Cour de cassation ! On n'a pratiquement pu entendre et lire que des opinions favorables au maintien du juge d'instruction, qu'on a mythifié à l'envi. En dehors de Me Herzog sur France 2, d'un article de Georges Fenech dans Le Figaro et des invitations que j'ai dû refuser pour cause d'assises, personne n'a été sollicité ni mis à contribution pour soutenir cette procédure accusatoire à venir, pourtant si facile à expliquer et à justifier. Le record, c'est la suprême ironie du Monde qui en première page s'interroge gravement : régression ou réforme ?, et qui, dans sa page 12, ne fait intervenir que des partisans du système inquisitoire, en oubliant la seconde branche de son alternative qui n'était là en surface que "pour faire équilibré et joli". 

Ce même quotidien, sous la signature de Patricia Jolly, nous fournit une illustration exemplaire de la manière dont le MRAP accomplit sa mission, s'égare dans ce qui ne le regarde pas et parle sans savoir.

Me Karim Achoui a interjeté appel de l'arrêt l'ayant condamné récemment à la peine de sept ans d'emprisonnement. J'ai lu que le procès aurait lieu vraisemblablement en 2010 et je ne doute pas qu'on saura le faire présider par un magistrat apte aux combats qu'on ne manquera pas de lui imposer.

Me Achoui proteste de son innocence et c'est son droit le plus strict. Condamné une première fois mais en attente d'appel, il est toujours présumé innocent. Je parie que s'il est à nouveau sanctionné en 2010, il continuera à adopter la même position en alléguant probablement l'existence d'une erreur judiciaire. Mais on ne peut savoir ce que nous réservera à son sujet l'avenir judiciaire. Qu'il fasse feu de tout bois et défense de tout ce qu'il est susceptible d'utiliser à son bénéfice, rien de plus normal. Innocent, c'est logique. Coupable, ce n'est pas absurde non plus parce qu'il y a une représentation de soi-même qui peut parfois l'emporter sur la certitude de sa culpabilité. On continue à faire comme si on était innocent parce qu'on en a besoin pour soi et pour les autres auxquels on tient.

Mais que vient donc faire le MRAP dans cette galère judiciaire ? Il ne connaît pas l'affaire, les charges et les moyens de défense, sauf si les trois avocats de Me Achoui l'ont, avec impartialité je n'en doute pas, informé. Mouloud Aounit, coprésident du MRAP, dit lui-même qu'il ne dispose d'aucun "élément factuel" pour dénoncer "une condamnation raciste" mais cela ne l'empêche pas, sans vergogne, de considérer que "l'accusation est particulièrement mince" et "la sanction disproportionnée et incompréhensible".

Double méconnaissance. D'abord, que sait véritablement le MRAP du discours et de la force d'argumentation de l'accusation ? Rien probablement. Je suis presque certain que Mouloud Aounit n'a pas assisté aux débats. Ensuite, si Me Achoui est coupable, comment le MRAP ose-t-il prétendre que la peine est "disproportionnée et incompréhensible" ? Je m'interroge : cette association et son coprésident sont-ils vraiment au fait de ce qui était imputé à Me Achoui et le sera à nouveau en 2010 ? Sont-ils si peu soucieux de l'intégrité et de la morale d'un avocat qu'ils puissent négliger la portée d'une telle transgression et juger la peine "disproportionnée" pour ce qui ne serait en somme qu'une peccadille ?

Ainsi, c'est comme cela que le MRAP fonctionne ? Comme cela qu'il choisit ses causes, ses personnes à protéger, ses injustices à dénoncer ? Avec aussi peu de clairvoyance, selon l'humeur du moment, pour emprunter un thème momentanément porteur, celui de Karim Achoui innocent ou trop condamné par une justice forcément partisane, et les jurés avec elle, et les trois jours de délibération tenus pour rien ?

Je comprends mieux pourquoi j'ai toujours éprouvé une sainte horreur devant ces groupes, ces ligues et ces pétitionnaires qui s'indignent d'abord avant de se demander ensuite pourquoi. Je dénonce donc je suis. Je ne sais rien mais je proteste. Il y en a qui justifient leur existence comme cela.

Qu'ils n'en fassent pas trop avant 2010.

 

 

Gilbert Collard : qui perd gagne

Gilbert Collard est un avocat adoré par les médias et dont tout le monde, à commencer par les avocats eux-mêmes, dit du mal.

"Voici", la semaine dernière, lui a consacré un portrait sans complaisance mais honnête, sous la signature de Yann Le Poulichet. Le titre : "Gilbert Collard, l'avocat de la défaite".

On aurait pu s'arrêter là mais Gilbert Collard, dans cette double page dont je me demande si elle l'a meurtri ou flatté, donne sa définition du "grand avocat".

Pour lui, c'est "celui qui accepte de défendre l'individu que tout le monde veut lapider". Je ne suis pas d'accord. Ce qu'il énonce là, c'est tout simplement la passion et la vocation de l'avocat : défendre tout le monde. Et, heureusement, on n'est plus condamné à mort. Donc, aussi difficile que puisse être la mission d'un conseil, elle ne le confronte plus à de l'irréversible.

Gilbert Collard se risque à un paradoxe pour compléter ce que serait encore "le grand avocat" : "Il ne se jauge pas à ses acquittements mais à ses échecs".

Etrange pensée et au fond très confortable. Ainsi, plus l'avocat connaîtrait d'échecs judiciaires, plus il serait remarquable. Combien, qui n'ont pas le talent ni les facilités de Me Collard, accepteraient volontiers de se soumettre à une telle appréciation, à une telle évaluation !

Il est évident, certes,  que l'acquittement aux assises ne dépend pas que de la seule qualité de l'avocat, de sa puissance d'argumentation et de son art de la parole. Il est le résultat étonnant ou prévisible de l'oralité des  débats, de la nature du jury, de la manière de présider, de la médiocrité de l'accusation et de l'intensité équitable du délibéré. L'acquittement peut ainsi ne pas apparaître comme le couronnement exclusif de l'avocat mais tout de même ! De là à soutenir que les défaites signent davantage "le grand avocat" que les victoires, il y a une marge.

 Il y a évidemment des causes qui sont choisies précisément parce que le défenseur ne peut que les perdre ; son unique souci est  alors de donner un baroud d'honneur. Elles sont rassurantes ces affaires qui ne mettent jamais en péril l'opinion flatteuse que l'avocat a de lui-même puisqu'il ne sera jamais jugé à partir d'elles, qui sont impossibles à gagner. Me Vergès n'a pas toujours été étranger à ces démarches qui permettent de concilier l'honneur de la défense à tout prix et la tranquillité d'une pratique épargnée par le feu de la critique. A condition qu'on ne promette pas monts et merveilles, faute de quoi la montagne accouchant forcément d'une souris, l'avocat se ridiculisera.

En dehors de ces rares situations désespérées, le "grand avocat", ce n'est pas celui qui perd mais celui qui gagne. Il est des victoires qui, pour le citoyen, pour le magistrat, ont un parfum de scandale et suscitent l'indignation, même si elles sont décrétées par des délibérés insoupçonnables ; mais il n'empêche que l'avocat qui s'en prévaut a le droit de le faire. Il ne s'agit évidemment pas, pour le professionnel digne de ce nom, de porter "ses" acquittements comme autant de scalps mais, avocat, je me féliciterais plus de mes succès que de mes échecs. Ou bien faut-il considérer que Me Collard théorise ses déconfitures, selon l'observation profonde de Marcel Proust pour qui "les idées sont les succédanés des chagrins" ?

Je ne désire pas me mêler de la vie du barreau, de ses lumières et de ses ombres. Mais, après avoir lu cette définition incongrue du "grand avocat" par Me Collard, je me suis demandé si, entre confrères, elle ne constituait pas une pierre maligne jetée dans le jardin de Me Dupont Moretti dont la réputation est justement fondée sur les nombreux acquittements qu'il a obtenus et dont il est fier.

Imaginons le pire. Demain, j'ai besoin d'un "grand" avocat. Je n'hésite pas une seconde. Je préfère tenter l'acquittement avec Me Dupont Moretti que risquer l'échec avec Me Collard.

Vive la Présidente !

L'année 2009 commence formidablement bien pour Isabelle Huppert.

Elle est promue Officier dans l'Ordre de la Légion d'honneur. Ce qui est étonnant, c'est qu'elle le mérite par son talent, son intelligence et sa classe.

Elle va présider le jury du festival de Cannes au mois de mai. Enfin, un choix qui n'est pas absurde ou orienté. J'espère qu'on ne se rattrapera pas avec les membres du jury, je crains le pire !

L'actrice s'est déclarée "enthousiaste" et heureuse de s'ouvrir "aux nouvelles idées du monde" ( site du Nouvel Obs ). Pourquoi pas ? Même si j'attends plus d'elle. Je ne doute pas qu'elle ne s'arrêtera pas à ce conformisme qui fait du "nouveau" le critère dominant.

Puis-je très modestement me permettre, dans le désordre, de lui donner quelques conseils en ma seule qualité de passionné de cinéma et de contempteur inlassable du snobisme artistique.

Pour un film, l'ennui qu'il suscite est une tare, non une qualité. Quand le temps passe trop lentement et qu'il y a des bâillements, aucune hésitation possible : oeuvre à écarter.

Le plaisir du spectateur n'est pas une honte.

Le rire n'est pas un scandale.

Le succès prévisible constitue plutôt une chance qu'une malédiction.

Les bons sentiments, même s'ils ne font, paraît-il, jamais de la "bonne" littérature peuvent faire de l'excellent cinéma. Qu'on ne les range pas au rayon des accessoires !

Se méfier des réalisateurs qui croient être aussi des scénaristes, des raconteurs d'histoires et des penseurs : les créateurs avec un grand C, dignes de ce nom, sont infiniment rares. Ce qui tue souvent une oeuvre, c'est la vanité de celui ou de celle qui l'a "conçue".

Ne pas oublier que le monteur est un professionnel indispensable. Il faut savoir couper. Tant de films sont trop longs, manquent de rythme, s'égarent dans des rebondissements qui ne démontrent pas la richesse de l'imagination mais sa pauvreté et s'enlisent dans des fins interminables. La graisse est plus à craindre que la sécheresse.

Le sujet du film, ce n'est pas le film. La technique est un moyen, pas une fin.

Laisser la politique à sa place me semble un impératif prioritaire, surtout à une époque où le partisan et l'idéologique prétendent tenir lieu de génie artistique. La grande oeuvre politique est précisément celle dans les veines de laquelle l'engagement coule si subtilement, avec un tel souci de l'universel qu'il devient une force, un élan, un plus. Beaucoup de mauvais nous infligent leur prétendue vision du monde - objectif à la portée de tout le monde - au lieu de tenter de réaliser de vrais films, ce qui est l'apanage de quelques-uns seulement.

Une sélection, un jury, c'est fait pour choisir et donc exclure. Avec lucidité et sans démagogie. Les ex aequo qui sont destinés à complaire à tous et à laisser croire que les membres du jury ont une belle âme généreuse, c'est devenu une mode. Le comble du ridicule.

Ces recommandations, Isabelle Huppert, seule artiste avec Meryl Streep à n'avoir jamais proféré une bêtise dans les nombreux entretiens qu'elle a accordés aux médias, n'en a pas besoin. Mais qu'elle prenne garde "aux nouvelles idées du monde". J'ai de la tendresse, au contraire, pour les idées vieilles comme le monde, les sentiments usés parce que tant de regards et d'émotions les ont effleurés, touchés. L'incongru, le bizarre ne sont pas des bouées de sauvetage pour la nullité. Rien n'est ordinaire pour l'artiste véritable. Il pose l'esprit, le coeur et la main sur le monde et celui-ci se transfigure.

Isabelle Huppert, j'en suis sûr, ne nous décevra pas. 

Dieudonné au Zénith

Le 26 décembre, au Zénith, Dieudonné a fait fort, très fort.

Je n'ai pas voué, depuis quelques années, Dieudonné aux gémonies contrairement à tant d'autres pour qui il était devenu un pestiféré. Je me suis réjoui de ses succès judiciaires et je n'ai jamais tourné en dérision ses combats qui, tous, de l'esclavage, cette grande cause douloureuse, au conflit israélo-palestinien, avaient trait à la défense fanatique de la liberté d'expression. Certains  de ses propos sulfureux avaient été poursuivis mais, en les justifiant, il continuait dans la même veine. Derrière le bateleur, il y avait le militant. Rien de ce qu'il accomplissait et proférait ne laissait indifférent.

J'avais été frappé, lors d'une émission de Frédéric Taddéï consacrée aux humoristes, par le fait que les présents - Romain Bouteille, Rolin, Alévêque, Bruno Gaccio, etc -, en face de Dieudonné, ne mégotaient pas son importance et rendaient hommage à sa manière d'assumer les défis sur les thèmes les plus sensibles qui soient. En tout cas, nulle défiance et nul rejet de leur part.

Dieudonné, au Zénith, devant 5000 spectateurs dont Jean-Marie Le Pen et son épouse, des adhérents du Front National, Kémi Séba, Robert Faurisson, ancien maître de conférence à l'Université de Lyon 2, négationniste convaincu et déjà condamné à ce titre et, aussi, Julien Lepers, a donné son spectacle : J'ai fait l' con.

Il a fait ovationner Faurisson, l'a embrassé et c'est l'un de ses techniciens déguisé en déporté juif qui a remis à ce dernier "le prix de l'infréquentabilité et de l'insolence". Faurisson lui signalant que "ce soir, tu es vraiment en train de faire le con", Dieudonné M'Bala M'Bala répliquait que "votre présence ici et notre poignée de main sont déjà un scandale en soi ", en ajoutant : "Déconnons et désobéissons le plus vite possible".

Les médias - notamment le Parisien et le Journal du Dimanche, les sites du Nouvel Observateur, du Figaro et du Post - ont traité ce "dérapage" sans le minimiser. Le JDD rapportait cette explication de Dieudonné : "Pas d'accord avec toutes les thèses développées par le négationniste mais pour moi c'est la liberté d'expression qui compte".

La ministre de la Culture, Christine Albanel, comme il se doit se déclarait "consternée" et dénonçait une atteinte à la mémoire.

Je voudrais déjà éliminer des éléments qui n'ont rien à voir avec le fond de cette polémique. On a le droit d'aimer les spectacles de Dieudonné. Il est libre de choisir Le Pen comme parrain de sa fille. Il est libre d'avoir Le Pen pour ami. Certains, dont je suis, n'ont pas forcément pour habitude de faire dépendre l'amitié de la qualité morale et idéologique du partenaire. On peut détester les idées ou les absurdités de quelqu'un sans avoir à s'excuser si on le choisit pour ami superficiel ou intime. J'ai toujours trouvé scandaleux le procès fait à François Mitterrand au sujet de Bousquet. Les ressorts du coeur et de l'esprit ne passent pas obligatoirement par l'éthique et une page noire peut ne pas faire oublier les autres.

Pourquoi à la suite de cette représentation éprouve-t-on tout de même un vrai malaise ?

Pour vouloir défendre la liberté d'expression d'un négationniste, que la mauvaise loi Gayssot permet de poursuivre, faut-il entonner un péan en faveur de celui-ci et le placer sur un pavois qui offense sûrement sans mieux préserver le principe ? Doit-on, parce qu'en effet, de nos jours, le négationnisme est "l'opinion la plus infréquentable et la plus insolente", en tout cas la plus monstrueusement stupide, offrir à Faurisson une éclatante lumière dont il semble lui-même avoir été gêné ? Notre ferveur démocratique pour la liberté d'expression doit-elle dépasser ce qu'une sauvegarde, même extrême, de celle-ci appellerait ? A l'évidence, non.

Cette illustration scandaleuse est aggravée par la confrontation entre Faurisson, qui reçoit le prix, et le technicien, faux déporté juif qui le lui remet. Il n'est même plus question, dans cette relation choquante qui pousse jusqu'au délire les élucubrations d'un esprit dissident, du problème de la liberté mais de l'aptitude à la décence. Faurisson ne suffisant pas, on dévaste encore plus la mémoire, on agrandit la plaie avec cette pantalonnade ridiculisant la tragédie en la ravalant au rang d'une Cérémonie des César ! Devant l'incrédule, on présente un homme simulant un déporté. C'est pour rire. Mais, alors, ce n'est plus la censure qui est la cible mais la souffrance et la mort. Et Dieudonné nous devient, soudain, étranger.

Si je n'avais pas longtemps suivi avec sympathie le parcours intellectuel et judiciaire de Dieudonné avec ses pépites, ses courages et ses provocations, je ne serais pas inquiet pour lui comme je le suis aujourd'hui. Il me semble qu'il a franchi une frontière, une ligne jaune, moins celle qui sépare une liberté erratique d'une liberté honorable que celle qui déconnecte totalement un tempérament, une personnalité de la cause estimable qu'il a pu défendre. Dieudonné "fonctionne" en roue libre, poussé par les orages et les paradoxes de son propre être, plus désireux de "déconner", de provoquer que de se battre comme son intelligence, dans tel ou tel débat, savait si bien le faire en argumentant. Dieudonné ne sait plus s'arrêter et il est en train de faire perdre à la cause de la liberté tout le bénéfice qu'à sa manière il lui avait apporté. Il s'amuse, certes, mais c'est une dérive. Il choque mais c'est une faute. Il n'est plus maître d'une mécanique humaine qui a quitté le terrain de la conviction pour celui de la pulsion instinctive, irréfléchie et presque suicidaire de soi. La vie intellectuelle devient une immense plaisanterie. Une esthétique du pied de nez. Il y a du Vergès dans cet homme-là.

Ce qui me navre, c'est que dans un monde aussi étroitement verrouillé par le totalitarisme du Bien, j'aurais pu comprendre à la rigueur les pires débordements protestataires pour casser le savoir-penser et le savoir-dire. Mais, par cette péripétie, Dieudonné s'enferme, ne nous rejoint pas. Cette démarche autarcique est d'autant plus absurde en l'occurrence qu'aucune qualification pénale n'est applicable à cette péripétie, en dépit de l'enquête qu'évidemment, de manière symbolique, le Parquet de Paris a ordonnée - on ne sait jamais et cela fait bien ! - et conformément à l'avis juridique plein de mesure et de bon sens donné par Serge Klarsfeld.

Il n'est plus d'aucune utilité pour la liberté. Il a brûlé toutes ses cartouches. Au zénith, pour le pire.

 

  

Personne à jeter pour Obama

Barack Obama, à partir du 20 janvier 2009, choisira une ligne directrice pour sa politique intérieure comme pour pour sa stratégie internationale. Il ne pourra pas se permettre d'opérer une synthèse qui conduirait son pays à l'immobilisme. Il devra opérer des choix qui privilégieront ou excluront.

Si j'évoque, pour la politique, ces contraintes et ces exigences, c'est qu'à l'évidence celles-ci ne s'appliquent pas aux phénomènes de société et que sur ce plan le président Obama use d'une démarche très originale qui me semble révélatrice d'un état d'esprit aux antipodes du nôtre.

C'est Le Monde qui nous informe sur une anecdote de peu de portée apparente mais à mon sens signifiante. Barack Obama a demandé à Rick Warren de prononcer l'invocation religieuse au matin de son investiture. Ce dernier, pasteur très conservateur, est attaqué par les associations américaines homosexuelles et notamment la plus importante, Human Rights Campaign, pour avoir qualifié le mariage gay "d'équivalent moral du mariage entre frères et soeurs" et soutenu le référendum populaire interdisant l'union entre personnes de même sexe en Californie. Le président Obama s'est vu reprocher d'avoir invité une telle personnalité.

J'imagine ce qui se serait passé en France si l'un de nos responsables politiques, oublieux du "socialement correct", avait procédé de la sorte. S'il avait convié, pour une célébration marquante, un homme ou une femme mis au ban par nos agissants groupes de pression gays et lesbiens. Le malheureux se serait immédiatement ravisé, excusé et remis dans le droit chemin des apôtres de la diversité uniforme.

Aux Etats-Unis, interpellé, le président Obama, après avoir rappelé son soutien à la cause de l'égalité des gays et des lesbiennes américaines, ne s'est pas autrement démonté. Il a souligné que le "rassemblement" était capital "même si nous ne sommes pas d'accord sur certaines questions de société. Les festivités de l'ouverture vont présenter un éventail de points de vue et c'est ça, la magie de l'Amérique...". Un autre pasteur, Joseph Lowery, défenseur des droits civiques et en opposition avec Rick Warren, interviendra d'ailleurs également le jour de l'investiture, a précisé le président Obama.

Je ne peux m'empêcher d'admirer profondément une telle ouverture d'esprit, une conception aussi libre et adulte de la vie sociale et du pluralisme intellectuel. Au lieu d'estimer comme chez nous que "la table rase" est le seul système qui vaille, que seules doivent être mises en évidence les idées et les pratiques convenables selon les critères prétendument progressistes, Barack Obama, au nom de l'unité de son pays, préfère en respecter la véritable diversité en invitant le même jour un pasteur que n'aiment pas les homosexuels et un autre que sans doute ils adorent. On n'exclut pas par conviction et par idéologie. On rassemble au contraire par philosophie. Un président ne s'appartient pas. Il est le creuset au sein duquel devraient pouvoir coexister toutes les familles politiques et intellectuelles. En France, cela reviendrait à fuir les clivages et les antagonismes en faisant participer à une même manifestation Christian Vanneste et Jean-Luc Romero. Jusqu'à maintenant nous n'avons eu que les diktats scandaleux du second à l'encontre du premier. Chez nous, l'union est un mot et le goût de la division une réalité. On se délecte à chasser ceux qui n'épousent pas la bonne cause qu'on a distinguée. La volupté, c'est de décréter le Bien et le Mal - aucune cohabitation possible entre le paradis et l'enfer. Les Américains, sous une égide éclairée, n'ont pas peur de laisser la liberté choisir.

Enfin, qu'on ne vienne pas prétendre qu'il s'agirait d'un manque de courage de Barack Obama. La capacité d'assumer toutes les tendances d'un pays est le signe d'une force et d'une maturité, les discriminer la preuve d'une fragilité et d'une impuissance. Sur la peine de mort, même si sa position a été occultée par ses amis français de gauche, le président Obama a montré à quel point il se souciait peu de l'humanisme dominant quand il y allait de ses convictions profondes.

Je ne sais ce que Barack Obama nous offrira sur le plan de l'action politique. Mais à l'évidence pour l'instant il n'est pas un politique ordinaire, un homme sans qualités.  

Un zeste de Ferrara avec du rap !

La cour d'assises de Paris a rendu, dans la nuit du 14 au 15 décembre, son verdict dans l'affaire Ferrara et autres, dont Me Achoui. Il faut se retenir, garder son calme de magistrat et de blogueur devant certains propos d'avocats. Me Francis Szpiner ose dire, complaisamment repris (Le Figaro, Le Monde, le site du Nouvel Observateur notamment), "qu'en France il ne faut être ni avocat ni arabe, on s'en sort mieux". Pas la moindre réaction, pas le plus petit début de réplique. A croire que la justice aime se faire insulter. Ce n'est évidemment pas du bâtonnier que viendra une quelconque semonce puisqu'il a évoqué le sort de Me Achoui, en se plaignant "d'un climat de défiance" durant les débats et en souhaitant sa remise en liberté avant le procès en appel. Solidarité massive, corporatisme dévastateur :  heureusement que les magistrats n'ont pas cette même attitude lorsque l'un des leurs se fait condamner. Mais j'oubliais : pour les avocats, l'avocat est TOUJOURS présumé innocent.

Quel dommage de devoir quitter un tel sujet parce qu'il y aurait trop à dire et que la polémique m'excite trop : donc il convient que je m'en préserve.

Je vais donner de l'importance à de l'insignifiance mais lisant le Parisien j'ai bondi devant la déclaration du rappeur Rohff, bénéficiant d'un article très favorable et soutenant froidement - et c'est en titre - que "les rappeurs écrivent mieux que Molière".

Qu'on écoute de telles âneries, qu'on les laisse passer et qu'on les publie me dépasse. Je sais bien que celles-ci ne font que démontrer l'abaissement de tout, le mélange de la culture avec un genre musical particulier qu'on a le droit d'aimer mais qui "jure" avec le génie de Molière. Bien plus tard, lorsque des historiens de la vie quotidienne se pencheront sur notre société et qu'ils chercheront les traces de ce qu'elle était, nul doute que le rappeur Rohff, dont l'opinion aura été archivée, fournira une clé pour comprendre son esprit et évaluer son degré de maturité.

Parmi mes commentateurs, quelques-uns me reprocheront d'avoir une vision étriquée et me blâmeront de ne pas savoir mesurer à sa juste valeur la modernité de Molière dont le talent était seulement d'avoir préparé le terrain pour les rappeurs.

Le mot de Me Szpiner. Les mots de Rohff. Je n'apprécie ni le premier ni les seconds.

On se moque, on fait de l'esprit ici et là on profère une absurdité.  C'est affligeant. Cela me choque. J'ai tort ? Je suis conservateur ? Oui. Et alors !

Laurel et Hardy sont revenus

Je l'admets volontiers : si Michel Houellebecq a physiquement quelque chose de Laurel, le beau Bernard-Henri Lévy ne ressemble pas au gros Hardy mais on verra que les apparences sont trompeuses. Les deux acteurs comiques mythiques, avec leur antagonisme de façade et le contraste de leurs caractères, se sont réincarnés dans ces deux écrivains qui, au mois d'octobre 2008, ont publié Ennemis Publics chez Flammarion. On était prévenu : ce serait une énorme surprise que la sortie de ce livre avec l'identité de ses auteurs. Ceux-ci ont bénéficié d'une promotion exceptionnelle, indécente, totalement complaisante, sur tous les médias où ils ont continué à jouer le rôle qu'ils s'étaient assigné : le chuchotis lassé de MH et le genre "force qui va" de BHL. Avec ce dernier, d'ailleurs, la représentation n'en finit jamais puisque, récemment encore, Mireille Dumas a contribué à donner du lustre à ce culte. L'étonnant est qu'on se complaise à le favoriser, comme si le narcissisme était devenu une vertu qui méritait d'être sans cesse approuvée et applaudie. J'ai retardé ce billet tant que j'ai pu mais il y a un moment où l'abstention devient coupable.

Puisqu'il convient toujours de montrer patte blanche lorsqu'on ose s'en prendre à des "monstres sacrés", et que BHL nous a prévenus que les débats franco-français étaient ridicules par rapport à ses investissements mondiaux, j'avoue humblement que pour un auteur besogneux l'insuccès relatif de leur ouvrage constituerait un triomphe et leur a-valoir considérable une formidable aubaine. MH devenu riche grâce à son écriture augmentera sa cagnotte et BHL déjà milliardaire ajoutera à sa fortune. Je reconnais aussi que le premier est un très grand romancier et que le second, omniprésent et épuisant, impressionne par son énergie intellectuelle et sa faculté argumentative.

Je n'aurais pas l'indélicatesse d'évoquer ces détails d'argent, cette surabondance médiatique, cet univers de privilégiés si ceux-ci - et c'est le fond de leur dialogue - ne cherchaient pas à se faire passer pour des Ennemis Publics, pour des malheureux condamnés à se protéger en permanence, victimes d'attaques renouvelées, des Saint-Sébastien de l'essai, du roman et de la littérature alors que tout démontre chez eux la volupté de concilier une fausse amertume avec un vrai contentement de soi, leur gloire incontestable avec le frisson d'un opprobre imaginaire. Ils me font songer, dans leur numéro de pleureurs jetant à la dérobée des coups d'oeil pour vérifier qu'on les regarde, à ces êtres aisés qui trouvent du dernier chic de se montrer dépenaillés comme des clochards par l'effet de leur liberté, tournant ainsi en dérision la pauvreté véritable et les déshérités par contrainte. Ce lamento n'est pas loin d'être indigne quand tant de voix sont étouffées, tant de talents méconnus et que beaucoup d'intellectuels sont forcés de prétendre mépriser les médias parce que ceux-ci sont accaparés ou, pire, se laissent accaparer par les mêmes. Quelle incroyable suffisance de se prétendre Ennemis Publics quand on dispose, à sa guise, de presque tout et qu'on voudrait réduire même le dernier petit carré d'opposants ! Qu'ils ne s'y trompent pas : cette "meute" qui les poursuivrait et sur laquelle ils crachent, je la perçois plutôt composée des flatteurs, flagorneurs, affidés, éditeurs, obligés et journalistes qui leur font cortège. Cette position qu'ils prennent est d'autant plus scandaleuse qu'ils en profitent pour traiter, MH notamment, de manière ignominieuse leurs adversaires, par exemple Pierre Assouline  et Jérôme Garcin. Je me demande si Houellebecq plaisante quand abruptement il se désigne, avec son possible contradicteur, comme "des individus assez méprisables" et s'il ne s'agit pas, au début du livre, d'une provocation calculée qui sera oubliée tant les pages suivantes illustreront l'esthétisme de l'indifférence chez Laurel et celui de l'implication forcenée chez Hardy. Elle sera oubliée ; mais si elle était pertinente ?

Avant d'esquisser l'analyse du comportement à la fois solidaire et artificiellement antagoniste de ces deux auteurs nous proposant un dialogue qui est une connivence, il me semble pertinent de faire un sort à un texte central de BHL, en date du 12 mars 2008, où il expose à son interlocuteur les raisons de son engagement, des risques qu'il affirme prendre et, plus généralement, de cette vie d'aventurier où la peur qu'il éprouve parfois se mêle à la certitude d'être unique dans ces péripéties qui le font s'auto-admirer. Imagine-t-on André Malraux ou Jean-Paul Sartre, s'il avait eu le désir de telles expéditions, offrir à leurs lecteurs une illustration d'eux-mêmes, un inventaire complet de leurs qualités et du caractère exceptionnel de leur démarche ? Imagine-t-on André Malraux se proclamer avec tant de naïveté et de vanité "écrivain engagé", homme sans cesse sollicité par le danger et les épreuves, combattant  frôlant le pire par contagion, bref personnalité d'élite ? Il est frappant de constater que les motivations avouées par BHL, pour justifier ses missions d'information dont des polémiques sérieuses ont démontré qu'elles étaient sommaires, surestimées et souvent très "officielles", sont le goût de l'aventure, le goût de la performance et, enfin, le dépassement de soi. Inspirations toutes très honorables qui lui évitent véritablement d'avoir à s'interroger sur lui-même et sur les conditions de ses incursions en des régions troublées. Pourquoi est-il incapable de donner même allusivement la clé de son caractère qui parfois permet de grandes choses mais qui aussi insupporte ? Non pas seulement l'envie d'exister mais la vanité incommensurable qui vous pousse à chaque seconde à croire qu'on a besoin de vous ici ou là, que votre voix est fondamentale et que le monde serait plus pauvre si vous ne le parcouriez pas en écrivant des livres que vous comparez à des combats. Il y a, derrière ces constructions où BHL excelle parce qu'il n'est jamais plus fort que dans l'apparente absence de complaisance à son égard, le refus d'aller au bout de soi, d'une introspection sévère, de ne pas se ménager. On gomme ce qui ferait véritablement mal au personnage pour admettre, à son bénéfice, des traits de caractère qui dessinent le héros qu'on rêve d'être - comme beaucoup - mais qu'on n'est pas. Encore faut-il ne pas jouer à le laisser croire par un talent à la fois d'écriture et de prestidigitateur.

BHL, qui se vante d'aller au coeur du monde et d'affronter tous ses défis, feint, en revanche, de ne pas bien connaître le monde parisien. Et c'est tout lui ! Il s'enorgueillit d'avoir eu l'audace inouïe de préfacer un livre à la gloire de Battisti - une mauvaise action - parce qu'il aurait été suprêmement téméraire de sa part de le faire alors que l'atmosphère générale tournait plutôt à sa dénonciation. Mais qui donc a publiquement formulé le pire qu'il méritait sur Cesare Battisti ? Quels sont les médias qui ont parlé du livre courageux d'un journaliste du Figaro (Guillaume Perrault) sur lui ? Où s'est trouvée une voix pour délégitimer cet ancien tueur ayant trahi la confiance que la France judiciaire lui avait octroyée avant sa fuite, son heureuse arrestation au Brésil et je l'espère son extradition en Italie ? Modestement, sur ce blog, j'ai tenté de faire valoir un point de vue hostile à la sanctification de Battisti tueur même pas repenti et écrivain protégé par ses pairs. Mais en dehors de cela ? Qui, dans l'espace politique et médiatique, a occupé sans cesse la place, sinon Fred Vargas et son influence, sinon ceux qui s'évertuaient à nous convaincre que Battisti devait demeurer en France, se réfugiant derrière une promesse mal interprétée de François Mitterrand et battant le pavé avec l'aide des voix "progressistes", reconnues autorisées et humanistes ? Aussi, quand BHL a signé cette préface, il n'a fait preuve d'aucun courage mais au contraire il s'est installé dans le courant dominant et a ajouté son poids à la défense d'une cause à la fois déplorable et encensée. L'intrépidité aurait été d'accomplir la démarche inverse. Mais, à l'évidence, trop peu "porteuse" pour lui qui sent le vent médiatique comme personne.

Ennemis Publics n'est évidemment pas un livre médiocre même si c'est un dialogue de théâtre. Michel Houellebecq et Bernard-Henri Lévy sont clairement nos Laurel et Hardy d'aujourd'hui. L'un triste, lucide, sarcastique, désabusé, désinvolte, détaché, intelligent, ironique et un tantinet moqueur, l'autre pédagogue, lassant, interminable, grandiose parfois, pompeux aussi, moralisateur, donneur de leçons, toujours content de lui, "inconditionnel d'Israël" et de lui-même, redoutable par son argumentation cumulative qui n'a pas besoin de convaincre puisqu'elle a épuisé avant, bon samaritain auquel on n'a rien demandé, opulent jouant à être déchiré, essayiste simulant l'accablement avec les malheurs du monde sur son esprit, ses épaules, une rétention, une retenue, une sécheresse ici, une surabondance, une gabegie là, l'un immobile et l'autre le houspille, l'autre boy-scout du coeur et l'un le tourne en dérision. BHL, Hardy, pousse, stimule, énerve, veut le faire sortir au grand air, encourage, semonce avec gentillesse - cette grotesque affectation d'amitié et de fraternité avec "ces chers Michel, Bernard-Henri"- et se décourage souvent. MH, Laurel, refroidit, décape et jette de l'esprit froid sur les incandescences souvent factices de BHL-Hardy.

A mon sens, la grande faiblesse de ce livre réside dans son caractère totalement "fabriqué". Tout sent, suinte l'artifice. Cette manière de tendre, contre tout naturel, sans cesse des perches que l'autre saisit avec avidité. Cette volonté de nous laisser penser que les intimités se dévoilent avec une extrême difficulté, avec beaucoup de souffrance, alors que l'un et l'autre se sauvegardent avec précaution et évoquent leurs proches avec émotion certes mais sans être obligés de s'arracher les entrailles pour les confidences guère bouleversantes qu'ils nous font. Cette absence totale de spontanéité qui vient précisément du fait qu'on cherche à faire croire que cette disposition d'esprit existe dans ces échanges excessivement construits, articulés, développés, aussi éloignés d'un authentique et instinctif dialogue que MH et BHL le sont de leurs confrères. De sorte que souvent ce qui pourrait survenir de passionnant dans telle ou telle réponse est happé, englouti par la posture, la représentation. Regardez comme on dialogue bien ! Ils jouent à nous démontrer qu'ils parlent ensemble et que cela se passe merveilleusement bien en dépit des divergences qu'ils fabriquent pour faire illusion.

Quand on a fini de lire, on n'en peut plus. Les vrais Laurel et Hardy au moins faisaient rire. Trop de tout. Trop d'être chez BHL, pas assez chez MH. Trop de vanité et trop d'artifice. Trop de morale affichée. Trop de cynisme proclamé.

Le hasard a fait qu'après cette saturation, cette indigestion, j'ai lu le discours de notre Prix Nobel de littérature, la page du Figaro relatant le rituel de la cérémonie et la classe de JMG Le Clézio, le Monde faisant état de la gentillesse que tous lui avaient reconnue. Je ne sais pourquoi, cela m'a apaisé, tranquillisé, rassuré. De la modestie, de la réserve, un effacement apparent de la personne pour faire surgir au plus haut l'être, la personnalité. Du génie, du doute, de l'incertitude, de la solitude, de la discrétion. Pas de la grosse caisse mais l'infinie puissance d'une parole, d'un langage, d'un écrivain à l'écoute patiente et humble du monde.

Jean-Marie Le Clézio, antidote à Ennemis Publics.

  

Personne n'écoute

On évoque souvent  "la grande famille judiciaire" par antiphrase. En réalité, ses factions, ses courants, ses conflits intestins en font plutôt une famille à la Mauriac. Où les ressentiments, les haines sont plus vigilantes que les sympathies. On s'y déteste plus qu'on ne s'y aime. Je vais finir par penser qu'à côté du gouvernement, nous sommes angéliques. Faisons le compte : en l'espace de quelques jours, le président de la République désavoue Rachida Dati puis semble punir Rama Yade ;  celle-ci est considérée comme inutile par son ministre de tutelle, Bernard Kouchner, auquel elle fait peut-être de l'ombre à cause de son caractère. Le Premier ministre tance le garde des Sceaux qui en l'occurrence avait raison. La prochaine manifestation de solidarité gouvernementale sera pour quand ?

Rachida Dati, au sujet de la commission présidée par André Varinard, avait en effet justement invoqué le bon sens pour souligner que sanctionner un mineur à partir de douze ans était une proposition pertinente. Depuis que cette polémique est née, seules deux propositions ont été discutées, et encore ! 

D'ailleurs, comment prendre connaissance  du rapport de cette commission ? On nous indique qu'on peut le consulter sur Internet mais qui a le temps et l'envie de se plonger dans le détail des mesures projetées ? On aurait pu espérer que les médias traditionnels - presse écrite, radio et télévision - prendraient la peine, par civisme, par cette éthique de l'information si souvent proclamée pour "faire bien", de nous résumer la substance de ce travail qu'au fil des jours on découvre remarquable et quasi consensuel, en dépit de deux dissidences socialistes que le Monde, évidemment, a recueillies. Or je n'ai pu lire nulle part ni entendu le moindre compte rendu à peu près cohérent de ce rapport. Pourquoi nous priver même d'une synthèse succincte de ses soixante- dix propositions ?

La conséquence de cette information qui n'assume pas ses exigences, c'est que depuis quelques jours on débat de l'incarcération des mineurs à partir de douze ans sans que personne sache véritablement de quoi il s'agit. Il a suffi qu'on lance de manière provocante, dans le vide, pour s'opposer, que la commission Varinard voulait enfermer les mineurs de douze ans pour qu'aussitôt un processus dévastateur se mette en branle qui a à peu près autant à voir avec un dialogue républicain que la justice expéditive avec l'Etat de droit. Cette machine infernale, une fois activée, ne peut plus être arrêtée par rien. C'est d'autant plus dommage que sur ce problème grave de l'enfermement des enfants à partir de douze ans, si on suivait les recommandations de la commission, il y aurait aujourd'hui cent sept détenus de moins, tous ceux qui ont été incarcérés essentiellement pour des délits. Il est utile de rappeler que ce groupe de travail propose l'interdiction de l'enfermement entre douze et quatorze ans sauf pour les CRIMES qui pourraient exiger pour quelques rares mineurs une incarcération adaptée. Imagine-t-on qu'on puisse, au prétexte qu'un jeune meurtrier de ses parents est âgé de douze ans, le laisser par principe idéologique - on ne touche pas à l'enfance quoi qu'elle ait pu accomplir - en liberté ? 

Cette précision fondamentale, je la formule en ayant conscience qu'elle ne servira probablement à rien. Hier soir, l'excellente émission de Frédéric Taddéï, qui domine, et de loin, sur le plan des controverses dignes de ce nom, nous a permis d'entendre le professeur Varinard qui, très convaincant, a répliqué aux attaques dont le rapport était l'objet - sur une seule disposition, et mal analysée ! - et a répété que l'éducatif n'était pas sacrifié au profit du répressif. Si je mets à part l'intarissable Daniel Sibony, les contradicteurs d'André Varinard ne désiraient rien moins que changer leur point de vue, mais seulement le maintenir pur et dur, tel quel, en particulier Clémentine Autain qui n'a jamais résisté à la tentation de proférer une dénonciation globale et répétitive que son intelligence en jachère rendait encore plus lassante. 

Mais la déception que j'ai éprouvée - il était hors de question d'ENTENDRE le professeur Varinard - a été vite dissipée par le constat de ma propre naïveté. On sait bien qu'on n'écoute jamais les autres et qu'on n'écoute que soi. On sait bien qu'on n'a pas envie de discuter posément, sereinement, sans présupposés ni systématisme, d'une problématique aussi sensible que celle des mineurs. Même le Premier ministre a accepté le piège tendu par les adversaires de cette réforme nécessaire. Il s'est battu sur leur terrain et il s'est trompé. François Chérèque, honnête homme et syndicaliste respecté, continue sur RMC à parler d'un recul des libertés publiques et notamment de l'incarcération des mineurs de 12 ans. Jean-Claude Guillebaud, dans le supplément du Nouvel Observateur, reprend la même erreur sur la probable augmentation des mineurs détenus alors que ce sera l'inverse. Il n'y a donc rien à faire, aucun espoir à former. L'erreur qui fait du bien vaut mieux que la vérité qui indiffère. Demain, d'autres échanges, à partir d'une méconnaissance totale des propositions de ce rapport, verront polémiquer ceux qui ont élaboré celui-ci avec les tenants d'une perception fragmentaire, partisane et déformée. Pas un instant, ce qui aura pu se dire ici ou là ne viendra altérer l'intégrité perverse de ces préjugés. Les mêmes erreurs seront proférées, les mêmes accusations absurdes redites.

On n'aspire pas au changement. On a besoin d'habitudes. Même celle de demeurer à l'aise en face de ce qu'on pense, de ce qu'on sent. Pour ne pas risquer d'être confondu, convaincu par autrui, on ne l'entend pas, on fait semblant, on feint l'attention puis on fonce vers soi-même. Et on appelle cela un débat.

On n'a pas lu le rapport de la commission Varinard. Personne n'écoute. On ne murmure qu'à soi et pour soi. Une démocratie emplie d'autarcies qui se prennent pour une communauté.

 

Un antiracisme qui fait mouche

Révélation : l'antiracisme peut ne pas être lourd, épuisant, didactique et répétitif.

Pour s'en convaincre, il suffit d'aller voir le film d'Etienne Chatiliez, "Agathe Cléry", avec Valérie Lemercier.

Je craignais le pire, pour tout dire. Je n'avais pas été fanatique des précédents même si j'avais beaucoup aimé "Le bonheur est dans le pré" grâce notamment aux acteurs. Ce mélange de dérision sarcastique et d'anticonformisme confortable, qui était leur atmosphère dominante, ne m'enthousiasmait pas.

J'étais d'autant moins enclin à être un spectateur sans préjugés que j'avais lu, dans Le Parisien, une interview d'Etienne Chatiliez où, avec une grande franchise, celui-ci déclarait "se foutre de la politique... être un très mauvais citoyen...se foutre de Chirac...de Sarkozy, de Ségolène et de Martine...se sentir incapable de voter...pas apte à élire le président de la France". Même si le cinéaste admettait que ce n'était pas "tendance de dire ça", cette désinvolture affichée, cette légèreté moqueuse, ce "j'menfoutisme" érigé quasiment en idéologie me faisaient augurer le pire avant de voir un film dont l'intrigue m'apparaissait biscornue et dont le caractère de comédie musicale ne me rassurait pas. De plus, j'avais lu une ou deux critiques défavorables qui reprochaient aussi à Etienne Chatiliez de n'avoir pas été "assez loin", ce qui, à dire le vrai, aurait pu être plus de nature à m'inciter qu'à me dissuader.

Je suis allé voir "Agathe Cléry" et c'est un bijou.

Je laisse de côté la performance époustouflante de Valérie Lemercier qui offre une série de mines, d'expressions et d'attitudes,  qu'elle soit noire ou blanche, révélatrices de l'actrice remarquable qu'elle devient quand l'histoire qu'on lui fait jouer a du sens, de la drôlerie, de la profondeur, bref, lui ressemble.

J'évoque rapidement la chorégraphie, les musiques et les chansons. Celles-ci, en particulier composées par Bruno Coulais, constituent un régal qui loin de rompre artificiellement le cours du scénario viennent s'y insérer avec bonheur pour y glisser un commentaire doux, tendre ou acide. Elles n'entravent pas l'action ni la progression des scènes mais les ponctuent d'une manière qui les met en valeur. Elles ne les suspendent pas mais les éclairent.

L'essentiel évidemment est ailleurs, dans la gravité d'une intrigue qui a l'élégance de se masquer en comédie, dans la finesse et la complexité d'une histoire - une blanche un tantinet raciste devient noire à la suite d'une maladie, vit les affres et les discriminations des gens de couleur avant de redevenir blanche et de vivre le parfait amour avec un noir qui n'aimait pas les blancs - qui, mêlant la subtilité de l'observation à l'acuité des situations, nous oblige à nous murmurer sans cesse : comme c'est bien vu, comme c'est juste !

Cette relation que le film, avec sa fantaisie, entretient avec notre for intérieur, nos expériences quotidiennes, notre propre racisme informulé, implicite, constitue sa force et richesse. Qualités d'autant plus impressionnantes qu'Etienne Chatiliez, qui a écrit en collaboration le scénario, ne fuit pas les passages difficiles où, par exemple, l'héroïne se défoule sur les noirs, les caricature, se moque d'eux. Son racisme, ostensible, qui n'est pas loin d'une familiarité avec celui, plus discret, qui coule dans beaucoup de veines n'est pas édulcoré par une sorte d'angélisme qui aurait fait perdre au film son impact. Ce n'est pas un conte de fée mais une histoire d'aujourd'hui même si la fin heureuse montre que le réalisateur ne se prend pas pour un penseur mais seulement - et c'est beaucoup - pour un amuseur de talent qui fait réfléchir.

Cela passe par l'esprit, par le coeur, cela n'ennuie pas, cela interpelle, fait sourire et se questionner, cela fait mouche. C'est léger et vif comme du champagne mais sur un thème que d'autres auraient massacré parce qu'ils l'auraient pris épouvantablement au sérieux en accablant les spectateurs. Quelle inventivité il faut pour faire don au public d'un divertissement qui a de la classe et qui reste au fond de ceux qui l'ont regardé comme une vérité, un regret, un remords, une prise de conscience, un éveil ou un réveil !

Je vais encore moins supporter les industriels, les pédagogues de l'antiracisme qui défendent une bonne cause en vous en lassant.

 

Faut-il être rebelle ?

Jean-Pierre Deschamps, président de chambre à la cour d'appel d'Aix-en-Provence, président de cour d'assises dans des affaires récemment très médiatisées (Agnelet, Verrando, etc.) appartient depuis longtemps au Syndicat de la magistrature (SM), qui a tenu son congrès lors du week-end qui vient de s'écouler.

Ce collègue, dont l'intervention a plu dans cette assemblée, a indiqué "qu'être magistrat, c'est-à-dire diseur de justice, c'est être rebelle".

Je ne sais pourquoi, cette définition à l'évidence très séduisante m'a tout de même surpris. Derrière son apparente audace, elle m'a semblé dangereuse car j'ai au contraire perçu la condition de magistrat comme le plus grand talent d'intégration qui soit, la volonté la plus accomplie de s'accorder, grâce à la loi, au sentiment commun et à l'opinion dominante. Au risque de décevoir beaucoup de mes jeunes collègues, j'affirme que nous ne sommes pas des révolutionnaires  ni même "des rebelles" et que je n'éprouve aucune nostalgie d'un état qui nous constituerait plus comme des idéologues que comme "des raccommodeurs de destinées". Je devine ce qu'il y a de fade dans une action qui, à défaut de consacrer l'ordre établi, se bat pour l'établissement de l'ordre quand le désordre menace ou détruit mais il n'empêche qu'elle a sa grandeur et que c'est sans doute l'obsession de désirer s'en échapper qui donne à certains comportements professionnels un tour discutable, choquant, voire incohérent.

Arrêter là cette réflexion m'aurait frustré car elle aurait du se réduire à la mise en cause d'une pensée d'extrême gauche qualifiant de positive et de "rebelle" l'opposition au pouvoir en place. Mais il y a eu la délivrance du mandat d'amener à l'encontre d'un ancien PDG et directeur de la publication de Libération, son interpellation et sa présentation au magistrat instructeur. La police n'a fait qu'exécuter la mission que celui-ci lui avait confiée et j'ose espérer - même si au moins l'un des propos est confirmé - que les modalités de l'opération, ne dépendant que d'elle,  n'ont pas été telles que Vittorio de Filippis les a rapportées.

La garde des Sceaux, qui ne manque pas de courage intellectuel et d'aplomb, a affirmé le caractère totalement régulier du processus et justifié la délivrance du mandat d'amener parce qu'à trois reprises une convocation n'avait pas abouti (site du Nouvel Obs). Le syndicat de police Alliance a abondé dans le même sens et nié toute dérive. Je ne suis pas sûr que cette double apologie touche son but parce qu'au fond personne ne met en cause le caractère formellement valide de ces péripéties mais seulement leur utilité - dans leur expression contraignante - dans le cadre d'une affaire de presse pour diffamation qui ne prévoit qu'une peine d'amende pour une éventuelle sanction. Il n'empêche que l'émoi médiatique a été tel, et lui aussi si durablement disproportionné, et la solidarité tellement massive, qu'un peu de retenue et de prudence n'était pas inutile. J'ai été frappé, en effet, par cet unanimisme de l'indignation (Le Figaro, Le Monde, Le Parisien, RSF et Libération évidemment) qui s'instaurait à la suite de cette action qui révélait le téléscopage du tempérament d'un juge avec la nature d'un dossier qui ne méritait pas un tel appareil. Concorde émue d'autant plus surprenante que je me souviens de Laurent Joffrin ridiculisé par le président de la République lors d'une conférence de presse et qui n'a eu pour seul soutien que les ricanements complaisants de ses confrères. Les temps ont changé ou bien la cause d'aujourd'hui est-elle apparue plus facile, plus confortable ?

Contrairement aux extraits repris par la revue de presse de France Inter, c'est donner à ce lamentable épisode une ampleur conceptuelle guère plausible que de l'analyser comme une attaque délibérée contre les médias et leur liberté d'expression. Le désagrément a besoin lui aussi de se parer de couleurs nobles et intellectuellement vindicatives. C'est bien mieux que d'avoir été tout simplement victime d'un défaut de clairvoyance politique et d'un excès de conscience professionnelle. Il ne faut jamais oublier qu'un scandale, c'est souvent le rapport d'une personnalité qui prend tout au sérieux avec une réalité qui aurait mérité de la légèreté. Le président de la République, prompt à contredire ses ministres quand cette volte sert à éteindre le feu,  annonce un débat sur la procédure pénale qui n'est pas, en l'occurrence, à incriminer. Qu'elle soit heureusement la même pour tous dans son principe ne devrait pas être de nature à empêcher tout magistrat de l'appliquer avec les nuances et l'intelligence qui conviennent. Plutôt qu'elle, ce sont certains états d'esprit qui devraient être retouchés.

 Je ne méconnais pas non plus l'envie, pour le magistrat peut-être, pour les policiers sûrement, de "rabattre le caquet" à cet ancien patron de Libération, quotidien qui ne suscite pas un fol enthousiasme dans nos milieux, et de cibler une profession agaçante parce qu'elle conserve, quoi qu'on en aie, de l'influence et du pouvoir.

Si on résume, ce qui suscite la polémique, c'est le manque de mesure, c'est l'inadaptation entre la cause et la méthode, c'est le "coup de force" d'une procédure régulière mais si peu faite pour une infraction de pensée maladroite ou de langage qui a dérapé. Je rejoins mon propos d'origine. D'une certaine manière, même à rebours des ressorts qui auraient pu inspirer Jean-Pierre Deschamps, ce magistrat, que le premier président recevra, peut apparaître comme une "rebelle". Quoi de plus risqué aujourd'hui, quoi de plus malséant que de s'en prendre ainsi brutalement à la presse et à l'un de ses personnages importants, à un quotidien dont l'aura, pour être moins sulfureuse, demeure ? Cette juge s'est mise en rupture par rapport à une pratique équilibrée, de bon aloi, raisonnable. Dissidente donc. Rebelle, alors !

Si "être rebelle" pour un magistrat nous met dans le camp intelligent mais idéologique de Jean-Pierre Deschamps et aussi dans celui déterminé mais dangereux de cette autre juge, c'est qu'il faut accepter de quitter l'exceptionnel pour l'ordinaire, le choc pour l'honneur paisible du quotidien.

Rebelle, non merci !