On dirait que le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) a décidé de faire la promotion d'Eric Zemmour (EZ) et de CNews ! Comment interpréter autrement l'aberrante récente décision demandant aux chaînes de télévision de décompter le temps de parole d'EZ ?
Alors que celui-ci n'a pas encore annoncé officiellement sa candidature.
Qu'il y a des journalistes engagés au service d'autres causes politiques et que le CSA laisse tranquilles.
Que le partage à faire entre le Zemmour présidentiel et le Zemmour éditorialiste engagé sera impossible à réaliser.
Et qu'à l'évidence le CSA, cette autorité administrative indépendante - le premier adjectif convient mais non le second - détourne les yeux de l'absence de pluralisme, par exemple sur France Inter, mais est littéralement obsédée par EZ et CNews dont l'immense tort est d'avoir trop de succès. Et que ce dernier résulte de talents singuliers et de liberté collective. D'un climat, d'une atmosphère à nul autre pareils.
Il est clair que tout ce qui vient injustement brimer cette personnalité et cette chaîne renforce l'une et l'autre, les citoyens étant parfaitement capables de distinguer leur éventuelle opposition politique de l'équité démocratique et médiatique.
CNews a bien fait fait de maintenir l'émission, avec EZ, durant au moins une semaine (HuffPost).
J'ai écrit dans Causeur un texte sur EZ : "Que manque-t-il à Eric Zemmour ?". Il explique à mon sens pourquoi celui-ci est indépassable dans la confrontation et le dialogue et comme le risque, pour lui, quand il sera candidat, sera d'être moins à l'aise avec le discours purement politique qu'il ne l'est dans ses prestations médiatiques percutantes qui ne relèvent pas du même registre.
Mais autre chose me préoccupe à son sujet. C'est la volonté qu'il a en permanence de globaliser, d'exprimer une plénitude, de ne jamais laisser place à l'exception contredisant la règle, à la majorité relativisant la minorité qu'il dénonce et de s'acharner à cultiver des généralités, offensantes ou non, qui le rassurent.
Je n'ai pas l'impression de lui apprendre quoi que ce soit sur lui-même puisqu'il m'a un jour confirmé que la nuance ne l'intéressait pas parce qu'elle ruinerait sa force et son aura médiatiques. Je lui avais fait valoir que cette approche toujours globale donnerait du grain à moudre à la Justice mais surtout aux associations acharnées à sa perte.
En ne m'attardant pas sur cette institution au sujet de laquelle EZ est resté enkysté dans la Harangue d'Oswald Baudot datant de 1968, je rappelle tout de même qu'il vient d'être relaxé heureusement par la cour d'appel de Paris pour des propos qu'il avait tenus lors de la convention prônant l'union des droites. Cet arrêt - et il a eu droit à quelques décisions favorables avant - démontre qu'on est enfin sorti, je l'espère, d'une jurisprudence spéciale pour EZ comme d'ailleurs pour Marine Le Pen et que donc une vision constamment manichéenne de l'institution judiciaire est absurde.
Sur le fond, reste que je ne crois pas que ce refus de la nuance soit seulement inspiré par une tactique médiatique, il relève d'une attitude intellectuelle et idéologique beaucoup plus profonde.
Parce qu'on la retrouve dans toutes ses prises de position historiques, politiques, sombrement prophétiques parfois. Des extraits de son livre "La France n'a pas dit son dernier mot" sont publiés dans le Figaro Magazine. Ils sont passionnants et stimulants.
Dans son aspiration à faire de tous les musulmans et de leur "inconscient collectif", une unique catégorie malfaisante et dangereuse (dans la relation de son entretien avec Emmanuel Macron), il y a vraisemblablement "un refus de la complexité française" - Alain Minc a raison - mais pour cette raison essentielle que le monde et la France doivent être simples, rendus clairement lisibles au forceps, pour que la démarche idéologique d'EZ puisse prospérer à leur sujet. Sa hantise de nommer le pluriel n'est pas compatible avec la sauvegarde du singulier.
Je n'ai pas plaisanté quand lors d'un débat je lui ai reproché d'avoir une vision marxiste - il l'a admis pour s'en féliciter - car il convient, pour sa conception de l'Histoire et de la société, pour son argumentation sur le déclin et notre chance d'y mettre fin, que tout soit limpide, lisible, explicite, quasiment scientifique, sans les accidents, les aléas et les ruptures qui viennent troubler l'impeccable apparente logique d'un esprit infiniment brillant, paradoxalement presque trop cultivé mais dogmatique (à rebours du dogmatisme de ses principaux adversaires à gauche). À lire et à entendre EZ, on est fasciné par la logique qu'il offre, le caractère de nécessité de tout ce qu'il énonce mais en même temps on crie grâce : le passé, le présent et l'avenir, selon EZ, ne sont pas loin de nous étouffer tant l'univoque rigide dont il a besoin ne nous laisse le choix qu'entre périr ou une extrémité qui mettrait le pays à feu et à sang.
Il n'empêche. S'il y a des choses à prendre et à laisser chez EZ, avant même sa candidature certaine, il est devenu, plus que jamais, une personnalité influente dans le débat public. À ce titre, il a droit à un traitement équitable et, pour ce qu'il pense, dit et écrit, à une contradiction démocratique qui ne crache pas honteusement sur l'homme mais affronte ses idées pour le meilleur ou pour le pire.
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