Il faudra bien un jour se pencher sur les critiques littéraires et de cinéma pour se demander non seulement à quoi ils servent mais surtout, puisqu'on leur donne une importance considérable, si leur jugement est éclairé ou infléchi par le copinage ou la préciosité.
Dans le domaine des livres, une embellie se produit parce qu'à mon sens, avec une part de subjectivité que je ne méconnais pas, nous avons la chance de pouvoir apprécier trois critiques sortant de l'ordinaire par leur liberté intellectuelle et de ton, leur dédain des "vaches sacrées" et la désinvolture sérieuse et grave avec laquelle ils traitent essais et romans. Pour moi, il s'agit de Gilles Martin-Chauffier, Yann Moix et Frédéric Beigbeder qui a apporté dans Le Figaro Magazine une touche iconoclaste bienvenue. Cela ne signifie pas qu'on ne se trouve pas parfois en face d'une "déferlante" comme celle dont a bénéficié récemment Charles Dantzig, esprit raffiné et complexe. Celui-ci, à l'évidence, est entouré d'une cohorte d'amis bien placés dans l'univers médiatique et qui donnent un écho hyperbolique au moindre de ses propos. Ainsi, cette appréciation de la lecture qui serait recommandable parce qu'elle "ne sert à rien". Immédiatement cela fait sourire, c'est piquant, paradoxal et au bout de quelques secondes l'écume de l'esprit se dissipe et on se rend compte qu'on a failli approuver une absurdité. La lecture est formidable parce qu'elle sert. A penser, à aimer, à vivre et à comprendre. Elle sert à tout. Dans une interview récente, un intellectuel étranger avait précisé que la lecture de Marcel Proust l'avait détourné du totalitarisme, rien que cela ! Charles Dantzig a suffisamment de force et de plénitude culturelles pour pouvoir se passer de ces approbations affectueuses mais dangereuses. Si seulement l'amitié pouvait ne pas constituer souvent le seul critère d'évaluation d'un livre mais tout simplement la qualité de celui-ci ! Je pourrais en dire autant de certaines haines aussi obsessionnelles que quelques surprenantes admirations systématiques. C'est l'homme ou la femme que l'on aime ou que l'on déteste, pas le résultat qui vous est soumis !
Mais pour le cinéma c'est pire. J'ai vécu un épisode qui a porté à son comble mon étonnement devant le succès "fabriqué" et trompeur de telle ou telle oeuvre. En l'occurrence, "Les petits mouchoirs" de Guillaume Canet. Celui-ci a réalisé le film, il en a écrit le scénario et les dialogues. Depuis quinze jours, le matraquage promotionnel a été intense et la focalisation publicitaire sur le metteur en scène surabondante. Il s'en est plaint lui-même au motif que "ses" acteurs passaient en quelque sorte au second plan, dont François Cluzet et Marion Cotillard. Une critique quasi unanime, tétanisée de ravissement. Cette effervescence idolâtre de tous les instants a payé puisque ce film est en tête à Paris pour le nombre de spectateurs durant sa première semaine. Il ne s'agit en aucun cas de dénigrer Guillaume Canet qui est un homme sympathique, non dénué de talent et capable sans doute, demain, d'oeuvres bien meilleures.
En effet, ce qui me frappe, c'est que je n'ai lu ou entendu nulle part ce que des spectateurs peut-être profanes, pas gangrenés par une vision et une conception pré-formées, ont perçu à la fin de ce film, très long, trop long. Le scénario à l'examiner de près est d'une minceur extrême et pour être chorale l'histoire se fonde sur une quotidienneté répétitive et pas toujours sauvée par le dialogue.
Guillaume Canet a tellement conscience de la faiblesse de son inspiration qu'à plusieurs reprises, pour pallier ses manques, il nous impose des "tunnels" sans texte représentant des fragments de vie collective, dont on devine bien qu'ils sont le lot de toute communauté rassemblée, avec une musique envahissante au possible qui manifeste que l'inspiration est tarie. Une fois, cela va. Deux fois, cela commence à lasser. Trois fois, c'est trop. Au-delà, c'est insupportable.
La fin de cette oeuvre est d'une indécence absolue dans l'exploitation de l'émotion sur des bases totalement invraisemblables, même dans un chagrin collectif. On a envie de crier "assez" tant on devine le réalisateur seulement motivé par une invasion de "bons sentiments" tellement larmoyants et hypertrophiés qu'ils n'ont plus aucune légitimité et que le spectateur est plus proche du fou rire nerveux que d'une mélancolie sincère. Cette démagogie du coeur révulse. N'est pas Douglas Sirk qui veut.
Les acteurs, je l'admets, sont remarquables, notamment Benoît Magimel qui a enfin retrouvé un rôle à la mesure de "Selon Matthieu" de Xavier Beauvois. François Cluzet ne mériterait que des éloges s'il ne tombait pas de plus en plus dans un jeu crispé, tendu, mobilisant peu d'expressions du visage et entraînant, chez moi, même dans les scènes dramatiques, une envie de rire très offensante pour la gravité du sujet et du comédien. François Cluzet a une nature tellement riche qu'il ne devrait pas hésiter à quitter les terres sombres pour des paysages plus drôles.
Enfin, comparer Guillaume Canet à Claude Sautet est une absurdité. Le premier reste en surface quand le second creuse profond. Celui-ci dit beaucoup avec peu quand Canet dit peu avec beaucoup. Tout les sépare.
Je suis sûr que le film va "cartonner". Il convient de rendre hommage à Thomas Sotinel et au Monde, les seuls qui ont identifié et analysé les faiblesses tout en qualifiant l'oeuvre d'estimable, ce qu'elle est. C'est le danger de l'encens déversé : la réalité déçoit.
Vive des critiques libres !
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