L'hommage national "simple et populaire" qui sera rendu le 9 septembre à Jean-Paul Belmondo (JPB) est tout à fait justifié. Pour une fois.
La stupéfaction émue et douloureuse après sa mort, comme si on le croyait éternel...
La dignité et l'allure toujours souriantes, avec lesquelles il a affronté les affres de sa fin de vie, nous masquaient le fait qu'il était devenu très mortel et au bout de 88 ans il nous a abandonnés.
JPB français, incroyablement français et l'ayant si bien compris qu'il n'avait jamais voulu offrir ses dons et son talent aux Américains.
JPB aimé par la France quand Alain Delon dévasté par sa disparition en est admiré. La gouaille de l'un et le hiératisme de l'autre qui heureusement est encore parmi nous.
JPB moins monstre sacré qu'ami familier auquel tous étaient réunis par une fraternité forte. Grâce à lui nous pouvions nous rêver meilleurs que nous n'étions, plus drôles, plus intrépides, plus séducteurs, il semblait nous donner toutes les chances et nous lui savions gré de nous sublimer.
J'aime passionnément chez lui des comportements qui tranchaient avec ceux des vedettes classiques.
Il ne pensait pas qu'à lui mais au contraire a mis sa vie au service de son père pour faire reconnaître l'exceptionnelle qualité de sculpteur de ce dernier.
Son existence amoureuse n'a pas été sans éclat de Ursula Andress à Laura Antonelli mais il a su la garder discrète. Jamais il n'a été atteint par la vulgarité d'une médiatisation souvent recherchée en même temps qu'on prétend la fuir.
Il n'a jamais eu le moindre engagement politique public et n'a jamais signé la moindre pétition. Il ne se prenait pas pour un penseur chargé d'éclairer ses concitoyens mais il était Bébel et à sa manière il nous donnait des leçons avec pudeur et élégance.
Acteur et comédien au cinéma et au théâtre, incroyablement doué, avec cette aptitude phénoménale à endosser tous les rôles en demeurant lui-même, il a abordé tous les genres du comique au grave. Rien n'était à mépriser puisqu'il illuminait ce qu'il touchait, ce qu'il jouait.
À bout de souffle, Léon Morin prêtre, Peur sur la ville, Cartouche, le Professionnel, Joyeuses Pâques, Un singe en hiver (d'après le roman d'Antoine Blondin dont la personnalité n'était pas éloignée de celle de l'acteur) et tant d'autres films, Kean et Cyrano au théâtre, on ne pouvait qu'être subjugué, quelle que soit la qualité des oeuvres, par le JPB grave ou bondissant, sérieux ou hilarant, avec sa voix inimitable et sa séduction incomparable. Rien ne lui était étranger et il était dépourvu de ce snobisme gangrenant certains acteurs persuadés que le bon était forcément le moins populaire. Sa force était l'universalité de son jeu : de Michel Audiard à Marguerite Duras, il surprenait, il brillait.
J'ai adoré le fait qu'aucune voix ne s'est élevée contre lui sur le plan des relations professionnelles, de ses attitudes à l'égard des partenaires, modestes ou non, sur les plateaux. Au contraire sa gentillesse, sa simplicité et sa bonne humeur mettaient une ambiance que tous appréciaient.
En même temps courageux et respectueux des grands aînés. Je n'ai jamais oublié qu'il a molesté Jean-Pierre Melville parce que ce dernier ne cessait de rudoyer Charles Vanel dans L'Aîné des Ferchaux et qu'ainsi il a fait cesser ces offenses permanentes.
JPB ne peut laisser personne indifférent parce qu'avec lui, un autre physique, une autre apparence pleine de charme ont eu droit de cité, une désinvolture talentueuse s'est imposée, un caractère a pris le dessus: non plus une star mais un homme si proche du coeur des Français qu'on l'aurait dit de sa famille, qu'on l'aurait voulu comme copain, ami, amoureux, justicier, sauveteur.
J'ai eu la chance grâce à mon ami Michel Godest, qui a été son avocat fidèle et dévoué, de déjeuner deux fois avec lui et de dîner une fois. Je m'en souviens avec précision. Jamais il n'a manifesté la moindre lassitude ou impatience, pourtant je l'ai accablé de questions sur son existence artistique, sa vie amoureuse. Je connaissais assez bien l'une et l'autre.
On a souvent abusé de cette assimilation mais JPB, c'était la France, peut-être celle d'hier, en tout cas celle de Cyrano, la France qu'on aime.
La France dont je crains qu'il l'emporte avec lui.
Les commentaires récents