Aujourd'hui, la question n'est plus de savoir qui s'y mettra mais qui aura le courage, l'anticonformisme de ne pas s'y mettre ! Qui saura résister au grand jeu décapant et progressiste du blasphème ?
Je consulte Le petit Larousse. Blasphème : parole, discours qui insulte violemment la divinité, la religion et, par extension, quelqu'un ou quelque chose de respectable. A lire cette définition, on n'a plus le moindre doute. Le blasphème est devenu le sport à la mode et il n'est plus une activité dite intellectuelle qui n'estime devoir, précisément pour se faire respecter, mettre à bas le respectable traditionnel, moquer les sentiments religieux, offenser les croyances et se parer des plumes d'une modernité dupe de rien et surtout pas de ce qui risquerait de transcender.
Depuis plusieurs jours, demeure dans un coin de ma tête un malaise médiatique qui paradoxalement concerne mon homme de télévision préféré : Frédéric Taddéï. Dans l'une de ses dernières émissions, ses invités avaient été conviés à s'exprimer sur la pièce Golgota Picnic. Facile de deviner dans quel sens l'ensemble des réactions est allé. C'était du théâtre, de l'art, l'art est sacré, la religion ne l'est pas, pas touche à la culture, les chrétiens sont énervants et la violence des catholiques intégristes inadmissible, insupportable, ils devraient tendre l'autre joue, le blasphème est formidablement révolutionnaire... J'exagère à peine. Cette théorie consensuelle et fière d'elle est devenue franchement déplaisante - déjà, l'interrogation fondamentale occultée : s'agit-il vraiment de culture, d'art ou ceux-ci doivent-ils être invoqués avec parcimonie, comme une forme de consécration, et non pas tel un réflexe devant n'importe quoi ? - quand le porte-parole de Civitas, gentil, souriant mais à la dialectique infiniment pauvre s'est trouvé confronté à ce groupe méprisant, condescendant et que Frédéric Taddéï a ajouté sa voix, certes avec discrétion, à ce dernier. Je me suis demandé si un jour on acceptera, pour ne pas ruiner un débat, de choisir aussi des réactionnaires pugnaces et capables d'argumenter. Car il en existe.
Dans la suite de cet agacement rentré, Le Monde, dans sa rubrique Culture et Idées, a consacré une étude au blasphème en l'annonçant de cette manière : "Polémiques sur des pièces de théâtre, caricatures du prophète de l'islam : les atteintes au sacré font scandale. Paradoxe : ces manifestations interviennent dans une société sécularisée".
En dehors du poncif que dans les sociétés "pluriculturelles et civilo-laïques comme la nôtre", le sacré des uns n'est plus celui des autres, j'aurais tendance à contester le caractère paradoxal de cette évolution. Au contraire, rien ne me semble plus naturel que l'interaction entre un monde qui non seulement s'abandonne au profane mais le théorise comme une sorte de salut et la défense du sacré, quelle que soit sa forme. Cette volonté de tenter de maintenir haut, au milieu d'un délitement général, des valeurs auxquelles on attache du prix parce qu'elles sortent la tête de la matière et à tort ou à raison donnent des frissons d'éternité, explique pourquoi, aujourd'hui, ce mouvement à la fois s'accroît mais, à cause de son efficacité toute relative, n'entrave aucunement le processus de sécularisation dont les effets sur tous les plans se font sentir.
Dans ce domaine je rends hommage à la persévérance du président de la République qui, sous l'influence de Camille Pascal qui n'a heureusement rien à voir avec Alain Carignon, a récemment convié à sa table des écclésiastiques en les invitant à l'affirmation de leurs convictions religieuses et à la conscience de leur importance dans notre société. Ils peuvent en être, avec d'autres, les guides. Il est paradoxal - mais très significatif de cette crise du religieux face au conformisme du blasphème largement entendu - que Nicolas Sarkozy se sente tenu d'être un aiguillon pour stimuler un catholicisme doutant de plus en plus de son rayonnement et donc faisant douter.
Rien, en tout cas, ne me paraît plus indigent que cette mécanique du blasphème persuadant à bon compte les esprits forts qu'ils sont forts alors qu'ils ne sont que faibles, trop contents de pouvoir remplacer le dialogue des intelligences par la dérison, le sarcasme qui, exclusifs, représentent les qualités d'un monde qui ne sait plus ce qu'est penser, analyser, respecter, s'émouvoir, lever le visage, questionner, rêver, imaginer, parier. Et si la transcendance n'était pas une vieille lune ? Et si blasphémer systématiquement était une audace de pacotille dans une société qui s'en fait une gloire ? Voltaire certes, mais quoi de commun entre le courage du génie et de l'insolence en face d'un ordre qui interdisait l'esprit critique et tuait pour sanctionner le blasphème, et aujourd'hui où l'anticonformisme se situe dans la sauvegarde du respectable, dans la déférence à l'égard des religions honorablement cultivées, dans un art de partage et d'humanité, dans une culture qui exalte et élève, dans l'écoute et dans la dignité ? Il est dans l'allure, pas dans la chienlit même déguisée en objet culturel !
J'ai toujours détesté les conformismes. Celui du blasphème comme les autres.
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