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Carla, ses amis et la République

La République se niche dans les détails et la démocratie est bien plus offensée, par exemple, par une affaire Pérol et du favoritisme au quotidien qu'à cause des entorses rares faites aux grands principes.

Le Point, dans sa couverture, affiche ce titre : "Les amis de Carla". La lecture de l'enquête  est très éclairante puisque le président de la République lui-même y déclare qu'il n'a pas de raison de se priver des "amis de Carla". Il n'évoque pas leur sphère privée, intime où de fait "les amis de Carla" pourraient ou non devenir les siens mais le domaine public, l'espace politique qui, depuis son élection en mai 2007, ne devraient relever que de sa seule initiative. Le paradoxe est que d'aucuns lui reprochent d'être omniprésent alors que "Carla et ses amis" manifestent qu'il se laisse facilement dépouiller d'un pouvoir qui lui revient.

Même si l'argument est facile, il ne faut pas tourner en dérision le malaise du citoyen qui a accordé sa voix à Nicolas Sarkozy et qui est amené à constater que la seule légitimité politique qui devrait prévaloir - c'est lui qui a été élu et ses choix devraient résulter de considérations exclusivement officielles et techniques - est parfois battue en brèche par des influences officieuses et subtiles sur lesquelles nous ne pouvons rien et qui donc dépossèdent la société d'un droit de regard. Hier, Cécilia Sarkozy avait choisi, par l'entremise de son époux, Rachida Dati comme garde des Sceaux. Aujourd'hui, Carla Sarkozy aurait fait le bonheur de Frédéric Mitterrand et, ailleurs qu'au gouvernement, celui de Philippe Val. Une question : que peuvent faire valoir ceux qui sont meilleurs que les deux personnalités que je viens de nommer mais qui n'ont pas la chance d'être dans le cercle de l'amitié et de la complicité autour de l'épouse du chef de l'Etat ? Problème bien moins dérisoire que le pensent ceux qui bénéficient de cette proximité.

Cette gêne devant l'inévitable absence, lors du choix politique, de compétences indiscutables parce qu'elles ne plaisent pas dans le privé ou n'ont pas franchi la muraille qui sépare l'indifférence de l'affinité, me semble d'autant plus renforcée que, sans prétendre lui manquer de respect, le président lui-même n'est pas étranger à une forme de subjectivisme forcené qui laisse peu de place à l'appréciation équanime des qualités de fond mais beaucoup à une fidélité qui représente le sésame pour tout. J'ose dire que cette approche est très perceptible en matière judiciaire. Le Conseil supérieur de la magistrature et les instances et évaluations officielles paraissent, tout en jouant leur rôle, peser peu au regard de sélections personnelles qui n'ont à peu près rien à voir, à une ou deux exceptions près, avec l'objectivité d'un regard lucide et neutre. L'Etat irréprochable choisit clairement ses serviteurs pour ne pas l'être. Quand le président de la République affiche ostensiblement et sans cesse son affection pour le couple Balkany en controverse récente sur la gestion de Levallois-Perret, il déséquilibre, par cette immixtion du coeur dans l'espace public, l'Etat de droit et ceux qui ne sont que trop tentés de l'appréhender de manière relative (le Post).

Au fond, le subjectivisme forcené devrait au contraire se laisser étouffer par une neutralité exacerbée. Revenant toujours à Charles de Gaulle, avec la conception de la chose publique qui était la sienne, il est probable que pour lui toute intrusion de l'intimité ou de la conjugalité dans l'exercice du Pouvoir aurait représenté une grave faute de goût et une offense à la citoyenneté. Ce qui est déprimant dans le syndrome des "amis de Carla" et des préférés personnels du président est l'instauration ou la perpétuation d'un système où beaucoup n'ont plus leur chance, démocratiquement parlant. La définition du langage républicain consiste, précisément, à abolir autant qu'on le peut l'aléa intime, le décret affectif et partial au bénéfice d'attributs qui autorisent chacun dans le champ du mérite à se penser à égalité avec tous les autres. Qu'on ne soit pas distingué n'est pas dramatique dès lors que l'empoignade a été loyale et ouverte. L'amitié du couple présidentiel réduit le choix des possibles et rend trop parisien ce qui mériterait de demeurer populaire. L'appel d'offres est vicié à son fondement.

Imagine-t-on les risques auxquels une telle pratique pourrait nous confronter ? Les meilleurs de notre société, plus jamais assurés d'être remarqués et promus pour des motifs dignes et valables, passeraient leur existence à vouloir en "être", espérant devenir proches de Carla ou du président, n'hésitant pas pour cela à tomber dans la courtisanerie ou le snobisme pour goûter à ce paradis source de tout ou pour avoir la bonne fortune d'y demeurer ? Ou bien, déçus par avance, ils tomberaient dans un triste désabusement qui les ferait douter d'un pouvoir dont les critères seraient trop fluctuants, ductiles et imprévisibles pour qu'ils puissent nourrir quelque espoir ? Le favoritisme ou la méconnaissance ? Perspectives guère enthousiasmantes pour les services publics !

Je maintiens qu'il n'y a pas de quoi rire lorsque l'Etat donne l'impression de se réfugier dans ses coulisses secrètes et ouatées pour décider, au sujet des hommes et des choses, sans que nous puissions même savoir, regarder et contester. J'ose soutenir que Carla, ses amis et la République, c'est, à la fois, le mélange préoccupant d' une familiarité légitime et d'une démocratie transparente. Des conseils tendrement murmurés contredisant des valeurs à ciel ouvert.

A mon sens, le cumul n'est malheureusement pas possible. L'amour et la République ne font pas bon ménage.

Le Nouvel Obs trop bien élevé

Il y a une malédiction du journalisme politique français. En face du chef de l'Etat, il est décevant. Sans sa présence, il sait être pugnace.

Ce n'est pas faute de vouloir manifester de l'audace ni désir à tout prix d'éviter les sujets sensibles. Le bel échec de cet entretien dont on a beaucoup parlé avant, au point qu'on en attendait rudesse, aspérités et vigueur, est d'autant plus à souligner qu'il a été conduit par deux personnalités libres, indépendantes et dont personne n'a jamais mis en doute l'intelligence critique. Et pourtant ! Le problème n'est pas pour un hebdomadaire de gauche (?) de solliciter le président de la République pour obtenir des réponses aux questions fondamentales que se posent tous les citoyens, sensibilités confondues (nouvelobs.com, Marianne 2 ). Il est de déterminer les modalités de cet échange, de le rendre le plus vrai, le plus complet possible, de ne pas s'arrêter en chemin, un thème à peine effleuré, pour passer au suivant. Le lecteur est d'autant plus impatient que dans leur courte présentation Denis Olivennes et Michel Labro précisent que Nicolas Sarkozy est loin de les avoir convaincus. En même temps, ils affichent leur volonté de principe d'éclairer grâce à cet entretien non seulement les inconditionnels contrastés du sarkozysme ou de l'anti-sarkozysme mais tous les autres qui aspirent aux nuances, aux relances et aux approfondissements.

Force est d'admettre que sur ce plan ces pages qui montrent tout de même qu'on a pris le temps laissent beaucoup sur leur faim intellectuelle et politique. Comme si les médias français, le Nouvel Observateur en tête, étaient si heureux d'avoir pour invité le président de la République que l'honneur et le profit escompté les dispensaient de venir au coeur des choses, de s'engager dans un questionnement où tous les coups démocratiques seraient permis, et l'arsenal est immense ! Il suffit pour s'en persuader d'écouter le soupir extasié de Laurent Joffrin heureux des fleurs que l'habileté du président a su lui envoyer ! Il m'a semblé que Jean Daniel ayant servi d'éclaireur - enchanté qu'il avait été de se voir distingué pour accueillir il y a quelques semaines la communication présidentielle -, Olivennes et Labro, moins flattés, ont tout de même suivi un chemin déjà balisé. C'est une grande différence avec l'empoignade républicaine qui avait opposé, dans Libération, des journalistes au candidat Sarkozy, celui-ci l'ayant nettement emporté. Cette joute n'avait été entravée par rien et aucun souci tactique ou esquisse de rapprochement ne l'avait polluée.

Surtout, peu ou prou, n'avaient été évoqués que les problèmes de sécurité et la vision à la fois personnelle et sociale qu'en avait le candidat. Pour Le Nouvel Observateur, je crois que l'entretien a gagné en étendue, en amplitude ce qu'il a perdu en intensité et en capacité d'opposition. Aussi brillants que soient Labro et Olivennes, ils ne sont pas omniscients. Leur volonté de tout "couvrir" avec le président les conduit à une superficialité continue mais inévitable et eux-mêmes sont victimes de leurs lacunes dans certains domaines, pour ne citer que celui de la justice et de son indépendance. On aboutit à ce paradoxe, qui n'est pas nouveau dans l'espace médiatique, que la première réponse compte pour rien, que le véritable dialogue ne commencerait qu'avec une seconde question s'appuyant sur la réponse qui vient d'être formulée, riche d'une multitude d'interrogations à venir si la relance et le droit de suite, sans hargne mais avec entêtement, honoraient notre journalisme. Cette démarche limitée permet au président de "se balader" et, sans craindre d'être repris ou poussé dans ses retranchements, de pouvoir tenir des propos avec lesquels ses interlocuteurs seront peut-être en désaccord dans leur for intérieur, mais jamais de manière ostensible. Cela donne au président de la République une totale tranquillité d'esprit alors que l'inquiétude et le malaise sont les ferments des rares entretiens politiques réussis. Le Nouvel Observateur a préféré "un petit bonhomme de chemin" sur beaucoup de sujets, sans cibler ni réagir.

Deux exemples seulement dont j'ai pu remarquer, dans la quotidienneté et la proximité civiques, qu'ils intéressaient beaucoup.

L'affaire dite du Fouquet's. Contrairement à ce que les interlocuteurs de Nicolas Sarkozy laissent croire, ce n'est pas le caractère festif et somptuaire de la soirée présidentielle dans cet endroit qui a choqué. C'est le fait qu'elle a eu lieu alors que la masse populaire ayant élu le président attendait patiemment place de la Concorde et que clairement il avait été décidé de la reléguer au second plan. On a le droit d'adorer les riches mais il faut bien choisir son moment.  Cette maladresse, presque une humiliation démocratique, n'a rien de commun avec la conférence de presse organisée par Charles de Gaulle à l'hôtel La Pérouse et je regrette que sur cette comparaison absurde on n'ait pas "titillé" davantage Nicolas Sarkozy.

Sur le plan judiciaire et pénitentiaire, comment se satisfaire d'une réponse qui rappelle qu'il a fait de "l'humanisation  des prisons une priorité de son mandat", alors que nous sommes déjà en juillet 2009 et que la future loi pénitentiaire, même peu ambitieuse, peine à être votée ? Pourquoi ne pas questionner plus avant quand le président, après avoir vanté "l'indépendance d'esprit notoire" des deux juges dans le dossier Clearstream, souligne à propos du renvoi de Dominique de Villepin que "le parquet pouvait dire non. Il a dit oui. les juges pouvaient dire non. Ils ont dit oui" ? Formellement, Nicolas Sarkozy a raison mais derrière cette relation nette, on aurait aimé, pour la beauté de l'interview, que surgisse cette interrogation : le parquet pouvait-il dire non ?

Tout à l'avenant. Sous les pensées, j'aurais attendu que soient débusquées les arrière-pensées. Sinon, l'exercice est trop facile pour une personnalité comme Nicolas Sarkozy à l'argumentaire parfaitement rôdé. Il n'y a jamais de grains de sable dans le mécanisme. Ce n'est pas drôle.

Qu'on ne s'y trompe pas. Ce billet relève de l'analyse technique et dépasse les clivages partisans. Ce qui fait défaut à cet entretien manque à la démocratie qui a besoin de plus, de toujours plus d'explications. Ce qui a été manqué dans cet échange est une perte pour tous. Qu'on soit pour ou contre Nicolas Sarkozy. Enthousiastes, réservés ou déçus. Si les journalistes sont en effet des sentinelles de la République, encore faut-ils qu'ils accomplissent  leur mission, entre révérence et souci de vérité, sans laisser la première brimer le second.

Le Nouvel Obs est trop bien élevé.

Laporte grince

J'ai toujours éprouvé des sentiments mélangés à l'égard de Bernard Laporte. Je perçois déjà les soupirs de condescendance d'un grand nombre de mes lecteurs devant mon choix de parler de cet homme qu'on n'a jamais pris au sérieux, qui fait rire sans qu'on lui en sache gré, qualifié d'affairiste alors qu'à ma connaissance il n'a jamais été condamné, nommé secrétaire d'Etat puis remplacé il y a peu, personnalité qu'on accable pour ses succès et qu'on méprise pour ses insuffisances. Trop nature pour le monde des vrais riches, le peuple lui a fait un triomphe au cours des campagnes électorales où il était le plus sollicité. Bernard Laporte n'est pas aussi simple qu'il cherche à apparaître (Le Parisien).

Certes, j'avais trouvé ridicule sa manière de mobiliser les joueurs de l'équipe de France de rugby. Pour complaire à Nicolas Sarkozy, il leur avait lu, dans le vestiaire, la lettre de Guy Mocquet qui les avait plombés plus que stimulés.

Secrétaire d'Etat, il a eu la chance d'avoir un directeur de cabinet très remarquable, Hugues Moutouh, dont je me demande d'ailleurs ce qu'il va devenir maintenant. En dépit d'un harcèlement médiatique de tous les instants qui guettait ses moindres bévues et ses propos parfois trop spontanés ou surprenants, son action ministérielle n'a pas été médiocre. Il a été pourtant "viré" et Rama Yade a pris sa place.

Apparemment il ne va pas faire partie de ces ministres renvoyés parce qu'ils ne faisaient plus l'affaire ou qu'ils avaient déçu mais, selon une triste tradition française, "recasés" dans des fonctions ou des postes qu'on aurait pu imaginer indignes d'eux. Ainsi, on va s'occuper de Christine Boutin et de Roger Karoutchi. Je doute que Christine Albanel, à lire son appréciation très caustique sur les raisons de son éviction dans Le Canard enchaîné, bénéficie d'un traitement aussi favorable. Elle a refusé, paraît-il, d'occuper le précédent poste de Frédéric Mitterrand et elle a eu raison.

Chassé du Gouvernement, Bernard Laporte n'a pas pleurniché mais a "balancé" dans Paris Match. Ce qui m'a touché, c'est de l'entendre raconter le dédain de certains ministres à son égard, la sensation qu'il avait de n'être pas considéré comme un membre à part entière de ce groupe dont pourtant tous ceux qui le composaient devaient leur place, ni plus ni moins que Laporte, au bon plaisir du président de la République. Ainsi, si on l'en croit, Bernard Kouchner, pas une fois, n'aurait daigné le saluer. C'est sans doute à cause de cet exil intérieur, de ce mépris manifesté à l'égard d'une personnalité étrangère aux codes de la bienséance politique et de l'élégance républicaine que je me sens du côté de Bernard Laporte. Contre ceux qui n'ont jamais cessé de se moquer de lui. Que venait-il faire dans ces lieux et au coeur de ces rites si naturellement destinés à d'autres que lui ? Il y aura toujours du "Pauvre Bitos" d'Anouilh dans ma perception de la société. Plutôt les infortunés de la vie, les décalés que les puissants installés de toute éternité dans le bon sens de l'existence.

Dans ce même Paris Match, Bernard Laporte nous révèle que Bernard-Henri Lévy l'a un jour traité, sur une radio je présume, de "porc". Il a téléphoné au philosophe pour l'engueuler et il raconte que celui-ci n'en menait pas large. Si l'anecdote est vraie, elle manifeste à quel point BHL, reprochant à tel ou tel ses comparaisons animalières - à Badiou "ses rats" notamment - n'hésite pas lui-même à tomber dans l'insulte et le langage bestial. Très éclairant. Il y a beaucoup dans cette historiette.

J'aime quand Laporte grince.

 

 

Un Mitterrand de trop ?

Jack Lang a décliné l'offre. Frédéric Mitterrand s'est rué dessus au point d'annoncer lui-même et avant l'heure sa nomination comme ministre de la Culture. Il a bénéficié d'une couverture médiatique exceptionnelle et élogieuse, les rares réserves étant par prudence peu explicites. Cette effervescence était d'autant plus notable qu'elle a pratiquement coïncidé avec la mort de Michael Jackson qui suscite une émotion universelle et comme une blessure au coeur du monde (nouvelobs.com, lepoint.fr, le jdd).

Même si ma génération me situe plutôt du côté d'Elvis Presley et de Johnny Hallyday, comment pourrais-je méconnaître le caractère unique de cet artiste disparu, à la pauvre vie bouleversante et bouleversée, formidable danseur, chanteur qui semblait avoir inventé le rythme et la musique ! Mais de là à être obligé d'approuver le poncif de Frédéric Mitterrand affirmant qu'il y avait "du Michael Jackson en chacun de nous", il y a une marge.

Ce genre d'appréciation, même de circonstance quand un mythe s'éteint et qu'une étoile s'efface, n'en est pas moins doublement faux.

 D'abord le propre du génie - et Michael Jackson l'était dans son royaume d'élection - est précisément de plaire mais d'échapper à tous, tant la singularité absolue d'un art poussé au comble de l'incandescence et de la perfection nous laisse solitaires et vides, les uns et les autres, devant ce qui est indépassable, inconcevable pour NOUS. Michael Jackson n'est pas en nous parce que son infini talent et ses aptitudes multiples l'ont placé ailleurs que dans nos habitacles intimes et que son existence somptueusement malheureuse n'a eu rien de commun avec la nôtre.

Ensuite, il faut admettre que beaucoup demeurent insensibles à cause de leur âge ou d'une indifférence à cette part brillante et futile de la vie et ne songent même pas une seconde à abriter Michael Jackson en eux. Et ce n'est pas un crime, sauf à  soutenir que violer les règles du snobisme funèbre et de la communion planétaire  constituerait une intolérable faute de goût. Cette phrase de notre nouveau ministre de la Culture ne restera pas dans les annales du quotidien attristé.

Et ce n'est pas tout. Il y a pire. Frédéric Mitterrand n'a rien trouvé de mieux, devant des journalistes hilares - le rêve pour eux que cet homme ! - que de dire en s'esclaffant qu'il n'était pas le père aux côtés de sa collègue enceinte Nathalie Kosciusko-Morizet. Double vulgarité. Une piètre et facile indélicatesse à l'égard de la secrétaire d'Etat qui n'a pas besoin, ni son mari avec elle, qu'on fasse rire sur un événement qui les concerne seuls et les réjouit. Une médiocre allusion au fait qu'étant homosexuel, il ne  revendiquait évidemment pas cette paternité et pour se moquer, paraît-il, de Bernard Laporte. Rien de drôle dans tout cela sauf pour ceux ravis de saisir chez Frédéric Mitterrand ce qu'ils espéraient y dénicher.

D'abord l'exploitation de son homosexualité. Il est vrai que celle-ci semble, aujourd'hui, plus mise en exergue et célébrée que vécue dans la discrétion. J'ai même lu récemment dans une interview l'affirmation de "la fierté d'être homosexuel". Se glorifier d'un état, homosexuel ou hétérosexuel, est absurde. On aurait pu croire ces derniers temps qu'être homosexuel affiché donnait une longueur d'avance pour occuper le poste de ministre de la Culture, tant les affinités seraient plus fortes et plus complices entre cette sensibilité et les artistes ! J'espère que jamais on n'estimera  que des personnalités banalement hétérosexuelles sont peu compatibles avec ce ministère !

Frédéric Mitterrand, une fois sorti de ses sagas télévisuelles où un autre que lui se serait vu reprocher le flamboyant ampoulé de ses commentaires avec sa voix trop présente, a connu son heure de gloire littéraire avec "La mauvaise vie" où il narrait notamment ses ébats asiatiques, torrides et homosexuels sur un mode qui a fait se pâmer la critique. Je me suis toujours demandé si cet enthousiasme ne s'émerveillait pas plus de la crudité et de la sincérité de l'homme que de son art. Aujourd'hui, en littérature, l'audace paie toujours. On n'aura pas forcément des lecteurs mais au moins des voyeurs.

Il ne sera peut-être pas un mauvais ministre de la Culture. Mais il ne suffira pas d'être follement gai pour être meilleur que Christine Albanel qui malheureusement était trop triste pour notre président. Dommage car pour beaucoup son sérieux parfois enjoué et son intelligence sans esbroufe  ne l'empêchaient pas d'être compétente.

Frédéric Mitterrand a encore à démontrer que son nom et sa présence étaient indispensables au Gouvernement.

Blanc Cassez

J'aime beaucoup Frank Berton que je n'ai jamais rencontré. Je l'ai écouté à la radio, récemment sur France Inter. J'ai échangé des SMS avec lui. On a failli prendre un café ensemble à Paris. Il revenait du Mexique et j'avais une session d'assises. J'ai apprécié son comportement dans l'affaire d'Outreau. J'apprécie son visage buriné de héros de western. J'ai confiance en lui.

Pourtant, quand il y a longtemps il m'a envoyé un mail sur l'affaire de sa cliente Florence Cassez, je ne dirais pas que j'ai eu un doute mais je me suis senti gêné. Comme à chaque fois que je crains d'être obligé de me prononcer sur une procédure que je ne connais pas, engagée au Mexique, et sur laquelle durant plusieurs mois on n'a eu que le point de vue de la famille, l'émoi médiatique et la volonté française exprimée officiellement de la ramener de là-bas. C'était, à l'évidence, une innocente qu'on nous invitait à soutenir. On ne parlait que d'elle, de sa cause. Elle était victime d'un ignoble trafiquant. Elle ne savait rien. C'était une Française et tout était dit.

Quand le président de la République est allé au Mexique, qu'il s'est entretenu avec le président Calderon, les choses ont semblé plus compliquées que prévu. Il n'était pas question de la transférer immédiatement en France pour qu'elle y exécute sa peine. Une commission a été installée au Mexique qui devait se prononcer sur la meilleure solution possible pour Florence Cassez et le lieu de son incarcération.

Des articles sont parus en France qui laissaient entendre - des témoignages à accueillir  avec prudence - que Florence Cassez avait participé à l'entreprise criminelle et qu'elle était associée pour le pire au trafiquant, son mari. Qu'elle avait été identifiée grâce à sa voix. Troublant tout de même ( Le Figaro, Le Parisien ).

La Commission mexicaine a décidé de maintenir Florence Cassez en prison au Mexique où elle a été condamnée à une peine de soixante ans. Terrible déception pour Frank Berton qui est décidé à continuer son combat. Sa conviction de l'innocence de sa cliente n'est pas entamée.

Pour ma part, si Frank Berton n'était pas son avocat, j'aurais décroché il y a belle lurette. On est si injuste avec la justice française que je ne suis pas loin d'être solidaire avec beaucoup d'autres justices. J'ai du mal à donner toujours tort à l'accusation. La réalité est souvent son alliée. Le citoyen et l'avocat général mêlés auraient déjà pris leur parti : pas  d'erreur judiciaire au Mexique pour une Française qui devient de plus en plus seule.

Mais il y a Me Berton. Il me convainc de demeurer encore un peu dans l'incertitude. C'est beaucoup. Les grands avocats gagnent toujours quelque part. 

Le Guide suprême mal orienté

Guide suprême, démocratie religieuse : des expressions, des concepts qui font froid dans l'esprit. C'est en Iran. C'est si près de nous depuis une semaine.

Alors que la France s'est distinguée dans l'abstention - 60% - lors des élections européennes, alors que nous avons la chance d'être une démocratie et de pouvoir compter sur un vote clair et transparent, nous faisons les dégoûtés, les blasés.

En Iran, une part importante des citoyens derrière Mir Hossein Moussavi réclame justice. Elle aspire seulement, comme ce dernier l'a souligné, "à obtenir ses droits et à récupérer ses votes " (nouvelobs.com). Une immense espérance était née lors de la campagne présidentielle même si à l'évidence les médias français, plus obnubilés par leurs désirs que par la réalité, ont abusivement laissé pressentir une victoire de l'opposition.

Depuis la réélection du président Ahmadinejad, personne ne semble discuter sérieusement l'existence de la fraude. La controverse porte sur l'étendue de celle-ci. Elle aurait été massive (Rue89). Le Guide suprême, partisan du président contesté et fort des 24 millions de voix obtenues par ce dernier, minimise pourtant les effets d'une tromperie que même lui n'ose plus exclure. Mais son soutien politique et religieux, étant acquis à Ahmadinejad, risque de faire pencher la balance iranienne vers le passé, la régression et la chape de plomb plutôt que vers l'avenir et un possible changement.

Il ne s'agit pas de surestimer le progressisme d'un camp pour accabler l'autre. On peut comprendre Barack Obama dont la prudence et le pessimisme éclairé sont à la mesure de la partie capitale que les Etats-Unis sont appelés à jouer. Il n'en demeure pas moins que la réaction française, heureusement et sans détour, a été ferme et que la fraude au bénéfice du président iranien réélu a été dénoncée. Pour se convaincre de la nature des antagonismes et de la cause à défendre, il suffit de constater que les pays et les chefs d'Etat, rares, qui viennent conforter Ahmadinejad - la Chine, le président Chavez notamment - se trouvent aux antipodes de nos valeurs démocratiques. Qui se ressemble s'assemble.

Le Guide suprême, l'ayatollah Khamenei, la plus haute autorité de la République islamique manifestement, lors de son sermon si attendu et qui a déçu hors d'Iran tant de gens, a pris un mauvais chemin. Il a mal orienté son pays. De quoi nous faire regretter - c'est un comble  - l'ayatollah Khomeiny !

On voudrait être avec ceux qui protestent, défilent et espèrent. Sept morts au moins déjà parmi ces combattants pacifiques. On a peur, on tremble. Chaque matin, on s'interroge. La main de fer ou la révolution de velours ?  Le rouleau compresseur du Pouvoir va-t-il les écraser à Téhéran comme dans le reste du pays ou, à force, l'obstination et le bon droit vont-ils triompher (Le Monde ) ? 

Et nous, on ose ne pas aller voter !

 

 

Stéphane Guillon est-il drôle ?

Il n'est plus question du "rire républicain" défendu par Nicolas Demorand mais de la drôlerie en elle-même. Même si des génies comme Henri Bergson se sont penchés sur le mécanisme du rire, il n'est pas sûr qu'en dépit de la profondeur de son analyse il puisse nous aider à élucider ce que l'on pourrait appeler le "rire médiatique".

Je voudrais également échapper à la tentation, à cause de mes références anciennes, de dénigrer l'esprit d'aujourd'hui parce qu'il ne me transporte pas sauf lorsqu'il s'attaque à qui je n'aime pas. Ma mansuétude parvient à accepter  aisément la mise en pièces de certaines personnes. Reste que s'arrêter à une telle attitude condamnerait ce modeste billet à une limitation très subjective.

Ecoutant Stéphane Guillon parce que j'apprécie sur France Inter cette tranche horaire avec Nicolas Demorand, même si je trouve que la ronde des invités n'est guère renouvelée, je suis enclin à considérer que ce n'est plus le regard sur la vie quotidienne qui fait rire et sens. En effet, je n'ai pas l'impression que Stéphane Guillon soit obsédé par les ridicules de la modernité banale. Il n'a pas pour vocation de tirer de la gangue généralement non signifiante des jours une pépite, une étincelle atypiques.

Au contraire - pour certains, c'est sans doute une faiblesse mais pour ceux dont je suis, une chance -, il s'immerge dans l'actualité immédiate et n'hésite pas à prendre comme sujet ce dans quoi précisément il est plongé. On n'est pas loin d'un rire s'adorant lui-même et Stéphane Guillon n'est pas le dernier à s'esclaffer de sa drôlerie même si texte, saillies et gloussements, parfaitement harmonisés, donnent l'impression d'attendre les applaudissements de l'auditeur après ceux de son entourage immédiat.

Stéphane Guillon demeure dans le vif du débat qui est, peu ou prou, de nature politique ou médiatique. Il répartit avec un apparent équilibre ses coups et ses acidités à droite et à gauche mais nul besoin d'être grand clerc pour percevoir où l'entraînent ses sympathies. La dent est plus dure à l'encontre de certains qu'à l'égard d'autres au sujet desquels il manifeste une indulgence amusée, retenue.

Ce qui m'apparaît le noyau central de son intervention est une volonté obstinée mais maîtrisée de provocation. Celle-ci, toutefois, a totalement changé de registre aujourd'hui. Elle a été tellement exploitée, usée jusqu'à la dernière dérision qu'il a fallu lui donner du sang neuf, une vivacité originale. Au regard de mes enthousiasmes passés - je pense à Poiret et Serrault, certains chansonniers, Thierry Le Luron, Coluche -, sans doute faut-il convenir qu'on a quitté le rire qui détruisait les puissants par le ridicule qu'il projetait sur eux, qu'on a abandonné la moquerie purement politique à cause de l'idéologie des humoristes qui, leur faisant choisir leurs cibles, les éloignait par là même de l'universel d'une vision comique susceptible de rassembler des spectateurs au lieu de diviser des citoyens.

La provocation actuelle - et Stéphane Guillon en fournit un exemple achevé - cherche moins l'éclat de rire grâce à la libération d'un corps heureux de se laisser aller que les grincements du coeur et de l'esprit, le malaise oscillant entre ricanement presque drôle et indignation légère. Au fond, osons le terme, la souffrance est devenue le terreau privilégié du "fou du roi" médiatique. Là où Patrick Timsit demeurait encore une exception avec l'épisode comique puis judiciaire des "mongoliens", Stéphane Guillon s'adonne très souvent à cet exercice délicat pour lui, éprouvant pour l'auditeur où les catastrophes, les tragédies, les morts et les faiblesses naturelles - celles sur lesquelles l'être ne peut rien - sont triturées, malaxées, à la fois banalisées et mises en pleine lumière par le sarcasme, une commisération feinte et un vrai dédain des réactions possibles. J'avoue que le double billet de Stéphane Guillon sur le vol Rio-Paris d'Air France m'a laissé admiratif devant le culot énorme et alarmé devant ces brisures nouvelles causées directement ou non à des familles  déjà anéanties  par un immense malheur collectif - du sel jeté à profusion sur des plaies qui auraient mérité solidarité ou silence.

Cet usage de la souffrance d'autrui - comme moteur de l'inspiration - se traduit aussi paradoxalement par une méchanceté à l'égard des vaincus et des défaits quand les puissants et les forts, en tout cas au meilleur de leur forme, demeurent à l'abri. Dominique Strauss-Kahn n'aurait pas dû se plaindre, certes, de l'offense infligée par Guillon mais celle-ci ne se rapporte pas au personnage officiel qui, aimé ou non, ne prête ni à sourire ni à pitié mais met l'accent sur une faiblesse et un discrédit déjà largement payés par la polémique et la procédure qui les ont suivis. Comme on ne brave plus la mort, à la Brassens, pour dissiper la peur qu'elle inspire mais qu'on fait fond sur le pire pour espérer faire rire "jaune" ceux qui sont encore épargnés, on n'est plus vraiment entêté à égratigner, à mordre par l'esprit les titulaires de pouvoir, quelle que soit la nature de celui-ci. On préfère ajouter à la tristesse du monde par l'ironie et la boutade que favoriser, un trait de temps infime, le bonheur grâce à un regard bienveillant quoique caustique sur autrui et les choses de la vie.

Stéphane Guillon est-il drôle ?

Pas vraiment, à mon sens, mais pour des raisons qui tiennent à l'air du temps, au goût de l'époque et qui ne sont pas toutes médiocres. Je ne profite pas de son départ en vacances pour émettre cet avis. Notre démocratie, si elle est intelligente, le laissera toujours parler librement, comme il l'entend et comme on l'entend, ainsi que tous ses collègues en rire républicain, médiatique ou autre.

Le hasard fait bien les choses puisque Le Monde publie, par Raphaëlle Bacqué, un portrait de Philippe Val qui va diriger France Inter. Le titre choisi, pour cet hémiplégique de la liberté d'expression, est : Fini de rire.

D'une certaine manière, on pourrait soutenir qu'avec Stéphane Guillon, le rire est fini. 

 

La curée

Franz-Olivier Giesbert a écrit, dans Le Point, un éditorial où il vante la presse écrite dont l'aptitude à la dérision et l'esprit critique seraient irremplaçables. Je me demande si nous lisons les mêmes publications. Je crois que nous pouvons déjà nous estimer heureux quand des informations fiables nous sont communiquées et qu'elles nous permettent à peu près d'appréhender la réalité de notre pays et du monde. Mais j'avoue que, pour le reste, je ne vois pas dans la presse écrite, en dehors du sérieux dont elle se pare, la moindre tentation de briser les idoles, de se moquer des "vaches" et des idées sacrées, de pourfendre la bêtise et l'arrogance. Certes, FOG cite Le Canard enchaîné qui demeure en fait l'unique référence pour cette causticité-là mais il ose mentionner aussi Jean-Marie Rouart qui a du talent mais dont les capacités polémiques restent dans un champ raisonnable et de bon ton. Si toute analyse qui met un peu de noir ou de gris dans le rose est qualifiée de provocatrice et de dissidente, je comprends que FOG congratule la presse écrite et s'émerveille de ce qui m'apparaît comme un indiscutable minimalisme.

La dérision, la moquerie, les sarcasmes, les boutades, les anecdotes montées en épingle et révélatrices de bien plus qu'elles, les indiscrétions, les échos, les dévoilements parfois insignifiants, on les trouve sur la Toile. La presse écrite constitue un appareil trop encombrant pour suivre à la trace le cheminement de l'apparemment futile et du léger lourd de sens. Elle agit mais ne réagit pas. Elle n'a pas l'envie ni le temps de mettre en oeuvre un droit de suite qui consisterait à ne jamais tenir quitte quelqu'un pour ses contradictions, ses absurdités ou ses reniements. Elle ne va jamais véritablement à l'affrontement avec les autres médias de sorte qu'une immense chape de complaisance, en dépit des troubles et des controverses superficiels, est épandue sur le monde de la communication. La rectitude et la vérité sont trop explosives pour être maniées sans précaution et les précautions prises sans cesse font que ce qui crève l'esprit n'est plus dit ni écrit.

Deux exemples qui m'ont conduit à ce billet et qui sont unis par une même curée facile à l'égard d'un homme et d'un camp qui ont perdu lors des élections européennes.

Je lis dans Marianne un article d'Alain Minc étrangement qualifié de "conseiller" en plus de l'essayiste qu'il est. Conseiller mais de qui et de quoi ? On devine derrière ce terme si riche et si vague des murmures et des coups fourrés, la modestie ostensible de celui qui prétend se montrer en affectant de se cacher, le confort d'une personnalité qui n'est jamais jugée véritablement puisqu'elle n'accomplit rien mais suggère tout. Décidément, je n'aime pas ces parasites de l'ombre.

Alain Minc soutient que les électeurs ont "tiré sur l'ambulance Bayrou" et qu'il n'a pas besoin de le faire. Pourtant, sans élégance, il en "rajoute" et vient accabler encore davantage une personnalité déjà blessée. Dans cette attitude, il y a tout ce que je n'aime pas. Conseiller des puissants et des riches mais sicaire de haute volée intellectuelle qui ne dédaigne pas les coups de main.

Le "conseiller" en vient à l'essentiel qui consiste à imputer à nouveau à François Bayrou d'être un "Le Pen light" et de se situer dans la lignée de "la vieille droite nationaliste, catholique, inconsciemment xénophobe". Quel mélange des genres qui signifie beaucoup sur celui qui le pratique ! Stupéfiant comme Alain Minc va chercher, dans le champ infini de ce qui aurait pu être reproché à François Bayrou au cours de cette récente campagne et auparavant, le seul grief absurde en "gonflant" son dérapage si vicieusement provoqué par Daniel Cohn-Bendit ! Paradoxal de s'enivrer d'une comparaison avec un Le Pen "soft ou light" quand Nicolas Sarkozy - dont Minc n'est pas éloigné, il le "conseille" - n'a pas hésité, et heureusement pour la droite classique, à vider le Front national de sa substance "sécuritaire" pour engager une vraie et efficace politique de sécurité ! Faudrait-il alors baptiser Nicolas Sarkozy de "Le Pen dur ou lourd" ? Alain Minc aurait plus fait progresser la lucidité politique et l'introspection de François Bayrou s'il avait été plus inventif.

Bizarrement, à l'émission Ripostes de Serge Moati où son invité était Guy Bedos, j'ai ressenti le même malaise. Certes traité à mon sens avec une révérence excessive puisque, paraît-il, emblématique du "peuple de gauche", il s'est contenté, avec condescendance et sans véritable profondeur, de pourfendre le parti socialiste qui avait eu le tort de ne pas l'écouter et tous ces citoyens qui n'avaient rien compris. N'oubliant pas au passage la promotion artistique familiale, il a tenu certains propos qui auraient scandalisé dans la bouche d'un amuseur ou d'un politique de droite. Pour rire, comme il l'affirme à chaque fois que sa roublardise lui signifie qu'il a été trop loin, il a  exprimé son mépris à l'égard d'un électorat qui ne mériterait pas, trop bête, de voter. Derrière cette gouaille et ces grincements, beaucoup de contentement de soi intime. Avec quelle volupté n'a-t-il pas répété qu'il avait été reçu à plusieurs reprises par Nicolas Sarkozy, oscillant entre le désir de dénigrer et la vanité de la proximité ! J'ai été déçu par cet histrion amer et conscience surestimée  dans cette mélancolique avant-dernière émission. Nicolas Demorand va venir sur France 5 - et c'est une consolation - mais quelle médiocre conception du changement que de supprimer ce qu'il y a de meilleur ! 

La presse écrite se serait-elle moquée d'Alain Minc qui se repaît de la défaite de François Bayrou ? Aurait-elle jugé ridicule l'intervention de Guy Bedos qui ridiculise volontiers les autres ? Je ne crois pas. Ce sont des tâches subalternes pour des journalistes qui prétendent ne pactiser qu'avec l'intelligence et laissent le menu fretin de la vie et de la pensée, la comédie sociale, politique et médiatique, à l'instantanéité  d'Internet et des blogs.

Mais il y a une grande force dans notre faiblesse. On ne se plaint pas. 

 

Omar est mort

Il est encore temps de parler de la mort du président du Gabon Omar Bongo. Ses obsèques, auxquelles le président de la République va assister, auront lieu le 18 juin.

Cet homme, âgé de 73 ans quand le cancer a eu raison de lui et de son courage, depuis plus de quarante ans se trouvait au coeur d'un système, la Françafrique, dont sans doute il a su jouer à la perfection pour gouverner, obtenir, influencer, manipuler ou faire peur. Lui, qui avait eu des relations privilégiées avec tous les présidents de la Vème République, à l'évidence était un grand politique, dans une Afrique qui connaissait l'Histoire et où les exigences ordinaires et légitimes de la vie publique semblaient condamnées à demeurer entre parenthèses pour l'éternité. Il avait d'autant plus de facilité pour l'être que la stabilité et la durée de son pouvoir personnel même infléchi par force sur la fin lui assuraient dans un continent mobile, agité et fluctuant une autorité indiscutable.

Les réactions françaises à sa mort démontrent cette influence capable encore d'attiser des rivalités et de favoriser des polémiques. Giscard d'Estaing qui, en d'autres temps, avait proposé de "jeter la rancune à la rivière" ne parvient décidément pas à le faire avec Jacques Chirac. On affirme aussi, avec une sorte d'évidence, que le président Bongo avait généreusement apporté son écot à tous les partis politiques français. Probablement.

Je n'aurais pas songé à écrire sur la mort d'Omar Bongo, même si j'aime passionnément l'Afrique et le souffle puissant et chaud qu'on reçoit d'elle quand elle vous accueille, si une réflexion de Noël Mamère, rapportée, je crois, par France Inter ne m'avait pas troublé. Il avait déclaré en substance qu'il y aurait - je cite de mémoire - "une crapule de moins dans le monde".

Pourquoi ai-je été choqué ? Je sais bien que Noël Mamère s'est fait une spécialité du parler vrai, voire du langage brutal en toutes circonstances et que sans doute il n'est pas mécontent d'avoir démontré, à l'occasion de cette mort, que rien ne l'arrête jamais. En scrutant mon malaise, c'est moins la volonté de ne jamais s'en laisser accroire qui me perturbe que l'injure, que la disproportion entre l'effacement définitif de l'être détesté et la qualification dont on l'accable. Il y aurait eu mille manières de manifester des réserves, de suggérer une réticence, de faire part d'une hostilité mais l'insulte apparaît comme un outrage gratuit à l'égard d'une personne qui mériterait, grâce à sa disparition, un peu de retenue par rapport à ce qu'elle n'est plus. Se plaire - avec un sadisme du mot - à provoquer, à faire mal aux proches, à violer une bienséance peut-être conventionnelle mais unanimement respectée relève d'un comportement qui signifie plus sur Noël Mamère que sur Omar Bongo dépouillé de tout, dans la nudité d'une condition mortelle qui le rapproche, qu'on le veuille ou non, de nous tous.

Je perçois tout de même les limites de ma position. Aurais-je-été reprocher à qui que ce soit, et en particulier à des Juifs, de se réjouir du suicide d'Hitler et de proclamer qu'un "immonde salaud" était mort ? Evidemment non. Cette précision montre qu'il y a une relation directe entre ce qu'une vie a commis de pire et la décence qu'appelle l'annonce de la mort. Celle-ci, pour des destinées d'une malfaisance extrême, semble au contraire venir au secours d'existences que rien d'autre, jamais, n'aurait pu ni su protéger. Omar Bongo, évidemment, n'entre pas dans la catégorie de ces "monstres de l'Histoire" dont la perte crée un plus pour l'humanité. Noël Mamère aurait pu y songer avant de s'abandonner à cette grossièreté.

"Crapule" est un terme trop fort pour être ainsi galvaudé. Il y a un certain nombre de vivants qui ne seraient pas indignes de cette indignité à la condition - c'est un autre reproche à imputer à notre "justicier" - de comprendre que personne n'est réductible à l'opprobre que le vocabulaire permet si aisément de propager. Omar Bongo échappe à Noël Mamère qui a cru l'emprisonner en le traitant de la sorte. De la prison des mots, il n'est pas un humain qui ne puisse s'enfuir.

 

  

Hadopi que pendre !

L'Etat de droit se venge toujours et n'est pas snob. Une loi faite pour et par les artistes - pas tous, heureusement !-  l'a laissé froid. Le Conseil constitutionnel a censuré sans frémir "le volet sanction de la loi Création et Internet" (Le Monde).

Je n'aurais pas l'outrecuidance, avec une lucidité rétrospective facile, de soutenir que cette décision était aisée à prévoir. Reste, cependant, qu'un grand nombre d'éminents constitutionnalistes avaient alerté les pouvoirs publics sur le caractère discutable de cette loi au regard des principes fondamentaux du droit et de l'article 11 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789. Seule l'autorité judiciaire est habilitée à pouvoir restreindre "l'exercice, par toute personne, de son droit de s'exprimer et de communiquer librement, notamment depuis son domicile", à cause précisément de l'importance de cette prohibition et "quelles que soient les garanties encadrant le prononcé des sanctions". Ces considérations ne révolutionnent pas l'espace intellectuel. Il suffisait d'accepter d'en prendre connaissance, de s'informer objectivement pour éviter un tel fiasco qui, en dépit de la sérénité classiquement affichée par les parlementaires désavoués, a ébranlé certitudes et convictions.

En tout cas je l'espère, car rien ne serait pire que de vouloir à toute force une victoire politique, au demeurant aisée à obtenir, au détriment d'une réflexion approfondie et renouvelée sur ce sujet sensible.

Pourquoi sensible, d'ailleurs ? Cette loi, d'emblée, a été affectée d'un vice grave qui l'a conduite à favoriser le particulier d'une corporation, d'un groupe, aussi respectables qu'ils soient, contre l'universel de principes dont l'application était plus nécessaire à la démocratie que les limitations caporalistes souhaitées.

Le Conseil constitutionnel a - c'est capital - reconnu comme un droit l'accès à Internet parce que "la participation à la vie démocratique et l'expression des idées et des opinions" ont besoin du développement des services de communication au public en ligne. La liberté d'expression, de penser, d'écrire et de parler sans entrave connaît trop de reculs ces dernières années pour ne pas se féliciter de cette avancée considérable qui revêtue de la haute autorité du Conseil marquera, j'en suis persuadé, les esprits.

Deux attitudes contradictoires, l'une et l'autre nuisibles, peuvent être envisagées. Les adversaires d'Hadopi, s'ils sont tentés de compter sur l'impuissance du judiciaire demain pour gripper la machine, auraient tort. Ce serait dévoyer un combat légitime. Les parlementaires, s'ils prétendent regagner le terrain perdu en droit en adaptant seulement les dispositions maintenues à la modification exigée par le Conseil constitutionnel, feront fausse route. Apparemment, le gouvernement en a choisi une troisième : promulguer ce qui est sauf et modifier le reste plus tard (nouvelobs.com). Quel saucissonnage ! Il y aurait une telle urgence ! 

La décision votée le 12 mai à l'Assemblée nationale, partiellement censurée le 10 juin, aurait mérité un nouveau débat public. Il y a des retraites, des retraits qui ne constituent pas des faiblesses mais une victoire de l'intelligence, une écoute lucide et respectueuse de la société.