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Carla, ses amis et la République

La République se niche dans les détails et la démocratie est bien plus offensée, par exemple, par une affaire Pérol et du favoritisme au quotidien qu'à cause des entorses rares faites aux grands principes.

Le Point, dans sa couverture, affiche ce titre : "Les amis de Carla". La lecture de l'enquête  est très éclairante puisque le président de la République lui-même y déclare qu'il n'a pas de raison de se priver des "amis de Carla". Il n'évoque pas leur sphère privée, intime où de fait "les amis de Carla" pourraient ou non devenir les siens mais le domaine public, l'espace politique qui, depuis son élection en mai 2007, ne devraient relever que de sa seule initiative. Le paradoxe est que d'aucuns lui reprochent d'être omniprésent alors que "Carla et ses amis" manifestent qu'il se laisse facilement dépouiller d'un pouvoir qui lui revient.

Même si l'argument est facile, il ne faut pas tourner en dérision le malaise du citoyen qui a accordé sa voix à Nicolas Sarkozy et qui est amené à constater que la seule légitimité politique qui devrait prévaloir - c'est lui qui a été élu et ses choix devraient résulter de considérations exclusivement officielles et techniques - est parfois battue en brèche par des influences officieuses et subtiles sur lesquelles nous ne pouvons rien et qui donc dépossèdent la société d'un droit de regard. Hier, Cécilia Sarkozy avait choisi, par l'entremise de son époux, Rachida Dati comme garde des Sceaux. Aujourd'hui, Carla Sarkozy aurait fait le bonheur de Frédéric Mitterrand et, ailleurs qu'au gouvernement, celui de Philippe Val. Une question : que peuvent faire valoir ceux qui sont meilleurs que les deux personnalités que je viens de nommer mais qui n'ont pas la chance d'être dans le cercle de l'amitié et de la complicité autour de l'épouse du chef de l'Etat ? Problème bien moins dérisoire que le pensent ceux qui bénéficient de cette proximité.

Cette gêne devant l'inévitable absence, lors du choix politique, de compétences indiscutables parce qu'elles ne plaisent pas dans le privé ou n'ont pas franchi la muraille qui sépare l'indifférence de l'affinité, me semble d'autant plus renforcée que, sans prétendre lui manquer de respect, le président lui-même n'est pas étranger à une forme de subjectivisme forcené qui laisse peu de place à l'appréciation équanime des qualités de fond mais beaucoup à une fidélité qui représente le sésame pour tout. J'ose dire que cette approche est très perceptible en matière judiciaire. Le Conseil supérieur de la magistrature et les instances et évaluations officielles paraissent, tout en jouant leur rôle, peser peu au regard de sélections personnelles qui n'ont à peu près rien à voir, à une ou deux exceptions près, avec l'objectivité d'un regard lucide et neutre. L'Etat irréprochable choisit clairement ses serviteurs pour ne pas l'être. Quand le président de la République affiche ostensiblement et sans cesse son affection pour le couple Balkany en controverse récente sur la gestion de Levallois-Perret, il déséquilibre, par cette immixtion du coeur dans l'espace public, l'Etat de droit et ceux qui ne sont que trop tentés de l'appréhender de manière relative (le Post).

Au fond, le subjectivisme forcené devrait au contraire se laisser étouffer par une neutralité exacerbée. Revenant toujours à Charles de Gaulle, avec la conception de la chose publique qui était la sienne, il est probable que pour lui toute intrusion de l'intimité ou de la conjugalité dans l'exercice du Pouvoir aurait représenté une grave faute de goût et une offense à la citoyenneté. Ce qui est déprimant dans le syndrome des "amis de Carla" et des préférés personnels du président est l'instauration ou la perpétuation d'un système où beaucoup n'ont plus leur chance, démocratiquement parlant. La définition du langage républicain consiste, précisément, à abolir autant qu'on le peut l'aléa intime, le décret affectif et partial au bénéfice d'attributs qui autorisent chacun dans le champ du mérite à se penser à égalité avec tous les autres. Qu'on ne soit pas distingué n'est pas dramatique dès lors que l'empoignade a été loyale et ouverte. L'amitié du couple présidentiel réduit le choix des possibles et rend trop parisien ce qui mériterait de demeurer populaire. L'appel d'offres est vicié à son fondement.

Imagine-t-on les risques auxquels une telle pratique pourrait nous confronter ? Les meilleurs de notre société, plus jamais assurés d'être remarqués et promus pour des motifs dignes et valables, passeraient leur existence à vouloir en "être", espérant devenir proches de Carla ou du président, n'hésitant pas pour cela à tomber dans la courtisanerie ou le snobisme pour goûter à ce paradis source de tout ou pour avoir la bonne fortune d'y demeurer ? Ou bien, déçus par avance, ils tomberaient dans un triste désabusement qui les ferait douter d'un pouvoir dont les critères seraient trop fluctuants, ductiles et imprévisibles pour qu'ils puissent nourrir quelque espoir ? Le favoritisme ou la méconnaissance ? Perspectives guère enthousiasmantes pour les services publics !

Je maintiens qu'il n'y a pas de quoi rire lorsque l'Etat donne l'impression de se réfugier dans ses coulisses secrètes et ouatées pour décider, au sujet des hommes et des choses, sans que nous puissions même savoir, regarder et contester. J'ose soutenir que Carla, ses amis et la République, c'est, à la fois, le mélange préoccupant d' une familiarité légitime et d'une démocratie transparente. Des conseils tendrement murmurés contredisant des valeurs à ciel ouvert.

A mon sens, le cumul n'est malheureusement pas possible. L'amour et la République ne font pas bon ménage.

Le Nouvel Obs trop bien élevé

Il y a une malédiction du journalisme politique français. En face du chef de l'Etat, il est décevant. Sans sa présence, il sait être pugnace.

Ce n'est pas faute de vouloir manifester de l'audace ni désir à tout prix d'éviter les sujets sensibles. Le bel échec de cet entretien dont on a beaucoup parlé avant, au point qu'on en attendait rudesse, aspérités et vigueur, est d'autant plus à souligner qu'il a été conduit par deux personnalités libres, indépendantes et dont personne n'a jamais mis en doute l'intelligence critique. Et pourtant ! Le problème n'est pas pour un hebdomadaire de gauche (?) de solliciter le président de la République pour obtenir des réponses aux questions fondamentales que se posent tous les citoyens, sensibilités confondues (nouvelobs.com, Marianne 2 ). Il est de déterminer les modalités de cet échange, de le rendre le plus vrai, le plus complet possible, de ne pas s'arrêter en chemin, un thème à peine effleuré, pour passer au suivant. Le lecteur est d'autant plus impatient que dans leur courte présentation Denis Olivennes et Michel Labro précisent que Nicolas Sarkozy est loin de les avoir convaincus. En même temps, ils affichent leur volonté de principe d'éclairer grâce à cet entretien non seulement les inconditionnels contrastés du sarkozysme ou de l'anti-sarkozysme mais tous les autres qui aspirent aux nuances, aux relances et aux approfondissements.

Force est d'admettre que sur ce plan ces pages qui montrent tout de même qu'on a pris le temps laissent beaucoup sur leur faim intellectuelle et politique. Comme si les médias français, le Nouvel Observateur en tête, étaient si heureux d'avoir pour invité le président de la République que l'honneur et le profit escompté les dispensaient de venir au coeur des choses, de s'engager dans un questionnement où tous les coups démocratiques seraient permis, et l'arsenal est immense ! Il suffit pour s'en persuader d'écouter le soupir extasié de Laurent Joffrin heureux des fleurs que l'habileté du président a su lui envoyer ! Il m'a semblé que Jean Daniel ayant servi d'éclaireur - enchanté qu'il avait été de se voir distingué pour accueillir il y a quelques semaines la communication présidentielle -, Olivennes et Labro, moins flattés, ont tout de même suivi un chemin déjà balisé. C'est une grande différence avec l'empoignade républicaine qui avait opposé, dans Libération, des journalistes au candidat Sarkozy, celui-ci l'ayant nettement emporté. Cette joute n'avait été entravée par rien et aucun souci tactique ou esquisse de rapprochement ne l'avait polluée.

Surtout, peu ou prou, n'avaient été évoqués que les problèmes de sécurité et la vision à la fois personnelle et sociale qu'en avait le candidat. Pour Le Nouvel Observateur, je crois que l'entretien a gagné en étendue, en amplitude ce qu'il a perdu en intensité et en capacité d'opposition. Aussi brillants que soient Labro et Olivennes, ils ne sont pas omniscients. Leur volonté de tout "couvrir" avec le président les conduit à une superficialité continue mais inévitable et eux-mêmes sont victimes de leurs lacunes dans certains domaines, pour ne citer que celui de la justice et de son indépendance. On aboutit à ce paradoxe, qui n'est pas nouveau dans l'espace médiatique, que la première réponse compte pour rien, que le véritable dialogue ne commencerait qu'avec une seconde question s'appuyant sur la réponse qui vient d'être formulée, riche d'une multitude d'interrogations à venir si la relance et le droit de suite, sans hargne mais avec entêtement, honoraient notre journalisme. Cette démarche limitée permet au président de "se balader" et, sans craindre d'être repris ou poussé dans ses retranchements, de pouvoir tenir des propos avec lesquels ses interlocuteurs seront peut-être en désaccord dans leur for intérieur, mais jamais de manière ostensible. Cela donne au président de la République une totale tranquillité d'esprit alors que l'inquiétude et le malaise sont les ferments des rares entretiens politiques réussis. Le Nouvel Observateur a préféré "un petit bonhomme de chemin" sur beaucoup de sujets, sans cibler ni réagir.

Deux exemples seulement dont j'ai pu remarquer, dans la quotidienneté et la proximité civiques, qu'ils intéressaient beaucoup.

L'affaire dite du Fouquet's. Contrairement à ce que les interlocuteurs de Nicolas Sarkozy laissent croire, ce n'est pas le caractère festif et somptuaire de la soirée présidentielle dans cet endroit qui a choqué. C'est le fait qu'elle a eu lieu alors que la masse populaire ayant élu le président attendait patiemment place de la Concorde et que clairement il avait été décidé de la reléguer au second plan. On a le droit d'adorer les riches mais il faut bien choisir son moment.  Cette maladresse, presque une humiliation démocratique, n'a rien de commun avec la conférence de presse organisée par Charles de Gaulle à l'hôtel La Pérouse et je regrette que sur cette comparaison absurde on n'ait pas "titillé" davantage Nicolas Sarkozy.

Sur le plan judiciaire et pénitentiaire, comment se satisfaire d'une réponse qui rappelle qu'il a fait de "l'humanisation  des prisons une priorité de son mandat", alors que nous sommes déjà en juillet 2009 et que la future loi pénitentiaire, même peu ambitieuse, peine à être votée ? Pourquoi ne pas questionner plus avant quand le président, après avoir vanté "l'indépendance d'esprit notoire" des deux juges dans le dossier Clearstream, souligne à propos du renvoi de Dominique de Villepin que "le parquet pouvait dire non. Il a dit oui. les juges pouvaient dire non. Ils ont dit oui" ? Formellement, Nicolas Sarkozy a raison mais derrière cette relation nette, on aurait aimé, pour la beauté de l'interview, que surgisse cette interrogation : le parquet pouvait-il dire non ?

Tout à l'avenant. Sous les pensées, j'aurais attendu que soient débusquées les arrière-pensées. Sinon, l'exercice est trop facile pour une personnalité comme Nicolas Sarkozy à l'argumentaire parfaitement rôdé. Il n'y a jamais de grains de sable dans le mécanisme. Ce n'est pas drôle.

Qu'on ne s'y trompe pas. Ce billet relève de l'analyse technique et dépasse les clivages partisans. Ce qui fait défaut à cet entretien manque à la démocratie qui a besoin de plus, de toujours plus d'explications. Ce qui a été manqué dans cet échange est une perte pour tous. Qu'on soit pour ou contre Nicolas Sarkozy. Enthousiastes, réservés ou déçus. Si les journalistes sont en effet des sentinelles de la République, encore faut-ils qu'ils accomplissent  leur mission, entre révérence et souci de vérité, sans laisser la première brimer le second.

Le Nouvel Obs est trop bien élevé.

Laporte grince

J'ai toujours éprouvé des sentiments mélangés à l'égard de Bernard Laporte. Je perçois déjà les soupirs de condescendance d'un grand nombre de mes lecteurs devant mon choix de parler de cet homme qu'on n'a jamais pris au sérieux, qui fait rire sans qu'on lui en sache gré, qualifié d'affairiste alors qu'à ma connaissance il n'a jamais été condamné, nommé secrétaire d'Etat puis remplacé il y a peu, personnalité qu'on accable pour ses succès et qu'on méprise pour ses insuffisances. Trop nature pour le monde des vrais riches, le peuple lui a fait un triomphe au cours des campagnes électorales où il était le plus sollicité. Bernard Laporte n'est pas aussi simple qu'il cherche à apparaître (Le Parisien).

Certes, j'avais trouvé ridicule sa manière de mobiliser les joueurs de l'équipe de France de rugby. Pour complaire à Nicolas Sarkozy, il leur avait lu, dans le vestiaire, la lettre de Guy Mocquet qui les avait plombés plus que stimulés.

Secrétaire d'Etat, il a eu la chance d'avoir un directeur de cabinet très remarquable, Hugues Moutouh, dont je me demande d'ailleurs ce qu'il va devenir maintenant. En dépit d'un harcèlement médiatique de tous les instants qui guettait ses moindres bévues et ses propos parfois trop spontanés ou surprenants, son action ministérielle n'a pas été médiocre. Il a été pourtant "viré" et Rama Yade a pris sa place.

Apparemment il ne va pas faire partie de ces ministres renvoyés parce qu'ils ne faisaient plus l'affaire ou qu'ils avaient déçu mais, selon une triste tradition française, "recasés" dans des fonctions ou des postes qu'on aurait pu imaginer indignes d'eux. Ainsi, on va s'occuper de Christine Boutin et de Roger Karoutchi. Je doute que Christine Albanel, à lire son appréciation très caustique sur les raisons de son éviction dans Le Canard enchaîné, bénéficie d'un traitement aussi favorable. Elle a refusé, paraît-il, d'occuper le précédent poste de Frédéric Mitterrand et elle a eu raison.

Chassé du Gouvernement, Bernard Laporte n'a pas pleurniché mais a "balancé" dans Paris Match. Ce qui m'a touché, c'est de l'entendre raconter le dédain de certains ministres à son égard, la sensation qu'il avait de n'être pas considéré comme un membre à part entière de ce groupe dont pourtant tous ceux qui le composaient devaient leur place, ni plus ni moins que Laporte, au bon plaisir du président de la République. Ainsi, si on l'en croit, Bernard Kouchner, pas une fois, n'aurait daigné le saluer. C'est sans doute à cause de cet exil intérieur, de ce mépris manifesté à l'égard d'une personnalité étrangère aux codes de la bienséance politique et de l'élégance républicaine que je me sens du côté de Bernard Laporte. Contre ceux qui n'ont jamais cessé de se moquer de lui. Que venait-il faire dans ces lieux et au coeur de ces rites si naturellement destinés à d'autres que lui ? Il y aura toujours du "Pauvre Bitos" d'Anouilh dans ma perception de la société. Plutôt les infortunés de la vie, les décalés que les puissants installés de toute éternité dans le bon sens de l'existence.

Dans ce même Paris Match, Bernard Laporte nous révèle que Bernard-Henri Lévy l'a un jour traité, sur une radio je présume, de "porc". Il a téléphoné au philosophe pour l'engueuler et il raconte que celui-ci n'en menait pas large. Si l'anecdote est vraie, elle manifeste à quel point BHL, reprochant à tel ou tel ses comparaisons animalières - à Badiou "ses rats" notamment - n'hésite pas lui-même à tomber dans l'insulte et le langage bestial. Très éclairant. Il y a beaucoup dans cette historiette.

J'aime quand Laporte grince.

 

 

Un Mitterrand de trop ?

Jack Lang a décliné l'offre. Frédéric Mitterrand s'est rué dessus au point d'annoncer lui-même et avant l'heure sa nomination comme ministre de la Culture. Il a bénéficié d'une couverture médiatique exceptionnelle et élogieuse, les rares réserves étant par prudence peu explicites. Cette effervescence était d'autant plus notable qu'elle a pratiquement coïncidé avec la mort de Michael Jackson qui suscite une émotion universelle et comme une blessure au coeur du monde (nouvelobs.com, lepoint.fr, le jdd).

Même si ma génération me situe plutôt du côté d'Elvis Presley et de Johnny Hallyday, comment pourrais-je méconnaître le caractère unique de cet artiste disparu, à la pauvre vie bouleversante et bouleversée, formidable danseur, chanteur qui semblait avoir inventé le rythme et la musique ! Mais de là à être obligé d'approuver le poncif de Frédéric Mitterrand affirmant qu'il y avait "du Michael Jackson en chacun de nous", il y a une marge.

Ce genre d'appréciation, même de circonstance quand un mythe s'éteint et qu'une étoile s'efface, n'en est pas moins doublement faux.

 D'abord le propre du génie - et Michael Jackson l'était dans son royaume d'élection - est précisément de plaire mais d'échapper à tous, tant la singularité absolue d'un art poussé au comble de l'incandescence et de la perfection nous laisse solitaires et vides, les uns et les autres, devant ce qui est indépassable, inconcevable pour NOUS. Michael Jackson n'est pas en nous parce que son infini talent et ses aptitudes multiples l'ont placé ailleurs que dans nos habitacles intimes et que son existence somptueusement malheureuse n'a eu rien de commun avec la nôtre.

Ensuite, il faut admettre que beaucoup demeurent insensibles à cause de leur âge ou d'une indifférence à cette part brillante et futile de la vie et ne songent même pas une seconde à abriter Michael Jackson en eux. Et ce n'est pas un crime, sauf à  soutenir que violer les règles du snobisme funèbre et de la communion planétaire  constituerait une intolérable faute de goût. Cette phrase de notre nouveau ministre de la Culture ne restera pas dans les annales du quotidien attristé.

Et ce n'est pas tout. Il y a pire. Frédéric Mitterrand n'a rien trouvé de mieux, devant des journalistes hilares - le rêve pour eux que cet homme ! - que de dire en s'esclaffant qu'il n'était pas le père aux côtés de sa collègue enceinte Nathalie Kosciusko-Morizet. Double vulgarité. Une piètre et facile indélicatesse à l'égard de la secrétaire d'Etat qui n'a pas besoin, ni son mari avec elle, qu'on fasse rire sur un événement qui les concerne seuls et les réjouit. Une médiocre allusion au fait qu'étant homosexuel, il ne  revendiquait évidemment pas cette paternité et pour se moquer, paraît-il, de Bernard Laporte. Rien de drôle dans tout cela sauf pour ceux ravis de saisir chez Frédéric Mitterrand ce qu'ils espéraient y dénicher.

D'abord l'exploitation de son homosexualité. Il est vrai que celle-ci semble, aujourd'hui, plus mise en exergue et célébrée que vécue dans la discrétion. J'ai même lu récemment dans une interview l'affirmation de "la fierté d'être homosexuel". Se glorifier d'un état, homosexuel ou hétérosexuel, est absurde. On aurait pu croire ces derniers temps qu'être homosexuel affiché donnait une longueur d'avance pour occuper le poste de ministre de la Culture, tant les affinités seraient plus fortes et plus complices entre cette sensibilité et les artistes ! J'espère que jamais on n'estimera  que des personnalités banalement hétérosexuelles sont peu compatibles avec ce ministère !

Frédéric Mitterrand, une fois sorti de ses sagas télévisuelles où un autre que lui se serait vu reprocher le flamboyant ampoulé de ses commentaires avec sa voix trop présente, a connu son heure de gloire littéraire avec "La mauvaise vie" où il narrait notamment ses ébats asiatiques, torrides et homosexuels sur un mode qui a fait se pâmer la critique. Je me suis toujours demandé si cet enthousiasme ne s'émerveillait pas plus de la crudité et de la sincérité de l'homme que de son art. Aujourd'hui, en littérature, l'audace paie toujours. On n'aura pas forcément des lecteurs mais au moins des voyeurs.

Il ne sera peut-être pas un mauvais ministre de la Culture. Mais il ne suffira pas d'être follement gai pour être meilleur que Christine Albanel qui malheureusement était trop triste pour notre président. Dommage car pour beaucoup son sérieux parfois enjoué et son intelligence sans esbroufe  ne l'empêchaient pas d'être compétente.

Frédéric Mitterrand a encore à démontrer que son nom et sa présence étaient indispensables au Gouvernement.

Bockel veut un statut

Le garde des Sceaux et le secrétaire d'Etat qui lui est rattaché démarrent en trombe (Le Figaro).

Sur Europe 1, Jean-Marie Bockel a indiqué qu'il espérait le vote prochain par l'Assemblée Nationale du projet de loi pénitentiaire, après son adoption par le Sénat et sans savoir si la procédure d'urgence serait invoquée (nouvelobs.com). Déclaration susceptible de rassurer ceux que la récente dénonciation du président de la République - les prisons "honte de la République" - pouvait laisser dans le scepticisme puisque dès 2007 la situation était connue et intolérable et que l'action, sur ce plan, a pourtant traîné.

Le plus important toutefois ne résidait pas dans cette annonce mais dans le souhait de voir engagée une réflexion sur "le statut des  procureurs" dans la perspective de la suppression du juge d'instruction. Dans tous les cas, cette proposition, si elle est mise en oeuvre, représentera un moyen de déverrouiller un processus actuellement figé par l'hostilité de la plupart des magistrats et les craintes de beaucoup. Elle s'ajoutera à la démarche de Jean-Paul Garraud qui, au sein de l'UMP, a su favoriser un mouvement poussant à une réflexion collective plus approfondie. En effet, la nouvelle brute de la suppression du magistrat instructeur méritait d'être largement complétée et enrichie.

Je continue à penser que la Commission Léger, en confiant au Parquet la mission d'enquêter - surtout en l'incitant à la charge et à la décharge ! - a ouvert la voie pour que ce dernier sorte d'une culture de la dépendance en tirant profit de l'opportunité du nouveau rôle qui lui serait attribué. Il me semble en effet que la soumission ne serait plus la même de la part d'un Parquet conscient des devoirs que ses responsabilités amplifiées lui imposeraient. Je ne tiens pas pour rien l'honneur d'être indépendant qui pourrait venir pallier les peurs institutionnelles habituelles. Une véritable procédure accusatoire accentuerait, d'ailleurs, cette heureuse tendance. Le pouvoir qui vous est dévolu oblige.

Acceptons l'idée que Jean-Marie Bockel semble privilégier. Selon des modalités à déterminer, un nouveau statut du Parquet serait élaboré, théoriquement plus protecteur et moins perméable aux influences du Pouvoir. Je ne doute pas que l'imagination bureaucratique et la délibération parlementaire seraient susceptibles de concocter un modèle remarquable sur le papier. Mais, en définitive, il serait toujours soumis à la subjectivité libre ou non de ceux qui seraient appelés à lui donner sens et contenu. Je veux bien qu'on se penche sur les structures en espérant qu'elles affermiront les personnalités trop dociles ou qu'elles éviteront des désagréments aux tempéraments naturellement indépendants et rétifs. Il n'en demeure pas moins que l'opinion publique  sera persuadée de la validité d'une telle réforme, non pas seulement à cause de sa perfection organique mais surtout si de manière signifiante le Parquet, dans les affaires emblématiques, montre ce dont il est capable, notamment son aptitude, par souci de justice, à contredire les désirs vrais ou supposés d'un Pouvoir aux aguets. C'est seulement grâce à ces preuves concrètes que la société finira par croire à la réalité d'une séparation entre les exigences judiciaires et les desseins étatiques. A défaut, le nouveau statut constituera un bel ornement sur la cheminée de la démocratie, rien de plus !

La difficulté principale qui risque de faire capoter les bonnes volontés tient au fait dominant qu'un statut n'est rien si une tradition politique ne le justifie pas, ne le légitime pas. Tout ce qu'on peut constater ces derniers temps manifeste à l'évidence que derrière les voeux pieux et les engagements de principe un rituel perdure - à ce point inscrit dans les esprits et les moeurs qu'il paraît irrésistible - entre le Pouvoir et le Parquet qui ne laisse pas le premier indifférent et le second détaché. Il est infiniment plus facile de bouleverser des textes que de dissiper un climat. Je crains que jamais l'exécutif ne puisse prendre le pli d'une considération qui se résignerait à l'abstention et que les procureurs se sentent capables de demeurer étrangers à ses offres, ses tentations et ses intimidations.

Car l'officiel de la justice ne représentera que le royaume des apparences si, comme on le pressent, l'officieux des communications, des pressions, des coups de téléphone, des insinuations et des interventions occultes continue à gangrener la transparence judiciaire et l'équité démocratique. Ma peur vient de là. De la quasi impossibilité, pour une justice qui se désirerait républicaine, de faire coïncider les ombres et les lumières, la scène et les coulisses du théâtre, ce qui est dit et affiché et ce qui est murmuré mais souvent décisif. On ne pourra jamais rien contre les éminences grises qui, prêtes à tout pour plaire et servir, viendront détruire à petit feu et dans le secret ce qu'on croira avoir édifié pour le meilleur. Je n'aime pas que le silence des puissants soit plus déterminant que la parole des professionnels. Mais ne nous leurrons pas.  Il y aura toujours, surtout dans la matière judiciaire qui permet trop d'accomodements et de subtilités,  des messieurs "je me mêle de tout" genre Alain Minc. On voudrait arracher les masques et  sortir ces clandestins de là où ils se cachent. On n'a pas le choix : le plein jour ou les coups fourrés. J'ai fait le mien.

Une réflexion sur le statut des procureurs : excellente initiative. Que le secrétaire d'Etat Jean-Marie Bockel n'oublie pas cette banalité que la justice est d'abord ce que les magistrats en font. Un service public ou un service personnel. 

 

André Vallini, un homme d'ouverture

La notion d'ouverture renvoie au pire et au meilleur.

Dévoyée, elle aurait pu bénéficier à Claude Allègre qui, en dépit de ce qu'il affirme n'est plus guère socialiste et contrairement à ce qu'il prétend, ne représenterait pas un inestimable capital. Heureusement le succès de la liste écologiste aux élections européennes a fait capoter le processus. D'ailleurs, c'est bien fait pour quelqu'un si fier d'être ministre avant l'heure !

André Vallini, c'est autre chose, c'est quelqu'un d'autre, c'est quelqu'un. Des convictions fortes qu'il souhaite faire partager, une vision de gauche généreuse, humaniste et solidaire - qui pourrait convaincre si on ne la sentait davantage pétrie d'espérance que de réalisme -, une résistance à ce que l'ambition à n'importe quel prix a de vulgaire, un "honnête" homme avec lequel non seulement on ne répugne pas à dialoguer mais qui fait désirer l'échange. Parce qu'il exprime une pensée, notamment judiciaire, qui stimule et favorise le débat. Etre capable de penser contre soi constitue une qualité rare mais André Vallini ne conduit pas à cette extrémité : on a le droit, même adversaire, de penser avec lui.

La lettre qu'André Vallini a publiée dans Le Monde et qui était destinée au "nouveau garde des Sceaux" - on ne connaissait pas encore son identité - me semble un parfait exemple de ce que l'ouverture, dans son acception profonde et non tactique, offre de plus riche.

André Vallini propose au futur ministre de la Justice - donc, aujourd'hui, à Mme Alliot-Marie - de cibler son action sur trois objectifs principaux. Le premier : une justice accessible et efficace. Le deuxième : une justice indépendante et respectée. Le dernier : une justice sereine et apaisée.

Je n'ai pratiquement rien à redire sur  l'exposition d'un tel projet qui fait coïncider le bon sens, l'équité et l'efficacité. On sent tout de même, ici ou là, le regard idéologique qui vient brouiller un tantinet la lucidité. S'il est évident que la justice est "trop lente, trop chère, trop compliquée", il est abusif de soutenir, en réduisant à rien son évolution positive sur ce plan, qu'aujourd'hui elle est "dure avec les faibles et faible devant les puissants". Je sais qu'il s'agit d'une caricature qui pour être contredite quotidiennement par beaucoup de mes collègues demeure inscrite au fronton de l'opposition et des mouvements plus soucieux de conserver leurs préjugés que de privilégier les nuances. La justice de classe, proprement dite, est derrière nous depuis longtemps.

En revanche, André Vallini vise juste et à bon escient lorsqu'il dénonce les risques d'une politique que l'émotion, la démagogie l'exploitant et la précipitation parlementaire la traduisant, inspireraient. Si la classe politique est évidemment appelée à partager avec le peuple l'indignation collective devant tel ou tel crime, il serait dévastateur pour la première, se trompant sur les attentes du second, d'agir sans pensée et d'improviser sans distance. Penser lentement est le moyen le plus sûr pour agir vite, surtout dans ces matières qu'il convient en effet d'aborder avec "l'esprit tremblant".

Enfin, la justice "indépendante et respectée" que le président Vallini espère appelle, pour devenir d'actualité, au moins une double métamorphose, l'une à court et à moyen terme, l'autre de longue haleine.

La première implique qu'une politique de nominations cohérente et impartiale soit mise en oeuvre. Qu'on cesse de favoriser les complaisants,  les caractères faibles et opportunistes au détriment des esprits puissants et libres. L'intelligence critique vaudra toujours mieux que l'adhésion mécanique. Des hommes qui conviennent pour les postes d'autorité et de pouvoir - j'y inclus les responsables des tribunaux de grande instance - seraient une perspective enthousiasmante pour une magistrature trop souvent "plombée", pour le respect de ses valeurs et principes, par ceux qu'on promeut et que la hantise de leur position tétanise. 

La seconde exige beaucoup du corps judiciaire. Une justice respectée implique une magistrature respectable. La grâce ne nous tombera pas du ciel ni de l'Etat. Elle ne viendra récompenser notre action que dans la mesure où le citoyen nous donnera quitus sur un plan général pour notre attitude en démocratie, et plus spécialement, pour la manière dont nous saurons chaque jour ne pas décevoir les justiciables, quel que soit leur statut.

André Vallini, à partir des prémisses qu'il a fait connaître dans sa lettre, est clairement un homme, une personnalité d'ouverture. Je me demande si les véritables êtres d'ouverture en politique, gauche et droite confondues, ne sont pas ceux qui demeurent en dehors des gouvernements pour ne jamais voir, dans le dialogue républicain, leur parole confisquée, instrumentalisée ou appauvrie.

Blanc Cassez

J'aime beaucoup Frank Berton que je n'ai jamais rencontré. Je l'ai écouté à la radio, récemment sur France Inter. J'ai échangé des SMS avec lui. On a failli prendre un café ensemble à Paris. Il revenait du Mexique et j'avais une session d'assises. J'ai apprécié son comportement dans l'affaire d'Outreau. J'apprécie son visage buriné de héros de western. J'ai confiance en lui.

Pourtant, quand il y a longtemps il m'a envoyé un mail sur l'affaire de sa cliente Florence Cassez, je ne dirais pas que j'ai eu un doute mais je me suis senti gêné. Comme à chaque fois que je crains d'être obligé de me prononcer sur une procédure que je ne connais pas, engagée au Mexique, et sur laquelle durant plusieurs mois on n'a eu que le point de vue de la famille, l'émoi médiatique et la volonté française exprimée officiellement de la ramener de là-bas. C'était, à l'évidence, une innocente qu'on nous invitait à soutenir. On ne parlait que d'elle, de sa cause. Elle était victime d'un ignoble trafiquant. Elle ne savait rien. C'était une Française et tout était dit.

Quand le président de la République est allé au Mexique, qu'il s'est entretenu avec le président Calderon, les choses ont semblé plus compliquées que prévu. Il n'était pas question de la transférer immédiatement en France pour qu'elle y exécute sa peine. Une commission a été installée au Mexique qui devait se prononcer sur la meilleure solution possible pour Florence Cassez et le lieu de son incarcération.

Des articles sont parus en France qui laissaient entendre - des témoignages à accueillir  avec prudence - que Florence Cassez avait participé à l'entreprise criminelle et qu'elle était associée pour le pire au trafiquant, son mari. Qu'elle avait été identifiée grâce à sa voix. Troublant tout de même ( Le Figaro, Le Parisien ).

La Commission mexicaine a décidé de maintenir Florence Cassez en prison au Mexique où elle a été condamnée à une peine de soixante ans. Terrible déception pour Frank Berton qui est décidé à continuer son combat. Sa conviction de l'innocence de sa cliente n'est pas entamée.

Pour ma part, si Frank Berton n'était pas son avocat, j'aurais décroché il y a belle lurette. On est si injuste avec la justice française que je ne suis pas loin d'être solidaire avec beaucoup d'autres justices. J'ai du mal à donner toujours tort à l'accusation. La réalité est souvent son alliée. Le citoyen et l'avocat général mêlés auraient déjà pris leur parti : pas  d'erreur judiciaire au Mexique pour une Française qui devient de plus en plus seule.

Mais il y a Me Berton. Il me convainc de demeurer encore un peu dans l'incertitude. C'est beaucoup. Les grands avocats gagnent toujours quelque part. 

Douglas Kennedy est de retour

Ne faites pas la fine bouche, je vous en prie, et ne prenez pas l'air dégoûté.

Douglas Kennedy est un formidable romancier et il est de retour.

Son avant-dernier livre constituait un bel échec, une erreur estimable. Comme William Faulkner s'étant égaré dans Parabole parce qu'il avait quitté son comté mythique, Douglas Kennedy avait cru que la France et le surnaturel donneraient un nouveau souffle à sa création. Il se trompait.

Il l'a compris et "Quitter le monde" constitue une réussite éclatante. Qu'on ne vienne pas soutenir que ce ne serait pas de la "grande littérature" et que Douglas Kennedy ne mérite pas l'attention des critiques réputés ! La seule littérature qui vaille, c'est celle qui prend le lecteur aux tripes et lui rend douloureuse la fin d'un livre qu'en même temps il veut terminer sans attendre ! Certes, il y a le style mais l'efficience sans fioritures de celui-ci n'est pas un handicap lorsque l'histoire, les thèmes, l'inlassable mouvement de l'imagination abolissent à chaque seconde l'ennui. Comme j'aimerais que cessât ce manichéisme du snobisme qui préfère un élitisme somptueusement glacé au talent évidemment et naturellement éclaboussant, le byzantinisme de la forme à la puissance entraînante du fond, le jugement limité et condescendant du spécialiste à la passion du lecteur !

Je n'ai pas envie de raconter ce qui irrigue les 500 pages de ce texte et qui vous tient. Prisonnier volontaire, on a du mal à supporter la banalité des jours. On souhaiterait ne pas être enfermé alors qu'on s'évade.  Pourtant, on voudrait ne pas être dupe. On perçoit les trucs, les procédés et les coutures, les surprises annoncées de loin, les coups de théâtre programmés et la technique impeccable d'un artisan exemplaire. On devine la fabrication mais cette lucidité tellement inutile est chassée par l'allant et l'inventivité de destinées qui tombent, se battent puis se redressent, d'une humanité qui souffre mais résiste, par le souffle d'un pessimisme sans espoir mais guéri par l'action. Chez Douglas Kennedy, on ne se plaint pas longtemps. Le fond du trou, un court instant, vous fascine mais, d'un coup de volonté et de coeur, on remonte vers la liberté si belle mais tellement éprouvante. Le dur et magnifique métier de vivre. Je n'invente rien. Tout cela s'y trouve et vient offrir au lecteur ébloui un romanesque qui, pour sembler facile, donne tout de même des leçons d'existence.

S'il me fallait définir la caractéristique fondamentale de ce récit comme de tant d'autres de même lignée, c'est l'obsession des ruptures et des reconstructions. Douglas Kennedy n'hésite pas à privilégier ce motif, dominant chez lui, d'un destin mis en pièces, réduit à une page blanche, à un espace vide sur lesquels l'effort humain va écrire une nouvelle histoire, un autre programme. Il adore ces instants - et il les décrit merveilleusement - où il a plongé ses héros dans un quasi-néant, où ils ont parfois eux-mêmes effacé les traces de leur quotidienneté antérieure mais où, à petits pas, obstinément, il va les aider à restaurer un ancrage dans la réalité, à donner aux autres et à eux-mêmes les preuves d'une nouvelle vie. Ainsi, au fil du temps, de basculement en basculement, des existences surgissent à partir d'une matière originelle sans cesse métamorphosée. Une vie est composée de plusieurs vies et un destin toujours prêt à se diviser dans le désordre du hasard et les coups du sort. On efface puis on recommence. Il y a une volonté du glissement dans l'oubli pour ressusciter autre, dépouillé de tout mais riche d'un avenir à remettre à jour, sans l'aide de personne. Pour fuir ou se sauver, par honneur ou par détresse, le personnage central, homme ou femme, endosse des apparences successives qui aboutissent, en définitive, au désir entêté de ne pas plier sous n'importe quel joug. Il y a du ciel vide qui pèse sur cette terre pleine d'orages.

Douglas Kennedy est un mélancolique plein d'énergie. Un romancier de la condition humaine qui en fait non pas une fatalité mais une liberté éclatée en désastres et en renaissances. Un auteur populaire parce que ses livres vous empoignent et ne vous tombent jamais des mains.

Que ceux qui le méprisent, au prétexte qu'ils en feraient aisément autant, nous montrent de quoi ils sont capables ! Je les mets au défi.

 

Le Guide suprême mal orienté

Guide suprême, démocratie religieuse : des expressions, des concepts qui font froid dans l'esprit. C'est en Iran. C'est si près de nous depuis une semaine.

Alors que la France s'est distinguée dans l'abstention - 60% - lors des élections européennes, alors que nous avons la chance d'être une démocratie et de pouvoir compter sur un vote clair et transparent, nous faisons les dégoûtés, les blasés.

En Iran, une part importante des citoyens derrière Mir Hossein Moussavi réclame justice. Elle aspire seulement, comme ce dernier l'a souligné, "à obtenir ses droits et à récupérer ses votes " (nouvelobs.com). Une immense espérance était née lors de la campagne présidentielle même si à l'évidence les médias français, plus obnubilés par leurs désirs que par la réalité, ont abusivement laissé pressentir une victoire de l'opposition.

Depuis la réélection du président Ahmadinejad, personne ne semble discuter sérieusement l'existence de la fraude. La controverse porte sur l'étendue de celle-ci. Elle aurait été massive (Rue89). Le Guide suprême, partisan du président contesté et fort des 24 millions de voix obtenues par ce dernier, minimise pourtant les effets d'une tromperie que même lui n'ose plus exclure. Mais son soutien politique et religieux, étant acquis à Ahmadinejad, risque de faire pencher la balance iranienne vers le passé, la régression et la chape de plomb plutôt que vers l'avenir et un possible changement.

Il ne s'agit pas de surestimer le progressisme d'un camp pour accabler l'autre. On peut comprendre Barack Obama dont la prudence et le pessimisme éclairé sont à la mesure de la partie capitale que les Etats-Unis sont appelés à jouer. Il n'en demeure pas moins que la réaction française, heureusement et sans détour, a été ferme et que la fraude au bénéfice du président iranien réélu a été dénoncée. Pour se convaincre de la nature des antagonismes et de la cause à défendre, il suffit de constater que les pays et les chefs d'Etat, rares, qui viennent conforter Ahmadinejad - la Chine, le président Chavez notamment - se trouvent aux antipodes de nos valeurs démocratiques. Qui se ressemble s'assemble.

Le Guide suprême, l'ayatollah Khamenei, la plus haute autorité de la République islamique manifestement, lors de son sermon si attendu et qui a déçu hors d'Iran tant de gens, a pris un mauvais chemin. Il a mal orienté son pays. De quoi nous faire regretter - c'est un comble  - l'ayatollah Khomeiny !

On voudrait être avec ceux qui protestent, défilent et espèrent. Sept morts au moins déjà parmi ces combattants pacifiques. On a peur, on tremble. Chaque matin, on s'interroge. La main de fer ou la révolution de velours ?  Le rouleau compresseur du Pouvoir va-t-il les écraser à Téhéran comme dans le reste du pays ou, à force, l'obstination et le bon droit vont-ils triompher (Le Monde ) ? 

Et nous, on ose ne pas aller voter !

 

 

Stéphane Guillon est-il drôle ?

Il n'est plus question du "rire républicain" défendu par Nicolas Demorand mais de la drôlerie en elle-même. Même si des génies comme Henri Bergson se sont penchés sur le mécanisme du rire, il n'est pas sûr qu'en dépit de la profondeur de son analyse il puisse nous aider à élucider ce que l'on pourrait appeler le "rire médiatique".

Je voudrais également échapper à la tentation, à cause de mes références anciennes, de dénigrer l'esprit d'aujourd'hui parce qu'il ne me transporte pas sauf lorsqu'il s'attaque à qui je n'aime pas. Ma mansuétude parvient à accepter  aisément la mise en pièces de certaines personnes. Reste que s'arrêter à une telle attitude condamnerait ce modeste billet à une limitation très subjective.

Ecoutant Stéphane Guillon parce que j'apprécie sur France Inter cette tranche horaire avec Nicolas Demorand, même si je trouve que la ronde des invités n'est guère renouvelée, je suis enclin à considérer que ce n'est plus le regard sur la vie quotidienne qui fait rire et sens. En effet, je n'ai pas l'impression que Stéphane Guillon soit obsédé par les ridicules de la modernité banale. Il n'a pas pour vocation de tirer de la gangue généralement non signifiante des jours une pépite, une étincelle atypiques.

Au contraire - pour certains, c'est sans doute une faiblesse mais pour ceux dont je suis, une chance -, il s'immerge dans l'actualité immédiate et n'hésite pas à prendre comme sujet ce dans quoi précisément il est plongé. On n'est pas loin d'un rire s'adorant lui-même et Stéphane Guillon n'est pas le dernier à s'esclaffer de sa drôlerie même si texte, saillies et gloussements, parfaitement harmonisés, donnent l'impression d'attendre les applaudissements de l'auditeur après ceux de son entourage immédiat.

Stéphane Guillon demeure dans le vif du débat qui est, peu ou prou, de nature politique ou médiatique. Il répartit avec un apparent équilibre ses coups et ses acidités à droite et à gauche mais nul besoin d'être grand clerc pour percevoir où l'entraînent ses sympathies. La dent est plus dure à l'encontre de certains qu'à l'égard d'autres au sujet desquels il manifeste une indulgence amusée, retenue.

Ce qui m'apparaît le noyau central de son intervention est une volonté obstinée mais maîtrisée de provocation. Celle-ci, toutefois, a totalement changé de registre aujourd'hui. Elle a été tellement exploitée, usée jusqu'à la dernière dérision qu'il a fallu lui donner du sang neuf, une vivacité originale. Au regard de mes enthousiasmes passés - je pense à Poiret et Serrault, certains chansonniers, Thierry Le Luron, Coluche -, sans doute faut-il convenir qu'on a quitté le rire qui détruisait les puissants par le ridicule qu'il projetait sur eux, qu'on a abandonné la moquerie purement politique à cause de l'idéologie des humoristes qui, leur faisant choisir leurs cibles, les éloignait par là même de l'universel d'une vision comique susceptible de rassembler des spectateurs au lieu de diviser des citoyens.

La provocation actuelle - et Stéphane Guillon en fournit un exemple achevé - cherche moins l'éclat de rire grâce à la libération d'un corps heureux de se laisser aller que les grincements du coeur et de l'esprit, le malaise oscillant entre ricanement presque drôle et indignation légère. Au fond, osons le terme, la souffrance est devenue le terreau privilégié du "fou du roi" médiatique. Là où Patrick Timsit demeurait encore une exception avec l'épisode comique puis judiciaire des "mongoliens", Stéphane Guillon s'adonne très souvent à cet exercice délicat pour lui, éprouvant pour l'auditeur où les catastrophes, les tragédies, les morts et les faiblesses naturelles - celles sur lesquelles l'être ne peut rien - sont triturées, malaxées, à la fois banalisées et mises en pleine lumière par le sarcasme, une commisération feinte et un vrai dédain des réactions possibles. J'avoue que le double billet de Stéphane Guillon sur le vol Rio-Paris d'Air France m'a laissé admiratif devant le culot énorme et alarmé devant ces brisures nouvelles causées directement ou non à des familles  déjà anéanties  par un immense malheur collectif - du sel jeté à profusion sur des plaies qui auraient mérité solidarité ou silence.

Cet usage de la souffrance d'autrui - comme moteur de l'inspiration - se traduit aussi paradoxalement par une méchanceté à l'égard des vaincus et des défaits quand les puissants et les forts, en tout cas au meilleur de leur forme, demeurent à l'abri. Dominique Strauss-Kahn n'aurait pas dû se plaindre, certes, de l'offense infligée par Guillon mais celle-ci ne se rapporte pas au personnage officiel qui, aimé ou non, ne prête ni à sourire ni à pitié mais met l'accent sur une faiblesse et un discrédit déjà largement payés par la polémique et la procédure qui les ont suivis. Comme on ne brave plus la mort, à la Brassens, pour dissiper la peur qu'elle inspire mais qu'on fait fond sur le pire pour espérer faire rire "jaune" ceux qui sont encore épargnés, on n'est plus vraiment entêté à égratigner, à mordre par l'esprit les titulaires de pouvoir, quelle que soit la nature de celui-ci. On préfère ajouter à la tristesse du monde par l'ironie et la boutade que favoriser, un trait de temps infime, le bonheur grâce à un regard bienveillant quoique caustique sur autrui et les choses de la vie.

Stéphane Guillon est-il drôle ?

Pas vraiment, à mon sens, mais pour des raisons qui tiennent à l'air du temps, au goût de l'époque et qui ne sont pas toutes médiocres. Je ne profite pas de son départ en vacances pour émettre cet avis. Notre démocratie, si elle est intelligente, le laissera toujours parler librement, comme il l'entend et comme on l'entend, ainsi que tous ses collègues en rire républicain, médiatique ou autre.

Le hasard fait bien les choses puisque Le Monde publie, par Raphaëlle Bacqué, un portrait de Philippe Val qui va diriger France Inter. Le titre choisi, pour cet hémiplégique de la liberté d'expression, est : Fini de rire.

D'une certaine manière, on pourrait soutenir qu'avec Stéphane Guillon, le rire est fini.