Carla, ses amis et la République
La République se niche dans les détails et la démocratie est bien plus offensée, par exemple, par une affaire Pérol et du favoritisme au quotidien qu'à cause des entorses rares faites aux grands principes.
Le Point, dans sa couverture, affiche ce titre : "Les amis de Carla". La lecture de l'enquête est très éclairante puisque le président de la République lui-même y déclare qu'il n'a pas de raison de se priver des "amis de Carla". Il n'évoque pas leur sphère privée, intime où de fait "les amis de Carla" pourraient ou non devenir les siens mais le domaine public, l'espace politique qui, depuis son élection en mai 2007, ne devraient relever que de sa seule initiative. Le paradoxe est que d'aucuns lui reprochent d'être omniprésent alors que "Carla et ses amis" manifestent qu'il se laisse facilement dépouiller d'un pouvoir qui lui revient.
Même si l'argument est facile, il ne faut pas tourner en dérision le malaise du citoyen qui a accordé sa voix à Nicolas Sarkozy et qui est amené à constater que la seule légitimité politique qui devrait prévaloir - c'est lui qui a été élu et ses choix devraient résulter de considérations exclusivement officielles et techniques - est parfois battue en brèche par des influences officieuses et subtiles sur lesquelles nous ne pouvons rien et qui donc dépossèdent la société d'un droit de regard. Hier, Cécilia Sarkozy avait choisi, par l'entremise de son époux, Rachida Dati comme garde des Sceaux. Aujourd'hui, Carla Sarkozy aurait fait le bonheur de Frédéric Mitterrand et, ailleurs qu'au gouvernement, celui de Philippe Val. Une question : que peuvent faire valoir ceux qui sont meilleurs que les deux personnalités que je viens de nommer mais qui n'ont pas la chance d'être dans le cercle de l'amitié et de la complicité autour de l'épouse du chef de l'Etat ? Problème bien moins dérisoire que le pensent ceux qui bénéficient de cette proximité.
Cette gêne devant l'inévitable absence, lors du choix politique, de compétences indiscutables parce qu'elles ne plaisent pas dans le privé ou n'ont pas franchi la muraille qui sépare l'indifférence de l'affinité, me semble d'autant plus renforcée que, sans prétendre lui manquer de respect, le président lui-même n'est pas étranger à une forme de subjectivisme forcené qui laisse peu de place à l'appréciation équanime des qualités de fond mais beaucoup à une fidélité qui représente le sésame pour tout. J'ose dire que cette approche est très perceptible en matière judiciaire. Le Conseil supérieur de la magistrature et les instances et évaluations officielles paraissent, tout en jouant leur rôle, peser peu au regard de sélections personnelles qui n'ont à peu près rien à voir, à une ou deux exceptions près, avec l'objectivité d'un regard lucide et neutre. L'Etat irréprochable choisit clairement ses serviteurs pour ne pas l'être. Quand le président de la République affiche ostensiblement et sans cesse son affection pour le couple Balkany en controverse récente sur la gestion de Levallois-Perret, il déséquilibre, par cette immixtion du coeur dans l'espace public, l'Etat de droit et ceux qui ne sont que trop tentés de l'appréhender de manière relative (le Post).
Au fond, le subjectivisme forcené devrait au contraire se laisser étouffer par une neutralité exacerbée. Revenant toujours à Charles de Gaulle, avec la conception de la chose publique qui était la sienne, il est probable que pour lui toute intrusion de l'intimité ou de la conjugalité dans l'exercice du Pouvoir aurait représenté une grave faute de goût et une offense à la citoyenneté. Ce qui est déprimant dans le syndrome des "amis de Carla" et des préférés personnels du président est l'instauration ou la perpétuation d'un système où beaucoup n'ont plus leur chance, démocratiquement parlant. La définition du langage républicain consiste, précisément, à abolir autant qu'on le peut l'aléa intime, le décret affectif et partial au bénéfice d'attributs qui autorisent chacun dans le champ du mérite à se penser à égalité avec tous les autres. Qu'on ne soit pas distingué n'est pas dramatique dès lors que l'empoignade a été loyale et ouverte. L'amitié du couple présidentiel réduit le choix des possibles et rend trop parisien ce qui mériterait de demeurer populaire. L'appel d'offres est vicié à son fondement.
Imagine-t-on les risques auxquels une telle pratique pourrait nous confronter ? Les meilleurs de notre société, plus jamais assurés d'être remarqués et promus pour des motifs dignes et valables, passeraient leur existence à vouloir en "être", espérant devenir proches de Carla ou du président, n'hésitant pas pour cela à tomber dans la courtisanerie ou le snobisme pour goûter à ce paradis source de tout ou pour avoir la bonne fortune d'y demeurer ? Ou bien, déçus par avance, ils tomberaient dans un triste désabusement qui les ferait douter d'un pouvoir dont les critères seraient trop fluctuants, ductiles et imprévisibles pour qu'ils puissent nourrir quelque espoir ? Le favoritisme ou la méconnaissance ? Perspectives guère enthousiasmantes pour les services publics !
Je maintiens qu'il n'y a pas de quoi rire lorsque l'Etat donne l'impression de se réfugier dans ses coulisses secrètes et ouatées pour décider, au sujet des hommes et des choses, sans que nous puissions même savoir, regarder et contester. J'ose soutenir que Carla, ses amis et la République, c'est, à la fois, le mélange préoccupant d' une familiarité légitime et d'une démocratie transparente. Des conseils tendrement murmurés contredisant des valeurs à ciel ouvert.
A mon sens, le cumul n'est malheureusement pas possible. L'amour et la République ne font pas bon ménage.
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