Vendredi prochain, Jacques Chirac connaîtra la décision du magistrat instructeur dans l'affaire des emplois fictifs de la Ville de Paris. Xavière Siméoni suivra-t-elle les réquisitions du Parquet tendant au non lieu ou les contredira-t-elle (Journal du Dimanche, nouvelobs.com ) ? Avec ce juge unanimement apprécié et à la discrétion exemplaire, personne ne peut prétendre connaître par avance ce que sera son ordonnance. Cette incertitude est déjà la marque d'une justice réussie puisque rien n'est venu de manière vulgaire signaler, annoncer ou proclamer des orientations qui en effet ne relèvent, dans un secret pour une fois préservé, que de la seule Xavière Siméoni. Il y a un intense sentiment de satisfaction, pour tous ceux qui sont passionnés par la justice équitable, à percevoir que cette procédure se trouve entre de bonnes mains et que la conclusion de vendredi aura été mûrement, lucidement et objectivement pesée. Le moins qu'on puisse dire, pour parler franc, est que cet apaisement rassurant ne nous a pas habités pour toutes les affaires médiatico- politiques.
Je ne minimise pas l'inquiétude probable de l'ancien président de la République devant cet avenir judiciaire si proche mais une actualité, rapportée par Le Parisien, a mis en évidence une tragédie, à Juvignac dans l'Hérault, qui par son intensité et ses conséquences, permet de considérer d'un esprit plus serein les péripéties parisiennes.
Un père de famille, pour se défendre et sauver son épouse et son fils, a tué un jeune homme de 27 ans. Résumée de la sorte, cette histoire donne une faible idée de ce qu'à dû être cette épouvantable soirée dans cette maison à Juvignac.
Sous la signature de Jean-Marc Ducos, l'article nous apprend que Philippe Joron, maître de conférences à l'université Paul-Valéry, anthropologue et spécialiste de la télé-réalité violente au Brésil, son épouse Chlélia et leur fils Hugo, âgé de 11 ans, étaient présents lorsque vers 22 heures 30, un homme encagoulé et ganté, "armé d'un pistolet automatique avec une balle engagée dans le canon" s'est introduit dans leur habitation. Il les a aspergés d'essence et a brandi un briquet. Insultes et menaces. "Si vous bougez, je vous brûle". Hugo s'est mis à hurler. L'agresseur a sorti des cordes. L'épouse l'ayant remarqué s'est relevée mais a été frappée violemment à la tête. Philippe Joron s'est jeté sur le malfaiteur qui a perdu l'arme dont Hugo s'est emparé. Son père lui a crié de fuir et, sentant sa famille toujours menacée, est resté sur l'agresseur, comprimant sa cage thoracique. Il l'a maintenu au sol pour assurer la sauvegarde de son épouse et de son fils, en attendant les secours. A leur arrivée, les gendarmes constatent que le coeur du jeune homme a cessé de battre.
Philippe Joron et son épouse ont décidé de quitter Juvignac avec leur fils qui a dû être hospitalisé à la suite de ce qu'il avait vécu. Philippe Joron a été mis en examen pour homicide volontaire mais évidemment laissé libre.
Ce qui rend la tragédie encore plus singulière, c'est que le malfaiteur, Saïd Ouamalik, était un ancien élève de Philippe Joron, avec lequel il avait eu un différend au sujet de certaines notes. Il était manifeste, à entendre la relation du père, que la motivation de l'agression résidait au moins pour partie dans le ressentiment, dans un désir de vengeance.
Pour un lecteur averti des choses criminelles, le récit d'une telle soirée, avec sa fureur, l'angoisse de voir une famille brûlée vive, l'énergie du désespoir et le courage insensé du père, est glaçant. Nous sommes tellement marqués par les représentations cinématographiques et extrêmes de la violence que ce qui s'est passé à Juvignac renvoie à la liberté illimitée et terrifiante de la fiction plus qu'à un quotidien qu'on aurait eu du mal à concevoir aussi traumatisant. Le crime, c'est un imaginaire incroyable qui ne cesse pas de s'incarner. Si une défense semble légitime, c'est bien celle de ce père, héros ordinaire, accablé par les conséquences de sa résistance au mal. La mort qu'il a causée représente, pour lui qui a sauvé sa famille, une catastrophe réelle qui n'est pas occultée par le désastre qu'il a su prévenir. Il y a des personnalités que l'existence, un trait de temps, affronte au pire, qui ne se glorifient pas du compromis qu'elles ont été appelées à négocier dans l'urgence entre leur morale et le danger mais qu'on a scrupule à blâmer, tant on douterait de soi dans les mêmes circonstances.
J'ai évoqué le magistrat Xavière Siméoni. Je voudrais, pour finir, réfléchir sur l'avocat Me Jean-Charles Teissedre qui s'est constitué partie civile pour la famille Ouamalik. Il adopte la posture classique en s'interrogeant sur la légitime défense et en mettant en cause le comportement du père au cours de l'action. C'est de bonne guerre, si j'ose dire. En même temps, je n'ai jamais mieux compris pourquoi le rapport que l'avocat entretient avec la vérité ne cesse pas de me troubler. Au fond, à partir du moment où le conseil choisit la cause qui l'a choisi, soutient forcément le point de vue de ceux qui lui ont confié la défense de leurs intérêts, il lui est évidemment impossible, dans le débat judiciaire, de privilégier la vérité du fait, le caractère parfois univoque de la réalité criminelle puisque son seul souci est de mettre sa compétence et son talent au service seulement de ce qu'on lui dit. Accepter le décalage entre le discours de mon client et l'intuition de ce que je pressens aurait été au-dessus de mes forces. Pour le magistrat, la vérité ne se joue jamais à pile ou face. Pour l'avocat, elle dépend de sa position.
Cet antagonisme intellectuel et tactique explique peut-être, en général, l'impérialisme du premier et la tolérance du second.
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